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Akmé

Akmé mourut, tandis que je pressais encore sa main sur mes lèvres, et les pleureuses nous entourèrent. Le froid se glissa dans ses membres inférieurs, et ils devinrent pâles et glacés. Puis il monta jusqu’à son cœur, qui cessa de palpiter, semblable à un oiseau sanglant qu’on trouve étendu, les pattes serrées contre son ventre, par un matin de gelée. Puis le froid parvint sur sa bouche qui fut comme de la pourpre sombre.

Et les pleureuses frottèrent son corps avec du baume de Syrie, et compassèrent ses pieds et ses mains, afin de la placer sur le bûcher. Et la flamme rousse s’élança vers elle comme une amante terrible des nuits d’été, pour la manger sous ses baisers noircissants.

Et des hommes mornes, qui ont cet office, apportèrent dans ma maison deux vases d’argent, où sont les cendres d’Akmé.

Adonis mourut trois fois, et trois fois les femmes se lamentèrent sur les toits. Et cette troisième année, dans la nuit des fêtes, j’eus un songe.

Il me sembla que ma chère Akmé paraissait à mon chevet, étreignant sa poitrine de la main gauche. Elle sortait du royaume des ombres : car son corps était étrangement transparent, si ce n’est à l’endroit du cœur où elle appuyait sa main.

Alors la douleur m’éveilla et je me lamentai comme les femmes qui pleuraient Adonis. Et les pavots amers du sommeil m’assoupirent de nouveau. Et de nouveau il me sembla que ma chère Akmé, près de mon lit, pressait sa main sur son cœur.

Alors je me lamentai encore et je priai le cruel gardien des songes de la retenir.

Mais elle vint une troisième fois et fit un signe de la tête.

Et je ne sais par quel chemin obscur elle me conduisit dans la prairie des morts, qui est entourée par la ceinture fluide du Styx où crient des grenouilles noires. Et là, s’étant assise sur un tertre, elle ôta sa main gauche dont elle se couvrait le sein.

Or, l’ombre d’Akmé était transparente ainsi que le béryl, mais je vis dans sa poitrine une tache rouge formée comme un cœur.

Et elle me supplia sans paroles de reprendre son cœur sanglant, afin qu’elle pût errer sans douleur parmi les champs de pavots qui ondulent aux enfers comme les champs de blé sur la terre de Sicile.

Alors je l’entourai de mes bras, mais je ne sentis que l’air subtil. Et il me sembla que du sang fluait vers mon cœur ; et l’ombre d’Akmé se dissipa en toute transparence.

Maintenant j’ai écrit ces vers, parce que mon cœur est gonflé du cœur d’Akmé.