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Histoire véritable (livre II)

1. Depuis ce moment, la vie que nous menions dans la baleine me devint insupportable ; ce séjour m'était odieux, et je cherchai quelque moyen d'en sortir. D'abord, nous pensâmes qu'il suffirait, pour nous échapper, de pratiquer un trou dans le côté droit, et nous commençâmes à creuser ; mais, après avoir poussé inutilement la fouille jusqu'à la profondeur de cinq stades, nous y renonçons, et nous nous décidons à mettre le feu à la forêt : c'était un moyen sûr de faire mourir la baleine ; et dans ce cas, il nous était facile de nous échapper. Nous commençons donc par mettre le feu aux parties voisines de la queue. Pendant sept jours et sept nuits, la baleine parut insensible à cette chaleur mais le huitième et le neuvième, nous nous apercevons qu'elle est malade : elle ouvrait la gueule avec moins de facilité, et, quand elle l'ouvrait, elle la refermait sur-le-champ. Le dixième jour et le onzième jour, elle se mourait ; déjà même elle sentait mauvais. Le douzième jour, nous nous apercevons, déjà même un peu tard, que, si on ne lui met pas promptement un bâillon pour l'empêcher de clore sa gueule tout à fait, nous courons risque de périr enfermés dans le cadavre. Nous étayons donc ses mâchoires avec d'énormes poutres, puis nous préparons notre navire, sur lequel nous chargeons une ample provision d'eau avec tous les objets nécessaires : Scintharus en devait être le pilote. Le lendemain la baleine mourut.

2. Nous tirons alors notre vaisseau, nous le faisons passer à travers les dents du monstre, et après l'y avoir suspendu, nous le faisons glisser doucement jusque sur la mer. Quant à nous, montés sur le dos de la baleine, nous offrons un sacrifice à Neptune, auprès du trophée, et nous demeurons là trois jours, à cause du calme qui régnait : le quatrième, nous mettons à la voile. Nous rencontrons et nous heurtons, chemin faisant, les nombreux cadavres de ceux qui avaient péri dans le combat naval ; et nous mesurons avec surprise l'énormité de leur taille. Après une navigation de quelques jours, secondée par un temps magnifique, le vent de Borée se met à souffler avec violence, et il survient un si grand froid que toute la mer se gèle jusqu'à la profondeur de quatre cents orgyies, en sorte que nous pouvons descendre et courir sur la glace. Mais comme le vent se soutenait toujours et devenait de plus en plus insupportable, nous prenons le parti, sur le conseil de Scintharus, de creuser dans la glace une grande caverne, où nous passons trente jours, allumant du feu et vivant de poissons. Pour les prendre, il suffisait de creuser. Cependant, les provisions venant à nous manquer, nous regagnons le navire ; nous le dégageons des glaces, nous déployons la voile et nous nous mettons à voguer doucement et légèrement, en glissant sur la glace. Le cinquième jour, la chaleur revient, la glace se fond, et la mer redevient une masse d'eau.

3. Nous avions déjà couru environ trois cents stades, quand nous sommes portés sur une petite île déserte : nous y renouvelons notre provision d'eau, qui commençait à manquer, nous tuons à coups de flèches deux taureaux sauvages et nous poursuivons notre traversée. Ces taureaux n'avaient point les cornes plantées sur la tête, mais sous les yeux, comme le voulait Momus. A quelque temps de là, nous entrons dans une mer, qui n'était pas d'eau, mais de lait. Au milieu s'élevait une île blanche, pleine de vignes. Cette île était un énorme fromage, parfaitement compacte, comme nous pûmes nous en convaincre dans la suite en en mangeant, et ayant vingt-cinq stades de circonférence. Les vignes étaient remplies de raisins ; mais au lieu de vin, on n'en exprimait que du lait. Vers le centre de cette île on avait bâti un temple, consacré à la néréide Galatée, ainsi que le portait l'inscription. Durant tout le séjour que nous fîmes en cet endroit, la terre même nous servit de nourriture, et le lait des grappes, de boisson. On nous dit que Tyro, fille de Salmonée, était reine de ce pays, récompense qu'elle reçut de Neptune, quand ce dieu la quitta.

4. Après être demeurés cinq jours dans cette île, nous levons l'ancre le sixième, avec une jolie brise et une mer tranquille. Le huitième jour, quand nous n'étions plus déjà dans des flots de lait, mais au milieu d'une eau saumâtre et azurée, nous apercevons un grand nombre d'hommes qui couraient sur les vagues : ils nous ressemblaient en tout, et par le corps et par la taille ; il n'y avait de différence que dans leurs pieds qui étaient de liège, d'où probablement leur nom de Phellopodes. Nous sommes fort étonnés de voir qu'au lieu d'enfoncer, ils se soutiennent sur l'eau et voyagent sans crainte. Quelques-uns nous abordent, nous saluent en grec, et nous disent qu'ils vont à Phello, leur patrie. Ils nous accompagnent même quelque temps, en glissant le long de notre navire ; mais ensuite ils changent de route et nous quittent, en nous souhaitant un heureux voyage. Bientôt nous découvrons plusieurs îles, et près de nous, à gauche, cette Phello, vers laquelle se hâtaient d'arriver nos voyageurs. C'est une ville bâtie sur un grand et rond morceau de liège. De loin et un peu plus sur la droite, nous apercevons cinq autres villes, très grandes et très élevées, d'où sortait un feu continuel.

5. Vers la proue, il y en avait une large, à fleur d'eau, à la distance de moins de cinq cents stades. Nous nous en approchons, et aussitôt une odeur extraordinaire, suave, parfumée, arrive jusqu'à nous ; on eût dit la senteur que l'historien Hérodote prétend exhalée par l'Arabie Heureus : c'était un mélange de rose, de narcisse, d'hyacinthe, de lis, de violette, de myrrh , de laurier, de fleur de vigne, qui venait caresser notre odorat. Ravis de ce doux parfum, nous espérons enfin le bonheur après tant de fatigues, et nous nous avançons vers l'île. En approchant, nous voyons de tous côtés des ports nombreux, vastes et sûrs, et des fleuves limpides descendant tranquillement vers la mer ; puis des prés, des forêts, des oiseaux mélodieux, chantant les uns près du rivage, une foule d'autres sur les rameaux : un air pur et léger environnait toute la contrée ; le souffle agréable des zéphyrs agitait doucement le feuillage, et en tirait des sons délicieux et prolongés, semblables à ceux d'une flûte oblique au milieu d'une solitude. A cette musique se mêlait le bruit de plusieurs voix, mais sans confusion, comme celui qu'on entend dans les festins, lorsqu'aux accords de la cithare et de la flûte se mêlent les louanges et les applaudissements des convives.

6. Enchantés de tous ces objets, nous nous dirigeons vers la terre : nous entrons au port et nous débarquons, laissant sur le navire Scintharus et deux de nos compagnons. Nous marchions à travers une prairie émaillée de fleurs, lorsque nous rencontrons des sentinelles et des garde-côtes. Ils nous enchaînent avec des guirlandes de roses (ils n'ont pas de liens plus forts), et nous conduisent au chef du pays. Dans le chemin, ils nous apprennent que nous sommes dans l'île des Bienheureux, gouvernée par le Crétois Rhadamanthe. On nous amène à son tribunal, et l'appel de notre cause est fixé au quatrième tour.

7. La première qui fut jugée avant la nôtre était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il s'agissait de savoir s'il serait admis ou non parmi les héros. On l'accusait de s'être donné la mort dans un accès de fureur. Après un long débat, Rhadamanthe décida qu'on lui ferait boire de l'ellébore, qu'on le mettrait entre les mains du médecin Hippocrate de Gos, et que, quand il aurait recouvré la raison, on l'admettrait au banquet.

8. La seconde cause était une question d'amour : Thésée et Ménélas se disputaient au sujet d'Hélène ; chacun d'eux voulait la posséder. Rhadamanthe l'adjugea à Ménélas, à cause de tous les travaux et de tous les dangers auxquels l'avait exposé son mariage : d'ailleurs Thésée ne manquait pas de femmes, l'Amazone et les filles de Minos.

9. La troisième était une affaire de préséance, entre Alexandre, fils de Philippe, et le Carthaginois Annibal : le pas fut accordé au roi de Macédoine, et on lui éleva un trône auprès de Cyrus l'Ancien, roi de Perse.

10. Notre tour vient alors. Le juge nous demande pourquoi, vivants, nous sommes entrés dans cette région sacrée. Nous lui racontons nos aventures sans en rien omettre : il nous fait tenir à l'écart, délibère pendant longtemps, et prend l'avis des autres juges ; il avait, en effet, plusieurs assesseurs, entre autres Aristide le Juste d'Athènes. Enfin, il prononce un arrêt d'après lequel nous subirions, après notre mort, la peine de notre curiosité et de notre voyage, mais que, pour le moment, nous aurions le droit de demeurer dans l'île, de prendre part au festin des héros, et puis de partir. Il fixa en même temps à sept mois juste la durée de notre séjour.

11. Aussitôt, les guirlandes qui nous enchaînaient tombent d'elles-mêmes : libres, nous sommes conduits dans l'intérieur de la ville, au banquet des bienheureux. Cette ville est toute d'or, entourée d'un mur d'émeraude ; elle a sept portes, faites chacune d'un seul morceau de cinnamome : le pavé est d'ivoire dans la partie close par la muraille ; tous les temples des dieux sont bâtis de béryl, et sur leurs autels, faits d'une seule améthyste, on immole des hécatombes entières. Autour de la ville coule un fleuve de myrrhe magnifique ; il a cent coudées royales de largeur, et sa profondeur permet d'y nager aisément. Les bains de ce pays sont de vastes édifices de cristal, tout parfumés de cinnamome ; au lieu d'eau, les bassins sont remplis de rosée chaude.

12. Les vêtements des bienheureux sont faits de toiles d'araignée, fort ténues, couleur de pourpre ; du reste, ils n'ont pas de corps ; ils sont impalpables, sans chair, et n'offrent aux yeux qu'une forme et une apparence : cependant, malgré cette absence de corps, ils ne laissent pas de se tenir debout, de se remuer, de penser, de parler. En un mot, ils ressemblent à une âme dégagée de la matière et revêtue d'une effigie corporelle. Il faut donc les toucher, pour être sûr que ce n'est point un corps que l'on voit ; ce sont, en effet, des ombres qui marchent, et non pas des ombres noires. Personne, chez eux, ne vieillit : chacun y garde l'âge qu'il avait en arrivant. Jamais il ne fait nuit, quoique le jour n'y soit pas éclatant ; mais un crépuscule semblable à celui qui, le matin, précède le lever du soleil, enveloppe toute la contrée. Ils ne connaissent qu'une seule saison pour toute l'année : c'est un printemps éternel, avec un seul vent qui souffle, le Zéphyre.

13. La contrée est émaillée de fleurs de toute espèce, ombragée de bois touffus et délicieux. Les vignes y sont fécondes douze fois l'année, et s'y chargent chaque mois de leurs fruits. Les pêchers, les pommiers, et les autres arbres d'automne, produisent treize fois, en offrant une double récolte dans le mois consacré à Minerve. Au lieu de froment, les épis portent des pains tout prêts à manger, comme des champignons. Autour de la ville, on trouve trois cent soixante-cinq sources d'eau, autant de miel, cinq cents de myrrhe, mais celles-ci sont plus petites, sept fleuves de lait et huit de vin.

14. Le banquet se tient hors de la ville, dans un endroit qu'ils nomment Champ Elysée. C'est une prairie délicieuse, environnée d'arbres nombreux, épais, dont le feuillage ombrage les convives, couchés sur un tapis de fleurs. Les vents sont les ordonnateurs et les ministres du festin, sans en être les échansons : ce soin est superflu : de grands arbres du cristal le plus diaphane, rangés autour du banquet, portent des fruits, qui servent de coupes, de toute forme et de toute grandeur. Chaque convive, en arrivant au repas, cueille une ou deux de ces coupes, la place devant soi, et le vase se remplit aussitôt de vin : telle est leur manière de boire. En guise de couronnes, les rossignols et les autres oiseaux chanteurs font neiger de leurs becs sur la tête des convives des fleurs cueillies dans les prairies, et qu'ils répandent en gazouillant et en voltigeant. Quant aux parfums, des nuées épaisses, où se concentre la myrrhe des fontaines et du fleuve, demeurent suspendues au-dessus du banquet, et, doucement pressées par les vents, se résolvent en une pluie fine comme la rosée.

15. Pendant le repas, ils charment leurs loisirs avec de la musique et des chants, empruntés surtout aux poèmes d'Homère. Ce poète lui-même est assis à la table et partage le banquet, placé au-dessus d'Ulysse. Les chœurs sont composés de jeunes garçons et de jeunes filles : ils sont conduits et dirigés par Eunomus de Locres, Arion de Lesbos, Anacréon et Stésichore. Je l'ai vu là, en effet, réconcilié avec Hélène. Quand ces premiers chants ont cessé, vient un second chœur de cygnes, d'hirondelles, de rossignols ; et, pendant qu'ils chantent, la forêt tout entière, agitée par les vents, les accompagne de la flûte.

16. Mais ce qui fait surtout le charme de ce banquet, c'est qu'il y a deux sources, l'une du Rire et l'autre du Plaisir. Chaque convive, au commencement du festin, y va boire et passe ainsi le reste du repas dans le plaisir et dans le rire.

17. Je veux vous dire maintenant tous les grands hommes que j'y ai vus : d'abord, tous les demi-dieux et les héros qui ont porté les armes devant Troie, à l'exception d'Ajax de Locres : on prétend que c'est le seul qui soit châtié dans le séjour des impies ; puis, parmi les barbares, les deux Cyrus, le Scythe Anacharsis, le Thrace Zamolxis, l'Italien Numa, le Lacédémonien Lycurgue, les Athéniens Phocion, Tellus, et les Sept Sages, hormis Périandre. Je vis Socrate, fils de Sophronisque, babillant avec Nestor et Palamède : il avait autour de lui Hyacinthe de Lacédémone, Narcisse de Thespies, Hylas et plusieurs autres jolis garçons. Il me sembla qu'il était amoureux d'Hyacinthe ; tout au moins avait-il beaucoup d'apparences contre lui. Aussi, dit-on que Rhadamanthe n'en est pas content, et qu'il l'a menacé à plusieurs reprises de le chasser de l'île, s'il ne cessait son bavardage et ne quittait son ironie pendant le festin. Platon seul n'est point présent. Il habite, dit-on, sa ville imaginaire, usant de la république et des lois qu'il a écrites.

18. A l'égard d'Aristippé et d'Epicure, on leur accorde les premiers honneurs, en raison de leur douceur, de leur grâce, de leur gaieté de bons convives. Là se rencontre encore Esope le Phrygien : il sert de bouffon aux autres. Diogène de Sinope a tellement changé d'humeur qu'il a épousé la courtisane Laïs, et que souvent, échauffé par l'ivresse, il se lève pour danser et fait toutes les folies qu'inspire le vin. On ne voit aucun stoïcien. On prétend qu'ils sont en train de gravir le sommet escarpé de la Vertu. Nous avons entendu dire que Chrysippe n'obtiendrait la permission d'entrer dans l'île que lorsqu'il aurait pris une quatrième dose d'ellébore. On dit que les Académiciens ont l'intention de venir ; mais ils s'abstiennent encore et considèrent : ils n'ont pas la compréhension que cette île existe réellement ; d'ailleurs, ils redoutent, je crois, le jugement de Rhadamanthe, eux qui rejettent toute espèce de jugement. On assure que plusieurs d'entre eux ont pris leur élan pour suivre ceux qui venaient ici, mais que leur lenteur les empêche d'arriver, ou que, faute de compréhension, ils sont restés à mi-route et revenus sur leurs pas.

19. Tels étaient les plus illustres des assistants. Les plus grands honneurs sont accordés à Achille, puis à Thésée. Voici maintenant leur façon de penser sur le commerce et les plaisirs de l'amour. Ils se caressent devant témoins, aux yeux de tous, hommes ou femmes, et n'y voient aucun mal. Socrate seul attestait par serment que c'était sans arrière-pensée impure qu'il recherchait les jeunes gens ; mais tous l'accusaient de se parjurer. Souvent Hyacinthe et Narcisse convenaient du fait, Socrate le niait toujours. Toutes les femmes sont en commun, et nul n'y jalouse son voisin : ils sont en cela des Platoniciens accomplis ; les petits garçons accordent tout ce qu'on veut et ne refusent jamais.

20. Deux ou trois jours s'étaient à peine écoulés, que, rencontrant le poète Homère, et nous trouvant tous les deux de loisir, je lui demandai, entre autres choses, d'où il était, disant que c'était encore chez nous un grand objet de discussion. Il me répondit qu'il savait bien que les uns le croyaient de Chios, les autres de Smyrne, un grand nombre de Colophon ; mais que cependant il était babylonien, et que, chez ses concitoyens, il ne se nommait pas Homère, mais Tigrane, qu'ayant été envoyé en otage chez les Grecs, il avait alors changé de nom. Je lui fis quelques questions relatives aux vers retranchés de ses poèmes, s'il les avait réellement écrits. Il me répondit que tous étaient de lui. Je ne pus alors m'empêcher de blâmer les mauvaises plaisanteries des grammairiens Zénodote et Aristarque. Après qu'il eut satisfait ma curiosité sur ce point. je lui demandai pourquoi il avait commencé son poème par Mênin, colère ; il me répondit que cela lui était venu à l'esprit, sans qu'il y songeât. Je désirais aussi vivement savoir s'il avait composé l'Odyssée avant l'Iliade, comme beaucoup le prétendent. Il me dit que non. Quant à savoir s'il était aveugle, ainsi qu'on l'assure, je n'eus pas besoin de m'en enquérir : il avait les yeux parfaitement ouverts, et je pus m'en convaincre par moi-même. Souvent, en effet, je venais converser avec lui, quand je le voyais inoccupé ; je l'abordais, je lui faisais une question et il s'empressait d'y répondre, surtout depuis le procès qu'il avait gagné sur Thersite. Celui-ci lui avait intenté une accusation pour injures, parce qu'il s'était moqué de lui dans son poème ; mais Homère fut absous, défendu par Ulysse.

21. A peu près vers cette époque, arriva Pythagore de Samos, qui, après avoir subi sept métamorphoses et vécu dans autant de corps différents, avait achevé les périodes assignées à l'âme. Son côté droit était tout d'or. On le jugea digne d'être admis dans ce séjour fortuné, mais il y eut quelque incertitude sur le nom qu'il fallait lui donner, Pythagore ou Euphorbe. Empédocle vint aussi, le corps tout rôti et couvert de brûlures ; on ne voulut pas le recevoir, malgré ses supplications.

22. Bientôt arriva le temps où l'on célèbre les jeux des Thanatusies ; Achille les présidait pour la cinquième fois et Thésée pour la septième. Comme il serait trop long de les raconter en détail, je dirai en somme que Carus, descendant d'Hercule, remporta le prix de la lutte sur Ulysse, qui lui disputait la couronne. Le prix du pugilat fut partagé entre Arius l'Egyptien, dont le tombeau est à Corinthe, et Epéus, qui combattirent avec un égal succès. Il n'y a point de prix pour le pancrace : quant à la course, je ne m'en rappelle plus le vainqueur. Parmi les poètes, Homère l'emportait réellement de beaucoup sur les autres ; on couronna cependant Hésiode : les prix de tous les combats sont des couronnes de plumes de paon.

23. Les jeux étaient à peine finis, lorsqu'on annonça que les scélérats, châtiés dans le séjour des impies, avaient brisé leurs chaînes, renversé leur garde, et menaçaient d'envahir l'île des Bienheureux. A leur tête marchaient, dit-on, Phalaris d'Agrigente, l'Egyptien Busiris, Diomède de Thrace, Sciron et Pityocampte. A cette nouvelle, Rhadamanthe fait ranger les héros sur le rivage : ils sont commandés par Achille, Thésée et le fils de Télamon, Ajax, guéri de sa folie. On en vient aux mains, la lutte s'engage, et les héros sont vainqueurs, grâce surtout à la belle conduite d'Achille. Socrate se comporta brillamment à l'aile gauche et fit des exploits supérieurs à ceux de son vivant devant Délium. Loin de prendre la fuite, à l'approche de l'ennemi, il ne changea pas même de visage. Aussi lui donna-t-on ensuite, pour prix spécial de sa valeur, un grand et magnifique jardin, dans un faubourg de la ville. Il y réunit ses amis pour y converser avec eux, et donna à cet endroit le nom de Nécracadémie.

24. Cependant les vaincus sont faits prisonniers et renvoyés chargés de fers, afin de subir une punition plus terrible encore. Homère célébra ce combat dans un poème, qu'il me remit à mon départ pour l'apporter à mes compatriotes ; mais je l'ai perdu plus tard avec bien d'autres choses. Il commençait par ce vers : Muse, dis le combat des héros chez les morts.


On fit ensuite cuire des fèves, suivant l'asage du pays quand on a remporté une victoire, et l'on célébra un repas triomphal avec une grande fête. Pythagore seul n'y prit aucune part, et se tint à l'écart sans manger, à cause de son aversion pour les fèves.

25. Déjà six mois s'étaient écoulés, et nous étions au milieu du septième, lorsqu'il survint un événement imprévu. Cinyre, fils de Scintharus, garçon bien fait et de jolie figure, était devenu depuis longtemps amoureux d'Hélène, qui, de son côté, laissait entrevoir la passion la plus vive pour ce jeune homme. Souvent ils se faisaient des signes pendant le repas, buvaient à la santé l'un de l'autre, et se levaient de la table pour aller s'égarer tête à tête dans la forêt. Vaincu par la violence de son amour et par la difficulté de le satisfaire, Cinyre forma le projet d'enlever Hélène et de s'enfuir avec elle. Elle y consentit, et ils résolurent de se réfugier dans quelqu'une des îles voisines, soit à Phello, soit à Tyroessa. Ils avaient mis depuis longtemps dans le secret trois de mes compagnons les plus déterminés. Mais Cinyre n'en avait rien dit à son père : il se doutait bien que celui-ci mettrait obstacle à ses desseins. Comme ils l'avaient conçu, ils exécutent leur projet. La nuit venue, au moment où j'étais absent et endormi dans la salle du festin, ils arrivent à l'insu de tous, emmènent Hélène avec aux et se hâtent de gagner le large.

26. Vers minuit, Ménélas venant à se réveiller s'aperçoit que sa femme n'est plus dans son lit, pousse de grands cris, va trouver son frère et se rend avec lui au palais de Rhadamanthe. A la pointe du jour, les espions viennent rapporter qu'ils ont aperçu le vaisseau déjà fort loin. Aussitôt Rhadamanthe fait monter cinquante héros sur un navire taillé d'un seul morceau d'asphodèle, et leur ordonne de poursuivre les fugitifs. Ils partent et font si bien qu'ils les atteignent vers midi, au moment où ils entraient dans l'océan de lait, auprès de Tyroessa : tant ils étaient près d'échapper ! Les héros attachent leur navire avec des chaînes de roses et les ramènent au port. Hélène pleurait, rougissait, se couvrait le visage. Rhadamanthe interroge Cinyre et ses complices, pour savoir si quelque autre n'avait pas trempé dans le complot : ils répondent qu'ils sont seuls coupables ; alors on les fit lier par les parties honteuses, et fouetter de mauves ; puis on les relègue dans le séjour des impies.

27. En même temps, on décrète que nous ayons à quitter l'île au plus tôt, et l'on ne nous accorde de rester que jusqu'au lendemain. J'étais désolé, je versais des larmes, en voyant quels biens j'abandonnais pour recommencer une vie errante. Les Bienheureux me consolèrent en me disant que je reviendrais les voir dans peu d'années, et ils m'indiquèrent mon futur trône et mon lit de table, auprès des plus éminents. Pour moi, j'allai trouver Rhadamanthe, et je le suppliai instamment de me révéler l'avenir et de m'enseigner la route à suivre. Il me dit que je reverrais ma patrie, mais après de longues erreurs et de grands dangers. Jamais il ne voulut déterminer le temps de mon retour ; et, me montrant plusieurs îles (on en voyait cinq et une sixième plus éloignée que les autres) : «Ces îles que tu vois près d'ici, ajouta-t-il, et d'où sort une flamme continuelle, sont les îles des Impies : la sixième est la ville des Songes. Ensuite on trouve l'île de Calypso, mais tu ne peux encore la découvrir. Quand tu les auras passées, tu trouveras un vaste continent, opposé au vôtre. Là il t'arrivera une foule d'aventures, tu traverseras divers pays, tu voyageras chez des hommes sauvages, et tu débarqueras enfin dans l'autre continent». Ainsi parla Rhadamanthe.


28. En achevant ces mots, il arrache de terre une racine de mauve, me la présente et m'ordonne d'invoquer cette plante dans les dangers les plus pressants. Surtout il me recommande, si jamais j'arrivais à cette terre, de ne jamais remuer le feu avec l'épée, de m'abstenir de lupins, de ne jamais avoir commerce avec un garçon de plus de dix-huit ans ; qu'en me souvenant de ces préceptes, je pouvais conserver l'espoir de revenir à l'île des Bienheureux. Dès ce moment je fis tous les préparatifs du départ ; à l'heure du repas, j'allai me mettre encore à table avec les habitants. Le lendemain je m'approchai du poète Homère, et je le priai de me faire une inscription en distiques : il la fit ; j'élevai aussitôt une colonne de béryl sur le port, et j'y gravai ces deux vers : Lucien favorisé par les dieux immortels Vit ces lieux et retourne aux foyers paternels.


29. Ce fut notre dernière journée : le lendemain nous mettons à la voile ; les héros nous font la conduite ; et Ulysse, s'approchant de moi, me remet, à l'insu de Pénélope, une lettre adressée à Calypso, dans l'île d'Ogygie. Rhadamanthe nous donne pour nous conduire le pilote Nauplius, afin que, si nous étions portés sur les îles voisines, personne ne nous arrête sous prétexte de navigation suspecte. A peine sortions-nous de l'atmosphère embaumée, que nous sommes saisis d'une odeur insupportable d'asphalte, de soufre et de poix brûlés ensemble : en même temps, il nous arrive comme un fumet atroce, dégoûtant, d'hommes que l'on fait rôtir : une vapeur obscure, ténébreuse, fond sur nous sous forme d'une rosée de goudron ; puis nous entendons un grand bruit de fouets et un immense concert de voix gémissantes.

30. Nous n'abordons point à toutes ces îles, mais seulement à l'une d'elles, dont voici la description. Environnée tout entière de bords à pic et dénudés, hérissée de roches et de pointes, elle n'a ni arbres ni eau. Cependant, en nous glissant avec effort le long des précipices, nous nous avançons, par un sentier plein de ronces, embarrassé d'épines, jusqu'à une contrée affreuse : et de là nous arrivons à la prison, au lieu même des supplices. Le premier aspect de cet endroit nous frappe d'étonnement. Partout s'élève du sol comme une moisson d'épées et de dards : trois fleuves l'environnent, l'un de fange, l'autre de sang ; le dernier, placé au centre, est de feu : il se déroule immense, infranchissable ; il coule comme de l'eau, et ses flots s'agitent comme ceux de la mer. Il contient un grand nombre de poissons, dont les uns ressemblent à des tisons enflammés, les autres, plus petits, à des charbons ardents ; on les appelle lychnisques.

31. Il n'y a qu'une entrée fort étroite pour pénétrer à l'intérieur : elle est gardée par Timon d'Athènes. On nous laissa passer cependant sous la conduite de Nauplius, et nous vîmes châtier tout ensemble nombre de rois et de particuliers, dont quelques-uns même nous étaient connus. Ainsi nous aperçûmes Cinyre suffoqué par la fumée et suspendu par les parties. Nos guides nous apprenaient les actions de tous ces criminels, et la cause pour laquelle ils étaient punis. Les plus cruels châtiments sont réservés à ceux qui ont menti pendant leur vie, et qui ont écrit des récits imposteurs. Parmi eux étaient Ctésias de Cnide, Hérodote et plusieurs autres. En les voyant, j'ai eu bon espoir pour l'avenir, moi qui n'ai à me reprocher aucun mensonge.

32. Revenu vite à notre vaisseau, car je ne pus supporter davantage un tel spectacle, je fis mes adieux à Nauplius et je repris la mer. Bientôt nous voyons à peu de distance l'île des Songes, entourée de ténèbres et difficile à distinguer. Semblable aux Songes mêmes, elle s'éloignait à notre approche, fuyait et paraissait s'évanouir. Enfin nous la tenons, et nous entrons dans le port, nommé Port du sommeil, tout près des portes d'ivoire, à l'endroit où s'élève le temple d'Alectryon. Nous y débarquons le soir, nous pénétrons dans la ville, où nous voyons une foule de songes de toute espèce. Parlons d'abord de cette ville, que personne n'a décrite avant moi. Homère seul en a fait mention ; mais ce qu'il a dit n'est pas exact.

33. Elle est entièrement entourée d'une forêt composée de grands pavots et de mandragores, et remplie d'une infinité de chauves-souris, seul être ailé qui se trouve dans l'île. Tout près coule un fleuve, nommé par les habitants Nyctiporus, formé de deux sources voisines des portes : l'une s'appelle Négrétos et l'autre Pannychie. L'enceinte de la ville, haute et de couleur changeante ressemble à l'écharpe d'Iris : elle n'a pas deux portes, comme dit Homère, mais quatre, dont deux regardent la plaine de la Mollesse : l'une est de fer, l'autre d'argile ; c'est par elles que sortent, dit-on, les songes effrayants, ensanglantés, cruels ; les deux autres portes sont près du port, et tournent du côté de la mer : l'une est de corne, l'autre d'ivoire : c'est par celle-ci que nous étions entrés. En arrivant dans la ville, on trouve à droite le temple de la Nuit : c'est leur principale divinité, avec Alectryon, dont le temple est voisin du port ; à gauche est le palais du Sommeil : il est le roi de la contrée et gouverne par l'intermédiaire de deux satrapes, Taraxion, fils de Matéogène, et Plutoclès, fils de Phantasion. Au milieu de la place publique il y a une fontaine qu'on appelle Caréotis, et à côté deux temples, celui de la Tromperie et celui de la Vérité. Ils ont chacun un sanctuaire et un oracle, dont le prêtre est Antiphon, qui interprète les songes, et qui a été investi de ce privilège par le Sommeil.

34. Les Songes n'ont ni la même nature ni la même forme : les uns sont longs, beaux, agréables ; les autres sont courts et laids ; ceux-ci paraissent d'or, ceux-là chétifs et misérables ; quelques-uns portent des ailes, d'autres ont une physionomie étrange. On en voit qui sont parés comme pour une pompe triomphale ; ils sont déguisés en rois, en dieux et autres costumes de ce genre. Nous en reconnûmes beaucoup que nous avions déjà vus. Ceux-là nous abordèrent et nous saluèrent comme des gens de connaissance ; ils nous prirent la main, nous endormirent et nous traitèrent avec magnificence et courtoisie ; puis, après nous avoir fait la plus belle réception, ils nous promirent de nous faire rois et satrapes. Quelques-uns nous transportèrent dans notre patrie, nous firent voir nos parents et nos amis, et nous ramenèrent le même jour.

35. Il y avait trente jours et autant de nuits que nous demeurions dans cette île, nous livrant aux douceurs du sommeil et des festins, lorsque soudain un violent coup de tonnerre nous réveille : nous nous levons avec précipitation, nous prenons des vivres et nous voilà partis. En moins de trois jours nous arrivons à l'île d'Ogygie, et nous débarquons. La première chose que je fis fut d'ouvrir la lettre d'Ulysse et j'y lus ces mots :

«Ulysse à Calypso, salut !

Sachez qu'aussitôt après vous avoir quittée, sur le radeau que je m'étais construit, j'ai fait naufrage, et que, sauvé à grand'peine par Leucothée, je suis arrivé chez les Phéaciens, qui m'ont reconduit dans ma patrie, où j'ai trouvé ma femme entourée d'une foule de prétendants qui mangeaient mon bien. Je les ai tués tous, et j'ai fini par périr moi-même de la main de Télégone, ce fils que j'ai eu de Circé. Je suis à présent dans l'île des Bienheureux, me repentant fort d'avoir quitté la vie que je menais près de vous, et l'immortalité que vous m'aviez offerte. A la première occasion, je m'échapperai et j'irai vous retrouver».

Tel était le contenu de cette lettre, avec quelques recommandations pour nous.

36. En m'avançant à peu de distance de la mer, je trouvai cette grotte dont parle Homère, et Calypso elle-même occupée à filer de la laine. Elle prend la lettre, se met à la lire et fond en larmes : après quoi, elle nous offre l'hospitalité et nous traite avec magnificence. En même temps elle nous accable de questions sur Ulysse et sur Pénélope, si cette femme était aussi belle et aussi sage qu'Ulysse l'avait vantée auprès d'elle. A toutes ces demandes nous répondons du mieux qu'il nous est possible pour lui être agréables ; puis, le soir venu, nous allons dormir près du rivage.

37. Le lendemain, nous repartons : le vent soufflait avec violence, et nous sommes assaillis par une tempête qui dure deux jours. Le troisième, nous arrivons chez les Colokynthopirates. Ce sont des hommes sauvages, qui, des îles voisines, exercent la piraterie sur les navires en passage. Ils ont de grands navires, faits de coloquintes de six coudées de longueur : quand elles sont sèches, ils les creusent, après en avoir vidé l'intérieur, et les mettent à flot ; leurs mâts sont des roseaux et leurs voiles des feuilles de coloquinte. Ils coururent sur nous, et nous attaquant avec deux navires, ils blessèrent plusieurs de nos compagnons, en nous lançant, au lieu de pierres, des pépins de coloquinte. Après une lutte indécise, qui dura jusqu'au milieu du jour, nous vîmes arriver, derrière les Colokynthopirates, la flotte des Caryonautes : ces deux peuples sont ennemis, comme la suite le prouva ; car aussitôt que les premiers s'aperçurent de l'arrivée des autres, ils nous laissèrent là pour les aller combattre.

38. Nous déployons aussitôt notre voile et nous prenons la fuite, laissant les deux flottes aux prises. Il était évident que les Caryonautes seraient vainqueurs : ils étaient plus nombreux, puisqu'ils avaient cinq vaisseaux complètement équipés et d'une construction plus solide pour la lutte. Ces vaisseaux étaient faits de noix coupées par la moitié et vidées : chaque moitié avait quinze orgyes de longueur. Quand nous fûmes hors de leur vue, nous songeâmes à panser nos blessés, et de ce moment nous ne quittâmes plus nos armes, de peur de quelque surprise. Nous avions raison.

39. A peine le soleil venait-il de se coucher, que d'une île déserte nous voyons s'élancer sur nous une vingtaine d'hommes, montés sur de grands dauphins. C'étaient encore des pirates. Ces dauphins paraissaient des montures solides, qui se cabraient et hennissaient comme des chevaux. Quand ils furent près de nous, ils se divisèrent en deux troupes, et nous lancèrent, les uns des sépias sèches, les autres des yeux de crabes ; mais ils ne tinrent pas contre nos jets de flèches et de javelots : ils furent blessés pour la plupart, et regagnèrent promptement leur île.

40. Vers le milieu de la nuit, par un temps calme, nous allons nous heurter, sans nous en apercevoir, contre un énorme nid d'alcyon, qui avait au moins soixante stades de circonférence. Au dehors flottait la femelle, couvant ses œufs, et presque aussi grosse que le nid ; en s'envolant, peu s'en fallut qu'elle ne submergeât notre navire par le vent de ses ailes : elle s'enfuit en poussant un cri plaintif. Le jour venu, nous descendons dans le nid pour le considérer : on eût dit un immense radeau, composé de gros arbres ; il y avait à l'intérieur cinq cents œufs, chacun de la grosseur d'un tonneau de Chios. On apercevait déjà sous la coquille les petits qui commençaient à croasser. Nous coupons un de ces œufs avec une hache, et nous en faisons sortir un petit, sans plumes, mais déjà de la grosseur de vingt vautours.

4l. En avançant en mer, à la distance de deux cents stades du nid de l'alcyon, des prodiges étonnants et merveilleux viennent frapper nos regards. La figure d'oie, placée à notre poupe, se met tout à coup à crier en battant des ailes, et les cheveux repoussent à notre pilote Scintharus, qui était tout à fait chauve. Mais voici le plus surprenant de tout : le mât de notre vaisseau se couvrit de bourgeons et produisit des branches, dont l'extrémité se chargea de fruits. C'étaient des figues et de gros raisins qui n'étaient point encore mûrs. A cette vue, nous sommes saisis d'étonnement,on peut le croire, et nous supplions les dieux de détourner de nous ce que ces présages pouvaient avoir de funeste.

42. Nous n'étions pas à cinq cents stades, quand nous voyons une forêt vaste et épaisse de pins et de cyprès. Nous croyons d'abord que c'est un continent ; mais la mer était sans fond, et les arbres, sans racines, étaient plantés dans l'eau, où ils se tenaient immobiles et droits, ayant l'air de flotter. Nous nous approchons, et voyant la chose de près, nous sommes incertains sur le parti que nous devons prendre. Il était impossible, en effet, de naviguer à travers ces arbres, qui formaient comme un tissu serré, et, d'autre part, il n'était pas plus facile de revenir sur nos pas. Je monte sur un des arbres les plus élevés pour examiner ce qu'il pouvait y avoir de l'autre côté de la forêt ; je vois qu'elle ne s'étendait guère au delà de cinquante stades, et qu'ensuite la mer reparaissait à perte de vue. Nous prenons alors le parti de hisser notre vaisseau jusqu'au sommet des arbres, qui étaient très touffus, et de gagner ainsi l'autre mer, si nous ne trouvions point d'obstacle. Nous nous mettons à l'œuvre. Nous attachons un grand câble à notre vaisseau ; puis, montés sur les arbres, nous le tirons à nous. Après bien des efforts, nous le posons sur les branches, et, la voile déployée, nous nous mettons à naviguer, comme en pleine mer, poussés par un bon vent. Alors je me rappelai le vers du poète Antimaque, qui dit quelque part : Tandis qu'ils naviguaient à travers les forêts.


43. Nous parvenons enfin à traverser ce bois, et nous arrivons à l'eau, dans laquelle nous faisons redescendre notre navire par un semblable moyen. La mer où nous voguions était pure et transparente ; mais notre course est interrompue soudain par une ouverture immense, qu'avait formée la séparation de l'eau. On eût dit un de ces gouffres qu'on voit parfois s'ouvrir à la suite d'un tremblement de terre. Nous carguons la voile, et notre vaisseau s'arrête avec quelque peine, au moment même où nous allions être engloutis. Nous allongeons la tête pour regarder dans l'abîme : c'était une profondeur de plus de mille stades, terrible, effrayante ; l'eau se tenait droite, comme coupée en deux morceaux. En regardant autour de nous, nous apercevons sur la droite, à peu de distance, un pont formé par l'eau, et qui, joignant les deux bords, faisait communiquer chacune des deux mers avec l'autre. Nous virons de ce côté, et, forçant de rames, nous parvenons, avec bien de la peine, à traverser le pont, contre toute attente.

44. A partir de là, nous entrons dans une mer fort calme, et nous arrivons à une île peu considérable, mais d'un abord facile ; elle était habitée par des hommes sauvages nommés Bucéphales, qui avaient le front armé de cornes, et tels qu'on représente le Minotaure. Nous y descendons pour faire de l'eau et rafraîchir, s'il était possible, nos vivres, qui commençaient à nous manquer. Nous trouvons de l'eau tout près du rivage, mais nous ne voyons pas autre chose ; nous entendons seulement un grand mugissement à peu de distance. Persuadés que c'était un troupeau de bœufs, nous faisons quelques pas en avant, et nous rencontrons les hommes dont j'ai parlé. Dès qu'ils nous aperçoivent, ils se mettent à notre poursuite, et prennent trois ie nos compagnons : le reste de notre troupe s'enfuit vers la mer. Là, nous prenons nos armes, résolus de venger nos camarades ; nous tombons sur les Bucéphales, qui déjà se partageaient les chairs de leurs prisonniers ; nous les effrayons, et, nous mettant à leur poursuite, nous en tuons une cinquantaine, nous en prenons deux vivants, et nous retournons au rivage avec nos captifs. Cependant nous n'avions pas trouvé de vivres ; plusieurs d'entre nous voulaient qu'on égorgeât les hommes que nous avions pris. Je ne fus point de cet avis ; je les fis entraîner et garder à vue, jusqu'à ce qu'il nous arrivât des envoyés des Bucéphales, pour traiter de leur rançon. Nous voyions, en effet, que ceux-ci nous faisaient des signes, et nous les entendions produire une espèce de mugissement plaintif qui ressemblait à une prière. La rançon fut un grand nombre de fromages, des poissons secs, des oignons et quatre cerfs, faits de telle sorte qu'ils n'ont que trois pieds, deux de derrière et ceux de devant réunis en un seul. A ce prix, nous rendons les captifs, et, après être demeurés encore un jour dans l'île, nous reprenons notre voyage.

45. Déjà l'on voyait paraître des poissons, des oiseaux qui voltigeaient, et tous les signes qui indiquent le voisinage de la terre, quand nous apercevons bientôt des hommes qui se livraient à un nouveau genre de navigation. Ils étaient à la fois navires et matelots. Je vais dire comment. Couchés sur le dos, ils tiennent droit leur phallus, qui est fort grand, et y attachent une voile ; puis, la bouline en main, ils prennent le vent et gagnent le large ; d'autres, assis sur des morceaux de liège, auxquels sont attelés deux dauphins, conduisant et dirigent au moyen de la bride ces animaux qui entraînent le liège avec eux. Ces navigateurs ne nous firent aucun mal et ne s'enfuirent point à notre approche ; ils nous abordèrent sans crainte, amicalement, et paraissaient très surpris de notre manière de naviguer, dont ils examinaient avec soin tous les détails.

46. Le soir, nous arrivons à une île peu considérable, toute peuplée de femmes, du moins paraissant telles, et parlant la langue grecque ; elles approchent de nous, nous tendent la main et nous embrassent ; elles étaient parées comme des courtisanes, toutes jeunes et jolies, vêtues de tuniques qui descendaient jusqu'aux talons. L'île s'appelle Cabaluse, et la ville Hydamardie. Chacune de ces femmes, ayant pris l'un de nous, le conduisit chez elle et lui donna l'hospitalité. Pour ma part, j'hésitai, ne pressentant rien de bon ; et un regard attentif me fit voir les ossements et les crânes d'un grand nombre d'hommes. J'allais crier, appeler à l'aide mes compagnons et courir aux armes, mais je préférai n'en rien faire. Seulement je saisis ma racine de mauve, et je la supplie de me dérober aux dangers dont je suis menacé. Un instant après, tandis que mon hôtesse s'occupait à me servir, je vois que ses jambes ne sont pas celles d'une femme, mais qu'elle a le pied d'un âne. Je tire mon épée, je saisis mon hôtesse, je la lie et lui fais tout avouer. Elle résiste, mais elle finit par me dire qu'elles sont des femmes marines, nommées Onoscèles, et qu'elles dévorent les étrangers qui abordent chez elles. «Nous les enivrons, ajoute-t-elle, nous les faisons coucher avec nous, et nous les égorgeons pendant leur sommeil». A ces mots, je laisse là cette femme tout enchaînée, je monte sur le toit, et je crie de toutes mes forces pour appeler mes compagnons. Quand ils sont tous arrivés, je leur dis ce qu'il en est, je leur montre les ossements et je les conduis auprès de ma prisonnière ; mais elle se change en eau et disparaît. De mon côté, je plonge mon épée dans cette eau, à tout hasard, et il en sort du sang.

47. Nous nous hâtons alors de regagner le navire, et nous partons. Au point du jour, nous apercevons un continent, qui nous paraît être la terre opposée à la nôtre : nous l'adorons, nous lui adressons des prières, et nous délibérons sur le parti que nous devons prendre. Les uns sont d'avis d'y descendre quelques instants, puis de revenir sur nos pas ; les autres, de laisser là notre navire et de pénétrer dans l'intérieur du pays, pour en connaître les habitants. Tandis que nous délibérons, une violente tempête s'élève, pousse notre vaisseau contre le rivage et le brise. A peine avons-nous le temps de nous sauver à la nage, en emportant nos armes et tout ce que chacun de nous peut saisir. Telles sont, jusqu'à notre arrivée à cette nouvelle terre, mes diverses aventures sur mer, durant notre navigation à travers les îles, en l'air, dans la baleine ; puis, après notre sortie, chez les héros et parmi les Songes, et enfin chez les Bucéphales et les Onoscèles. Quant à ce qui s'est passé sur cette terre, je le raconterai dans les livres suivants.