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poésie 158LECTURES

Élégie I

Au tems qu’Amour, d’hommes et Dieus vainqueur,
Faisoit bruler de sa flamme mon cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage :
Encore lors je n’avois la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance.
Encor Phébus, ami des Lauriers vers,
N’avoit permis que je fisse des vers :
Mais meintenant que sa fureur divine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruians tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Univers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers
Souloit chanter de l’Amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne.
O dous archet, adouci moy la voix.
Qui pourroit fendre et aigrir quelquefois,
En recitant tant d’ennuis et douleurs,
Tant de despits fortunes et malheurs.
Trempe l’ardeur, dont jadis mon cœur tendre
Fut en brulant demi reduit en cendre.
Je sen desja un piteux souvenir,
Qui me contreint la larme à l’œil venir.
Il m’est avis que je sen les alarmes,
Que premiers j’u d’Amour, je voy les armes,
Dont il s’arma en venant m’assaillir.
C’estoit mes yeus, dont tant faisois saillir
De traits, à ceus qui trop me regardoient,
Et de mon arc assez ne se gardoient.
Mais ces miens traits, ces miens yeus me defirent,
Et de vengeance estre exemple me firent.
Et me moquant, et voyant l’un aymer,
L’autre bruler et d’Amour consommer :
En voyant tant de larmes espandues,
Tant de soupirs et prieres perdues,
Je n’aperçu que soudein me vint prendre
Le mesme mal que je soulois reprendre :
Qui me persa d’une telle furie,
Qu’encor n’en suis après long tems guérie :
Et meintenant me suis encor contreinte
De rafreschir d’une nouvelle pleinte
Mes maus passez. Dames, qui les lirez,
De mes regrets avec moy soupirez.
Possible, un jour, je feray le semblable,
Et ayderay votre voix pitoyable
À vos travaus et peines raconter,
Au tems perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur,
Amour s’en peut un jour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui esté ennemies,
Pis vous fera, vous sentant asservies.
N’estimez point que lon doive blamer
Celles qu’à fait Cupidon enflamer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l’amoureuse rudesse :
Leur cœur hautein, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su préserver du servage
De dur Amour : les plus nobles esprits
En sont plus fort et plus soudain espris.
Sémiramis, Royne tant renommée,
Qui mit en route avecque son armée
Les noirs squadrons des Ethiopiens,
Et en montrant louable exemple aus siens,
Faisoit couler de son furieus branc
Des ennemis les plus braves le sang,
Ayant encor envie de conquerre
Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,
Trouva Amour, qui si fort la pressa,
Qu’armes et loix veincue elle laissa.
Ne méritoit sa Royale grandeur
Au moins avoir un moins fascheus malheur
Qu’aymer son fils ? Royne de Babylonne
Ou est ton cœur qui es combaz résonne ?
Qu’est devenu ce fer et cet escu,
Dont tu rendois le plus brave veincu ?
Ou as-tu mis la Marciale creste,
Qui obombroit le blond or de ta teste ?
Ou est l’espée, ou est cette cuirasse,
Dont tu rompois des ennemis l’audace ?
Ou sont fuiz tes coursiers furieus,
Lesquels trainoient ton char victorieus ?
T’a pù si tot un foible ennemi rompre ?
Ha pù si tot ton cœur viril corrompre,
Que le plaisir d’armes plus ne te touche :
Mais seulement languis en une couche ?
Tu as laissé les aigreurs Marciales,
Pour recouvrer les douceurs geniales.
Ainsi Amour de toy t’a estrangee,
Qu’on te diroit en une autre changee,
Donques celui lequel d’amour esprise
Pleindre me voit, que point il ne mesprise
Mon triste deuil : Amour peut estre, en brief
En son endroit n’aparoitra moins grief.
Telle j’ay vù, qui avoit en jeunesse
Blamé Amour : apres en sa vieillesse
Bruler d’ardeur, et pleindre tendrement
L’ápre rigueur de son tardif tourment.
Alors de fard et eau continuelle,
Elle essayoit se faire venir belle,
Voulant chasser le ridé labourage,
Que l’aage avoit gravé sur son visage.
Sur son chef gris elle avoit empruntee
Quelque perruque, et assez mal antee :
Et plus estoit à son gré bien fardee,
De son Ami moins estoit regardee :
Lequel, ailleurs fuiant n’en tenoit conte,
Tant lui sembloit laide, et avoit grand’honte
D’estre aymé d'elle. Ainsi la povre vieille
Recevoit bien pareille pour pareille.
De maints en vain un tems fut reclamee ;
Ores qu’elle ayme, elle n’est point aymee.
Ainsi Amour prend son plaisir, à faire
Que le veuil d’un soit à l’autre contraire.
Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera ;
Tel ayme aussi, qui aymé ne sera :
Et entretient, neanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d’une vaine esperance.