Temps de lecture
7
min
nouvelle 339LECTURES

Le ramasseur de crottin

Jamais il n’en avait tant vu et tant ramassé. Toutes les routes du pays, de Courcy à Fayaux-Loges, de Bois-Commun à Combreux et de Bellegarde à Châteauneuf, en étaient remplies, sans parler des chemins ou allées sous bois dont cette partie de la grande forêt d’Orléans est sillonnée dans tous les sens.
Il n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, c’était la fortune. Malheureusement, l’offre dépassait de beaucoup la demande, les cultivateurs ou fermiers n’en voulant plus. Quelques-uns même vidaient leurs maisons sur des chariots de diverses formes et s’en allaient vers la Loire, poussant leur bétail devant eux. C’était donc la fin du monde.
Le pauvre bossu-bancroche Amable Têtart, dit Mouche-à-Caca, n’y comprenait rien. Avant cette époque, il n’avait jamais entendu parler de guerre, ou s’il en avait entendu parler, ce mot n’évoquait en lui aucune image, ne s’accointait en sa cervelle à aucune notion précise.
Il restait là avec tout son crottin sur les bras, c’est-à-dire emmagasiné dans une espèce de hutte braconnière où il avait élu domicile au creux d’un fourré et se demandait sérieusement s’il « n’y avait pas de bon Dieu ». Mais il n’allait pas plus avant dans le blasphème et ne creusait pas ce doute philosophique.
Une seule chose était claire pour lui, c’est que jamais, de mémoire d’homme, il n’était passé tant de soldats, de voitures, de cavaliers, et qu’au lieu d’en vivre, ainsi qu’on eût pu le croire, il n’avait jamais tant crevé de faim. C’était même tout juste, ma foi ! si on ne le dévorait pas lui-même.
Comme il ne demeurait pas très loin d’une des routes principales, quelques maraudeurs s’étaient abattus chez lui, réclamant du « pain ». Il est vrai que la vue de sa marchandise et surtout l’aspect de sa personne les avaient puissamment découragés.
Un mois après ceux-là, il en était venu d’autres qui avaient des pointes sur leurs casques et qui parlaient un drôle de français. Alors, on entendait le canon nuit et jour, à peu près de tous les côtés. Ça devenait tout à fait inexplicable, d’autant plus que les nouveaux touristes, après avoir fait un feu de camp de toutes les planches de sa misérable baraque, l’avaient forcé de les suivre.
L’un d’eux, un grand vieux bougre à longue barbe et à lunettes, lui avait montré la gueule de son revolver, lui signifiant, sous peine de mort, d’avoir à leur servir de guide au milieu des bois.
Ces façons ne lui plaisaient guère, mais il n’était pas le plus fort, et puis, après tout, on lui donnait à manger régulièrement de la viande, de la vraie viande de boucherie, comme chez les bourgeois de Pithiviers, et cela le dédommageait amplement de tout.
Cette vie de Cocagne dura quelques jours, pendant lesquels Mouche-à-Caca, qui connaissait les moindres sentiers, dut être funeste à l’armée française et contrarier ses opérations ou ses plans d’une manière abominable.
Vers la fin du dixième jour, un franc-tireur parisien qu’on était sur le point de fusiller, l’apercevant à trois pas, lui cria :
– C’est donc toi, espèce d’avorton, qui vends les soldats français ! Je t’invite à boire un verre de mon sang, tout à l’heure, quand tes bons amis m’auront assassiné. Tiens ! Judas ! pourriture ! charogne !... Et il lui cracha à la figure.
Mouche-à-Caca s’essuya et ne répondit rien. Seulement, la nuit suivante, il sciait le cou de l’homme à barbe, volait son revolver, le détroussait de sa montre et de son argent et s’évadait comme un reptile.

Il eût été difficile de préciser le travail qui s’accomplissait dans cette âme obscure. Né avant terme d’une fille publique de la plus abjecte catégorie, jetée à la fosse commune quelque temps après, il avait grandi par miracle, sous l’aile peu duvetée de la bienfaisance municipale de Pithiviers.
Rachitique et falot comme une ébauche de caricature, son intelligence répondait à la malfaçon de son déplorable corps. C’était un de ces pauvres miroirs onduleux et mal étamés qui déforment toutes les images. Il avait fallu renoncer à lui apprendre quoi que ce fût. Un de ses bienfaiteurs avait eu, fort heureusement, assez de génie pour comprendre que la moindre goutte de science pouvait faire chavirer un si frêle esquif déjà surchargé de la demi-douzaine d’opinions probables qui suffisent au fonctionnement régulier de la mécanique sociale.
En conséquence, on le dressa de bonne heure aux grosses besognes de la plus basse domesticité, et dès l’âge de dix ans, il gagna ce que l’on croyait être sa vie, en servant les palefreniers dans une auberge considérable, sise au bord de l’Œuf, où s’arrêtaient tous les rouliers de la Beauce ou du Gâtinais.
Les observateurs ont été frappés, dans tous les temps et dans tous les lieux, de l’étrange sympathie des animaux nobles pour les êtres humains disgraciés. Les chevaux aimaient ce gnome dont se moquaient tous les polissons de la ville et qui n’eut jamais d’autres amis que ces bêtes pitoyables.
Il en prenait le soin le plus tendre, leur donnait des noms très doux, empruntés pour la plupart au règne végétal, quelquefois même avec une certaine poésie barbare, les reconnaissait de loin sur la route quand ils arrivaient d’Orléans ou de Montargis et les chevaux, à moitié fourbus, se hâtaient vers lui en hennissant.
Cela était si connu que les voituriers lui confiaient de préférence la tutelle de leurs herbivores. Il en résulta pour lui de menus profits, mais surtout l’avantage inespéré de la succession du palefrenier de son écurie dont la mort fut très misérable.
Il avait alors vingt-cinq ans et il était plus hideux que jamais. Cette prospérité ne l’enfla point. Il demeura le fidèle compagnon de ses chevaux, l’hôte assidu de leur litière, ne sortant qu’avec eux, orgueilleusement juché sur l’un d’eux, lorsqu’il les menait par trois ou quatre à l’abreuvoir, à la grande satisfaction des employés de la sous-préfecture qui allaient le voir passer en sortant de leurs bureaux.
Ainsi s’écoulait sa vie bienheureuse, lorsque survint la catastrophe qui le fit déchoir. Un charretier qui avait perdu ou croyait avoir perdu son argent, l’accusa. Son innocence fut prouvée. Mais l’accusateur qui avait retrouvé ses écus, eut beau retirer sa plainte, Mouche-à-Caca ne put vaincre les défiances que sa prévention de quinze jours avait allumées. Il trouva sa place prise et s’en alla, comblé de tristesse et revêtu d’ignominie, vers la belle forêt prochaine où quelques sages lui conseillèrent de ramasser le crottin des êtres qu’il avait aimés.

Il n’y avait pas à dire, elle était un peu chaude pour le fugitif, sa belle forêt pleine de Prussiens. Mais l’ayant habitée cinq ou six ans, il en connaissait admirablement les ressources et parvint à s’y cacher comme une belette en se nourrissant d’on ne sait quoi.
Le 28 novembre, une semaine après l’extermination de l’homme à barbe, il se trouvait à la pointe extrême des bois, du côté de Saint-Michel et de Batilly, Beaune-la-Rolande étant à sa droite et Pithiviers à sa gauche.
Il pouvait être huit heures du matin, lorsqu’un bruit grandiose éclata. C’était la bataille, à la distance d’une lieue à peine, sous un voile immense de fumée. Une artillerie puissante aboyait à la mort d’un peuple. La voix grondante des canons et le craquement horrible des mitrailleuses s’entendirent toute la journée. Les feux de pelotons ne s’arrêtaient pas une seconde.
L’avorton se sentit soldat. Les paroles terribles du Parisien l’avaient transformé. Maintenant, il aurait voulu mourir en faisant quelque chose de magnifique pour cette France de tous les Français qui avait fait si peu pour lui.
Mais quoi ? N’était-il pas le plus misérable et le plus faible des êtres ? Cependant il avait déjà pris la vie de cet étranger qui voulait faire de lui un petit Judas, et puisque, après tout, il ne s’agissait que de tuer, il tuerait aussi bien qu’un autre en risquant de franc jeu sa vilaine peau.
Devant lui s’étendait un large espace libre et déboisé, délimité par la grande route départementale qui passe à Beaune en venant de Montargis. Quelques rares estafettes lancées à fond de train y apparaissaient un moment et c’était tout.
Instinctivement, il comprit que l’effort était concentré sur un point unique et qu’en attendant l’issue de la bataille, cette plaine était sûre et pouvait être franchie sans danger jusqu’à l’heure formidable où elle serait inondée de fuyards ou de victorieux.
D’ailleurs, c’est un phénomène d’hypnotisme très observé, que la surveillance périclite aux alentours d’un vrai combat décisif. On trinquerait avec un ennemi pour en obtenir des renseignements.
Il renonça donc à se cacher plus longtemps et, plein de résolution, alla se poster, quelques kilomètres plus loin, dans un amas de décombres à l’entrée du village de Barville, où s’embroche la voie de Nemours. En ce lieu de passage et non pas ailleurs, s’accomplirait son destin.
Celui de la France était fort amer. Le général de Polignac, victorieux jusqu’à midi, avait engagé l’affaire avec audace, ne doutant pas de l’arrivée du général des Pallières, commandant le 15e corps en observation à vingt kilomètres à peine. L’inaction demeurée inexplicable de ce chef stérilisa l’immense effort de cette journée qui eût pu être, avec son concours, la victoire la plus brillante et la plus avantageuse.

Neuf heures du soir. Le ramasseur de crottin qui n’avait pas été dérangé et qui commençait à dormir d’épuisement, eut tout à coup le pressentiment d’une chose extraordinaire.
Le chemin s’emplissait de rumeurs profondes et de bruit de roues, comme si tous les chariots de la Bible étaient en marche. Il avança la tête et vit une interminable cohue de fantômes qui se hâtaient dans la direction de Pithiviers. C’étaient les masses prussiennes démantibulées à Beaune-la-Rolande, qui s’en retournaient dans une indicible confusion vers leur généralissime.
À ce moment-là, une faible partie du 15e corps, quelques escadrons seulement de forces vives auraient suffi pour l’écrasement de cette racaille sur le parcours de trois lieues. Deux mille hommes en auraient sabré dix mille avec la désinvolture la plus ravissante.
Mouche-à-Caca le comprit instantanément. Mais comment faire ? Où l’aller chercher, cet insaisissable général, ce porte-tonnerre qui pouvait lancer le carreau d’un régiment de cavalerie sur la fripouilleuse multitude ?
Il essaya tout d’abord de courir en sens inverse des fuyards. Mais ses pauvres guibolles de tortillon, surmenées déjà, le trahirent. Alors écumant, pleurant de rage, le désir de posséder un cheval quelconque le mordit au cœur. Un cheval ! ce qu’il avait aimé le plus au monde ! Tout le crottin de l’univers pour un cheval !
Ce ne fut pas long. Désarçonner un hussard malade en se suspendant à l’une de ses bottes, sauter à sa place, tourner bride et lancer la bête à fond de train, fut l’œuvre admirablement réussie d’un instant très court.
Deux ou trois coups de fusils le saluèrent inutilement et sans conviction. Chacun avait assez à faire de sauver sa peau.
Arrivé aux avant-postes français :
– Qui vive ?
– Ami.
– Y a pas d’ami, faut me donner le mot.
– Je veux parler tout de suite au général chef.
Mouche-à-Caca, ivre d’enthousiasme, commençait à devenir lumineux.
– Qui que t’es, toi, espèce de môme, pour parler au général ?
– J’ai une commission pour lui et ça presse dur.
– Une commission ! m..., alors.
– Y a pas de bon Dieu ! je te dis qu’y faut que Je lui parle.
– Eh ! bien, écoute, mon gars, comme t’as l’air d’un innocent, je vais pas te foutre un pruneau tout de suite. Attends la ronde. Tu pourras faire ta commission à l’adjudant ou au lieutenant de service. Mais ne bouge pas de là, sans quoi je te démolis toi et ton carcan.
Il fallut attendre. Le brave monstre se serait mangé les entrailles et voyait danser toute la France autour de lui.
Enfin la ronde arriva.
– Qu’est-ce que c’est que cet oiseau-là ?
L’oiseau fit entendre la réponse déjà faite à la sentinelle.
L’officier eut un geste de lassitude et, sans prendre la peine de s’informer plus amplement, dit, sans amertume ni colère, avec l’accent de la tristesse la plus douloureuse :
– Tu t’adresses mal, mon garçon. Le général en chef n’est pas ici. Ah non, il n’est pas ici et nous l’attendons depuis ce matin, nous autres. Si tu as à lui parler, tu peux toujours filer du côté de Loury, en supposant que ton cheval veuille bien te porter jusque-là. Il y était encore avant-hier, mais aujourd’hui...
L’écuyer des abreuvoirs était déjà loin. Loury ! Bon Dieu ! Une vingtaine de kilomètres sur un cheval dont il sentait sous lui la fatigue et qui était peut-être aux trois quarts crevé !
Le malheureux ne vit pas l’inutilité absolue de cette course folle. Il ne calcula pas que même, dans le cas d’un succès complet de sa démarche, les vingt kilomètres qu’il lui fallait avaler auparavant donneraient aux derniers traînards ennemis le temps d’arriver en lieu sûr. S’il avait été capable de cet effort de pensée, il eût certainement adopté la résolution désespérée de retourner se faire tuer par ces vaincus si bêtement épargnés, en déchargeant au moins sur eux les six balles prussiennes de son revolver.
Mais le pauvre diable avait donné intellectuellement tout ce qu’il pouvait donner et, fidèle au programme qu’il avait conçu, il allait devant lui, furibond, dévorateur de l’espace...
Il pleurait maintenant sur le cou de son cheval, le suppliant, le conjurant, par les noms très doux d’autrefois, d’aller plus vite, encore plus vite et surtout de ne pas mourir.
Au septième kilomètre, avant même d’arriver aux premières maisons de Nancray, la bête foudroyée roulait par terre et l’humble Mouche-à-Caca, désormais ramasseur de crottin dans le paradis, tête fendue et poitrine ouverte, exhalait son âme de héros obscur sous la grande Voie Lactée.