Temps de lecture
6
min
nouvelle 152LECTURES

Le musicien du silence

On m’assura que le bonhomme était mort aux environs de 1879, dans quelque hôpital.
Nul n’aurait pu raconter ses dernières heures ni ses derniers jours. Sa tombe même était ignorée. Disparu, évanoui à jamais, le musicien de jadis, le crapoussin de génie dont l’existence ressemblait à une énigme et qui répondait au nom méridional de Pouyadou.
Quelques étudiants en médecine l’avaient surnommé le Volvox du contrepoint ou l’Entozoaire de Sébastien Bach.
Titulaire, néanmoins, d’une certaine considération dans le quartier de la Sorbonne, habité par lui depuis trente ou quarante ans, on ne se moquait pas trop de sa figure, et même on avait fini par accepter son abominable accent pyrénéen, qui le faisait ricocher en pétardant sur chaque syllabe, comme un chaudron sur les galets d’un torrent.
Le grotesque de sa personne s’atténuait à la pensée du long martyre enduré par ce malheureux, qui passait pour un grand artiste méconnu.
Indifférence ou mépris, il n’avait jamais consenti à porter les petits paquets de la gloire, et avait ainsi raté beaucoup d’occasions fructueuses de prostituer des facultés qu’on disait d’ordre supérieur.
Quelques mélodies ou romances publiées, naturellement, à ses frais, avaient fait couler, en même temps que les larmes de la précédente génération, de notables sommes dans le boursicaut des entrepositaires ou des virtuoses. Il trouvait tout naturel qu’il en fût ainsi, et vivait sans colère dans une alvéole de bourdon, au cinquième étage d’une maison, détruite aujourd’hui, de l’horrible rue des Cordiers.
Trois ou quatre leçons mal payées assuraient le viatique de cet enfant des lunes anciennes, contrefait et lamentable, qui ne cherchait pas mieux que son rêve.
Enfermé dans Paris comme tant d’autres indigents aussi peu capables que lui des pratiques de la résistance, les quatre mois du Siège l’eussent exterminé sans l’intervention de faméliques admirateurs qui fournirent héroïquement les becquées légères suffisantes pour la nourriture de ce chat-huant du Paradis.
Son ignorance des événements qui s’accomplissaient sous ses yeux était quelque chose de sublime. Il dormait littéralement dans la gueule ouverte du Dragon des Épouvantes, sa vie, d’ailleurs, étant à ce point transposée depuis longtemps, que les gens pratiques étaient condamnés à passer par tous les châteaux de sa fantaisie avant d’arriver au seuil de son attention. Les plus intrépides succombaient à moitié chemin.
Le bombardement qui sévissait dans le voisinage ne fut pour lui qu’un bruit importun et inexplicable que les autorités, disait-il, n’eussent pas dû permettre. L’antique piano qui occupait à lui seul un tiers de son gîte, lui masquait amplement toutes les rumeurs de bataille et le gardait mieux que tous les remparts et que tous les forts.
N’ayant plus de leçons à donner, il en profita pour travailler du matin au soir, malgré l’âpre hiver, à une œuvre gigantesque, espèce de Râmayana symphonique entrepris dans son extrême jeunesse et commencé depuis vingt-cinq ans. Cette œuvre, qu’on ne put retrouver après sa mort, s’appelait, je crois, le Silence...
On n’inquiéta pas cet inoffensif qui sonnait des marches triomphales pendant que le premier peuple du monde, artères ouvertes, essayait, pour l’honneur de Dieu, de ne pas mourir. Cela, même, parut à plusieurs de l’héroïsme très pur.
Le carillonnant Pouyadou n’y pensait guère. Il courait après son âme, héroïque peut-être, mais désorbitée, qui vagabondait ordinairement dans les intervalles infinis du ciel étoilé, du ciel cristallin et de l’inimaginable empyrée.

Un de mes amis fut à cette époque le confident de ses pensées. Il grimpait quelquefois chez lui, dans son harnais d’artilleur, ce qui lui valait toujours la même remarque effarée du pauvre bonhomme :
– Tiens ! vous êtes soldat maintenant ? Vous avez donc tiré un mauvais numéro ?
Mais, par discrétion sans doute, il n’insistait pas et, sans s’informer de quoi que ce fût, sortait aussitôt ses principes et ses théories.
L’auditeur a gardé de ces entretiens un souvenir tel qu’il ne croit pas que de pareilles impressions soient effaçables, même au ciel et dans les Cavernes bienheureuses.
Subitement, Pouyadou se manifestait comme le plus extraordinaire métaphysicien de la musique et claironnait de prophétiques démonstrations.
Vaguement informé d’une guerre désastreuse avec l’Allemagne, cet événement n’avait, à ses yeux, qu’une importance musicale – et encore !
– L’Allemagne, criait-il, est une nation d’écoliers malpropres et de formulards. C’est vrai qu’elle a donné Bach et Beethoven qui sont, pour moi, quelque chose de plus que des hommes. Mais ceux-là, mon garçon, c’était la dernière portée du Moyen Âge. Ils n’annoncèrent pas qu’ils allaient tout chambarder. Ils ne s’offrirent pas comme les Messies d’un boucan nouveau. En tant qu’artistes, ils furent humbles et pacifiques, et parurent des grains de poussière lumineux dans un rayon de soleil qui éclairerait une étable à porcs.
Que diable voulez-vous que je vous dise des autres ? J’entends parler quelquefois de l’invasion des Allemands. On dit qu’il y en a beaucoup. Eh bien ! voici dix ans, vous m’écoutez ? dix ans que j’ai senti ça.
J’étais à la représentation du Tannhäuser où furent délivrées pas mal d’injures et de pommes cuites. On a écrit que ce n’était pas généreux, que nous manquions d’hospitalité. On a fait du sentiment et des phrases. Quelle sottise ! Comme si ce n’était pas justement l’instinct et le devoir d’une race généreuse de rejeter avec énergie tout ce qui peut l’altérer ou la pervertir ?
La tentative était flagrante. Les spectateurs les plus médiocres en furent aussitôt frappés et l’exhibition de cette machine infernale parut un défi.
Vous savez aussi bien que moi la prétention de Richard Wagner. Il s’est donné la peine de l’écrire en français et ne cesse de la répéter à qui veut l’entendre : Inaugurer « une forme idéale, purement humaine et qui appartienne à tous les peuples ».
La fraternité universelle, alors, comme en 48 ! La fraternité de la flûte et du tambour conférée au genre humain par la douce Allemagne. Joli sujet de plafond, n’est-ce pas ? pour l’Hôtel de Ville ou le Tribunal de Commerce.
Comme ça ne mordait pas, il fallut trouver autre chose et montrer ce qu’on avait dans le ventre. La guerre actuelle, si vous voulez le savoir, c’est un opéra de Wagner. C’est le triomphe de Siegfried qui a forgé l’épée, du lourd Siegfried, vainqueur du dragon Fafner en papier mâché, et conquérant de l’Anneau des filles du Rhin au moyen duquel on est tout-puissant, – mais qui finira peut-être un jour par crever de peur, comme une brute qu’il est, lorsqu’une Vierge lui apparaîtra !...

Le visiteur s’étant hasardé un jour à l’interroger sur ses propres travaux, Pouyadou eut une crise de véhémence et d’indignation.
– Ah ! ça, milledioux ! hurla-t-il, est-ce que vous me prendriez pour un musicien, par hasard ? Vous ne m’avez donc jamais regardé ? Est-ce que je suis un Allemand ou un Italien pour passer mon temps à des coïonnades ?
Oui, vous fixez ce sabot, ce misérable corbillard, cette bourrique de piano sur lequel je m’extermine les phalanges et le métacarpe depuis quarante ans. J’espère bien le tuer sous moi. Mais j’ai mes raisons que vous ne comprendriez pas, quand même j’userais en explications ce qui me reste de temps à vivre.
Il y a là aussi une jolie petite montagne de partitions, ajouta-t–il, frappant avec force un amas énorme de papiers d’où s’éleva un nuage de poussière.
C’est mon œuvre. Il y en a pour deux cent soixante-quinze instruments hétéroclites et dissemblables dont les deux tiers, au moins, sont encore à inventer.
Je pourrais vous signaler d’importants morceaux écrits pour un ensemble de trompettes complètement aphones que je nomme les clairons du Silence, à construire sur le modèle introuvable des buccins qui renversèrent autrefois les murailles de Jéricho... Oui, monsieur, de Jéricho !... C’est la partie qui m’a donné le plus de mal et j’y compte absolument pour être bienvenu parmi les anges, après ma mort.
Car je ne travaille pas pour ce monde et je vous jure que ma symphonie serait un peu plus difficile à exécuter que du Wagner. Tout sera donc détruit, livré aux flammes, avant que je disparaisse.
Ah ! c’est que j’ai une manière de comprendre la musique ! Sachez que pour être parfaite, il est indispensable qu’elle soit divine, je veux dire silencieuse, enfermée, cloîtrée au plus profond du Silence, et c’est ce que Wagner n’a jamais compris.
Mais que pouvait-il comprendre, ce galérien de toutes les fanfares, ce grossier adaptateur de légendes et de traditions qui nous sert un mastic de théogonie Scandinave et de christianisme à dégoûter des hippopotames ?
Ses compatriotes ont essayé de lui donner plus d’importance qu’à Beethoven. Ne voyez-vous pas que c’est l’histoire d’Abel et de Caïn ? La flamme du premier monte paisiblement vers le ciel, de plus en plus blanche à mesure qu’elle s’élève ; celle du second est refoulée sur le sol avec une violence qui l’oblige à calciner jusqu’aux pierres de l’autel maudit, et la bête féroce ne supporte pas cet affront.
En sa qualité d’artiste divin, Beethoven aspirait naturellement au Silence, et c’est pour cela qu’il obtint la grâce de devenir sourd pour mieux entendre chanter son génie.
Wagner croit obstinément que la musique est une combinaison de divers bruits et ce qu’il nomme le « drame musical » est son ambition suprême. On ne peut pas être plus Allemand. Il lui faut du Beau qui se voie par les yeux de la tête, qui s’entende par les oreilles des plus vilains bougres, qui puisse être pris à bras-le-corps par tout le monde comme une catin. En un mot, c’est la musique matérielle et passionnelle – à sa plus haute puissance, je le veux bien, si cela peut vous faire plaisir.
Le Drame musical, Bon Dieu ! mais le voilà réalisé admirablement, tel que je l’avais pressenti à l’audition du Tannhäuser, Le Bombardement, tragédie lyrique ! Ne vous semble-t-il pas qu’on pourrait l’entendre des étoiles ?

Ce Pouyadou était peut-être le plus profond de tous les hommes. Songez qu’il fut très probablement le seul d’entre les Français ayant eu l’idée de se réjouir, en 1870, de l’infériorité musicale de la France.
– Pauvre chère France ! disait-il parfois avec tendresse, quel dommage que tu ne sois pas tout à fait sourde ! C’est alors que nous pourrions nous entendre ! Les journaux prétendent que tu n’as pas assez de canons. Quelqu’un se présentera-t-il pour expliquer à ces bavards que le Silence attire l’Esprit du Seigneur et qu’étant faite beaucoup plus que n’importe quelle autre nation pour le recevoir, c’est précisément le nombre inférieur de tes pétards en tous les genres qui démontre la supériorité de ton destin ?
Prosopopée difficilement présentable dans une école militaire, mais très digne de ce musicien fanatique du parfait silence et qui le cherchait avec rage sur son piano depuis quarante ans.
Un dernier mot :
Vers la fin du Siège, il demanda, un jour, à sa concierge, – Dieu sait au sortir de quelles pensées ! – si c’étaient toujours les Allemands qui bombardaient Paris.
– Eh ! qui diable voulez-vous que ce soit ? répondit la portière suffoquée.
– Mon Dieu ! madame, je ne sais pas. Ça pourrait bien être un autre peuple. Et il retomba dans le puits de son silence ordinaire.
Il songeait alors, sans doute, à l’Italie et à ses musiques futures... car je crois vous avoir dit que ce pauvre diable était une manière de prophète.