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Soyons raisonnables !

à Édouard d’Arbourg.

– Pourquoi ne mangez-vous pas, mon père ? demanda Suzanne, dont les yeux s’emplirent de larmes. Voilà deux jours que vous ne touchez à rien et que vous ne voulez voir personne. Vous n’êtes pas malade, cependant : vous auriez fait appeler le docteur. Vous avez donc quelque gros chagrin que vous ne voulez pas me dire ? Je ne suis plus une petite fille, vous le savez bien, et j’aurais tant de bonheur à vous consoler !
Le personnage à qui s’adressait ce discours n’était pas moindre que le fameux Ambroise Chaumontel, qui occupa de ses affaires la moitié du globe, l’avocat incomparable dont l’éloquence eût embrouillé jusqu’aux filaments du chaos et pétrifié les ténèbres.
Le maître avait environ soixante ans et ne se l’envoyait pas dire. Il le déclarait lui-même à tout le monde, en toute occasion, car c’était sa douce manie d’aspirer à la dignité des patriarches.
Venimeusement quelques rivaux l’avaient accusé de teindre ses cheveux en blanc, afin d’être plus auguste en plaidant pour l’orphelin. Mais il maintenait son âme infiniment au-dessus de l’envie dont les impuissantes flèches venaient expirer à sa base.
La décourageante réputation qu’il s’était acquise en un quart de siècle de barre, sa grande fortune et le haut éclat d’un nom que plusieurs générations de braillards avaient illustré, mettaient entre lui et la multitude vile d’infranchissables étendues.
Enfin il jouissait d’une sorte de considération toute anglaise que rien ne semblait pouvoir entamer et passait, avec raison sans doute, pour une figure peu excitante, mais combien précieuse ! de l’intégrité professionnelle.
Il faut croire que, ce jour-là, d’étranges soucis l’obsédaient, car il ne répondit pas à sa fille et devint plus morose encore, fixant de ses deux gros yeux habitués aux dignes regards, un objet quelconque dont l’image se peignait en vain dans sa rétine.
Il chérissait à sa manière cette enfant aimable devenue miraculeusement une belle fille, dont la mère, enterrée depuis dix ans, avait été emportée, disait-on, par une attaque foudroyante de respect.
Les gens racontaient que son mari avait été pour la pauvre femme quelque chose comme le Sinaï et qu’elle avait fini par en mourir.
Suzanne, plus heureuse, avait réussi à se faire à peu près aimer. Par l’effet de mouvements intérieurs difficilement explicables, le sourcilleux et pinaculaire Chaumontel s’était incliné vers sa fille. Pour elle seule, il est vrai, le bois de son cœur s’était assoupli. Il poussait la condescendance jusqu’à souffrir ses caresses, jusqu’à lui permettre quelques locutions affectueuses, quelques propos familiers...
Néanmoins, ce jour-là, je le répète, rien ne pouvait mordre. Chaumontel était remonté sur sa colonne.
Suzanne, renonçant elle-même à déjeuner, vint passer l’un de ses bras autour du cou de son père et, d’une voix qui eût adouci des singes féroces, le supplia de parler.
– Tu ne peux comprendre cela, mon enfant, dit-il à la fin, tout à fait austère.
Et, se levant de table, comme un homme fatigué de porter le monde, il se retira lentement, sans ajouter un seul traître mot.



Or, voici ce qui s’était passé.
Deux jours auparavant, Chaumontel avait rencontré Bardache.
Tous les vieux rôdeurs ont connu Bardache, le long Agénor Bardache, qui fut si joli dans les dernières années du second Empire, quand il débuta.
À cette époque lointaine, on le surnommait, rue Marbeuf, la Tranquillité des parents. Le drôle eut de fiers succès, dont quelques gâteux se souviennent. Des personnages illustres l’entretinrent, et de fiers généraux, tannés par le ciel d’Afrique, lui offrirent des bouquets rares.
Après la Commune, qui l’avait orné, je crois, de quelques galons, il disparut, pour quelques années, dans les profondeurs du nadir.
Les trottoirs et les bois sacrés le revirent un jour, mais combien changé ! Désormais barbu, jaune et sale, il ressemblait à un arbre aride qui aurait poussé de trop longues branches. La face anguleuse et plaquée de lividités singulières, en dépit des maquillages et des fards, faisait penser à ces effigies du Mal sans pardon que le Moyen Âge a tant sculptées, sous les pieds des saints, dans les coins obscurs de ses basiliques.
Pour les imaginatifs, ce fantôme de boue devait avoir les mains moites de la sueur des agonisants, et on l’appelait définitivement le Cadavre, dans l’étrange monde pseudonymique où il fréquentait.
Particularité fort sinistre, les jointures de ses os craquaient en marchant, comme il est raconté de Pierre le Cruel.
Ostensible, d’ailleurs, autant que le puisse être un abominable scélérat, il avouait une situation de journaliste d’affaires et cherchait un riche mariage.



Chaumontel, content de lui-même et qui venait de serrer d’honorables mains sur le seuil de la Première Chambre, se préparait à monter dans sa voiture, quand il fut arrêté par cet écumeur de pourrissoir, qui lui touchait familièrement l’épaule.
– Eh ! bien, petit Verbe Déponent, on ne reconnaît donc plus les amis ? dit le Cadavre.
L’avocat, suffoqué, recula.
– Mais, monsieur, qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas.
– Tu ne me reconnais pas, mon chéri ? J’ai donc bien changé ? Entrons d’abord dans ton corbillard. Je vais te rafraîchir la mémoire.
– Baptiste ! cria Chaumontel, allez me chercher un agent tout de suite !
– Ah ! prends garde ! petit Déponent de mon cœur, si tu fais du pétard, je bouffe tout. Je raconterai au commissaire de police nos farces de jeunesse, la petite maison de Marly et la chambre des gros soupirs où on s’est tant amusé. Je pourrai même lui faire admirer ta photographie, que je porte toujours sur moi... tu sais bien, ta photographie « en fleur des champs qu’on va cueillir », que tu m’offris si gentiment, – l’ayant fait exécuter pour moi seul, – en l’apostillant d’une suggestive dédicace ?
À ces mots, le père de Suzanne, devenu très pâle, rappela précipitamment son cocher et, se voyant observé, poussa lui-même dans la voiture l’épouvantable compagnon que lui envoyait son destin. Sur un ordre bref, l’attelage partit au grand trot.
– Voyons, c’est de l’argent qu’il vous faut ? commença-t-il.
– De l’argent ? répondit l’autre. Pour qui me prends-tu ? J’ai l’honneur, monsieur Chaumontel, de vous demander la main de mademoiselle votre fille.
– La main de ma fille ! hurla le transfuge de Sodome, qui se sentit père, la main de ma fille ! Est-ce que vous allez mêler le nom de ma fille à vos ordures, maintenant ?
– Allons, allons, cher ami, un peu de calme et soyons raisonnables ! s’il vous plaît. Nous ne sommes plus des enfants, n’est-ce pas ? ni même des jeunes gens. Le temps des belles folies est passé. J’ai perdu tous mes avantages, je me déplume de jour en jour, je m’embête à crever et je vis à peine. Je veux devenir honorable, comme vous-même, cher ami. Pour cela, il me faut de l’argent sans doute, mais il me faut surtout une femme. Il était assez naturel que je jetasse les yeux sur vous qui pouvez me donner à la fois l’une et l’autre... Mademoiselle Suzanne est tout simplement délicieuse.
... Oh ! ne gueulez pas : c’est absolument inutile. Voici. J’ai votre captivante photographie et je possède, en outre, quelques lettres non moins précieuses dont vous m’honorâtes autrefois. Donnant donnant. Vous m’entendez bien... Je vous offre un mois pour bâcler l’affaire, six semaines au plus. Passé ce délai, je fais tout sauter. Moi, je n’ai rien à perdre. Maintenant, arrêtez votre cocher. Je descends ici.
– Un mot encore, balbutia le malheureux qui venait de rouler dix mille marches. Vous avez oublié que je peux me tuer.
L’autre éclata de rire et, déjà sur le marchepied :
– Je n’ai pas peur de ça. Les cochons ne se tuent jamais, dit-il, non sans profondeur.



Deux mois après cet entretien, Agénor Bardache épousait Suzanne dans un village de Normandie où l’avocat possédait une vieille maison.
Nul ne fut invité et les billets de faire part, confiés aux bons soins de Chaumontel, furent envoyés dans les latrines.
Cette histoire est substantiellement exacte. Je vous raconterai un autre jour comment les époux sont morts. Le père est encore vivant, Dieu merci !
Ah ! j’oubliais. Le jour du mariage, la cérémonie terminée, Bardache, rayonnant, se pencha vers son beau-père et lui murmura ces amoureuses paroles :
– Ô ami ! comme elle vous ressemble !