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nouvelle 182LECTURES

La Salamandre Vampire

À la mort d’Alaric, il est raconté que les Goths le pleurèrent comme le héros de leur nation et que, suivant la coutume des Barbares du Nord qui cachaient avec soin les tombeaux des hommes extraordinaires, ils détournèrent, pour ses funérailles, le cours d’une petite rivière près de Cosenza. Ayant creusé dans son lit une fosse qui ressemblait à un puits, ils y déposèrent le corps de leur chef avec quantité de richesses, comblèrent la fosse et firent reprendre aux eaux leur cours naturel. Pour s’assurer du secret, on égorgea les prisonniers qui avaient été employés à ce travail. L’instinct de la race a si peu changé que, quinze siècles plus tard, on a vu chez nous se renouveler des scènes analogues, dénuées, à la vérité, de toute grandeur, mais étrangement démonstratives de la lourde puérilité de ce peuple allemand que la trique de tous ses maîtres et le bavardage de tous ses pédants ne put jamais assouplir.
Les esclaves de la Prusse, mécaniquement disciplinés, apportèrent en France, dans le bagage de leurs pousse-culs, la plus séculaire moisissure de leurs origines.
Combien de fois nous demandâmes-nous en vain comment il se pouvait que des uhlans, évidemment tués ou très gravement atteints par nos tireurs et qu’on suivait à la traînée du sang, restassent en selle et disparussent ?
Les uns prétendaient qu’ils y étaient attachés, les autres que leurs camarades les emportaient. Ce qui est certain, c’est que ces sauvages avaient le pouvoir inexplicable de nous soustraire leurs morts et leurs blessés. Des courroies étaient adaptées à leurs selles, nous supposions qu’elles servaient à fixer le cavalier, et cependant si le cheval tombait, l’homme était à l’instant libre. Je me rappelle que ces décevantes et compliquées étrivières furent appelées, un moment, la question prussienne.
On a dit qu’ils brûlaient leurs morts. Je ne l’ai pas vu et je doute qu’en aucun moment de la guerre, ces brutes odieuses qui brûlaient si bien nos blessés et nos vieillards aient eu le loisir ou le moyen de vaquer, pour eux-mêmes, à d’aussi teutonnes pratiques.
Mais souvent, quand ils ne pouvaient emporter leurs chers défunts, ils les enterrèrent certainement à la façon d’Alaric, avec tout le recueillement imaginable et tout le mystère dont se pouvaient aviser de tels cerveaux, – les enfouissant, par exemple, entre deux pommiers auxquels ils faisaient une incision, dans l’espoir souvent déçu de retrouver, un peu plus tard, leurs inestimables charognes.
Les chiens errants savaient à merveille les dépister et les dévorer, en grattant la terre de ces fosses peu profondes.

Il y eut, parmi nous, un homme à moitié rôti qu’on avait orné du sobriquet ironique de la Salamandre.
Je ne crois pas que je verrai jamais un visage plus épouvantable. Avant de le rencontrer, j’ignorais que la physionomie d’un vivant pût exprimer tant de haine, de désespoir, et démarquer à ce point les faces damnées de ceux qui tombèrent « dans l’endroit du lac le plus profond » .
On se racontait presque à voix basse l’histoire de ce malheureux qui s’était jeté comme un perdu dans le premier corps de francs-tireurs qu’il put rencontrer, après avoir vu violer et massacrer sa femme et sa fille par une cinquantaine de voyous allemands installés dans sa ferme de Morsbronn, le soir même de la désolante bataille de Frœschwiller.
Par un raffinement très prussien et que Bismarck eût applaudi, on l’avait attaché au pied du lit. Châtiment du crime énorme d’avoir parlé sans respect à l’un de ces bandits. Il avait pu vivre avec cela dans le cœur !...
Douze jours plus tard, à Saint- Privât, il se battit plusieurs heures comme un déchaîné et dut être pour quelque chose dans l’immense cri de douleur qui s’éleva du fond de l’Allemagne, quand elle vit refluer l’interminable coulée du sang de ses morts.
Frappé d’une balle quelques instants avant la fin de ce jour terrible, et jeté à la volée dans l’église où s’entassaient les blessés français, il eut ce destin d’être l’un des miraculeux survivants de la catastrophe sans nom que les historiens militaires ont eu peur de raconter et dont il faudra qu’un jour tout un peuple réponde, quand viendra la sacrée Justice.
La retraite précipitée du Maréchal n’ayant pas permis qu’on évacuât cette ambulance provisoire, les trois ou quatre cents pauvres diables abandonnés à la clémence du vainqueur furent condamnés à être brûlés vivants par l’horrible crétin bâtard Steinmetz, qui voulut ainsi se venger sur eux, à l’avance, du coup de botte royal que devait lui rapporter infailliblement le sot gaspillage de ses propres troupes.
Je ne sais s’il est plus facile de se représenter que de décrire une telle horreur. Notre Salamandre, qui en avait été le témoin et la victime, n’ayant échappé qu’à grand’ peine à l’effroyable supplice, interrompait quelquefois, pour en parler, le silence de moine farouche au fond duquel il cloîtrait son âme.
Il disait alors quelques mots très brefs qui faisaient lever le poil, mais les stigmates qu’étalait son corps étaient plus éloquents que son silence même.
Il avait pu sauver ses yeux, désormais privés de paupières, semblables à deux clous de métal sombre enfoncés en deux bouffissures sanguinolentes ; mais le nez, les lèvres, les oreilles avaient disparu et les trois quarts de la face étaient noircis, calcinés, comme si un pinceau de lave brûlante y avait passé.
Il avait fallu l’amputer de trois doigts à la main gauche et sa claudication perpétuelle compliquée de tics bizarres donnait à supposer que le reste de sa personne avait dû subir de très près les cruelles familiarités du tison.
– J’ai rissolé dans la graisse des pauvres bougres, disait-il.
Car le feu avait fini par prendre à cette masse de corps humains sur laquelle tombaient les charpentes embrasées...
L’affreuse flamme fut-elle activée, comme à Bazeilles, par quelques jets de pétrole ? C’est Dieu qui le sait. Toutefois, les Allemands étaient coutumiers du fait et c’est une honte indicible pour leurs armées, une honte qui ne s’était pas vue depuis le Bas-Empire, que ces régiments badois ou bavarois armés de bidons et de pinceaux à pétrole destinés à l’incendie des maisons ou des clôtures...
Leçon profitable qui ne fut pas vaine pour les joyeux fédérés de 1871.
Quoi qu’il en soit, le malheureux village de Saint-Privat put être aisément pillé, toute la nuit, à la clarté blanche de cette effrayante lampe de douleur.
La Salamandre, ainsi dénommé parce qu’il avait pu se dérober à une agonie dont l’horreur bafoue l’imagination, était parvenu à se réfugier dans une sorte de caveau où l’enfer le poursuivit sous l’espèce atroce de liquides ardents – huile minérale ou cambouis humain, il ne pouvait le dire – et dans les ténèbres d’En Bas, lui conditionna son phantasmatique visage.

Quelque durement éclopé qu’il fût, quatre mois ne s’étaient pas écoulés que cet homme, dont la mort évidemment ne voulait à aucune espèce de prix, se trouvait parmi nous en qualité de volontaire. Il valait, ma foi ! autant que n’importe qui, surtout dans les attaques nocturnes, où le surgissement de son visage de démon répandit souvent la terreur.
La seule de ses mains qui fut intacte valait, je crois, plusieurs mains et paraissait se multiplier. Inapte aux diverses manœuvres du fusil, il était néanmoins le premier du monde pour piquer ou pour assommer.
Alors, sa macabre gueule se déployait en une sorte de rire qui n’était pas contagieux du tout, je vous en réponds, et il criait hystériquement de volupté, comme une amoureuse.
Quand sa joie était finie et qu’il fallait s’éloigner de tout combat, rien, non rien, ne pourrait donner une idée de la tristesse du malheureux qu’on entendait pleurer sourdement tout le long des nuits. Il sortait de lui comme une fleur noire, une sombre tubéreuse de mélancolie qui nous asphyxiait...
Très doux, d’ailleurs, aussitôt qu’on ne voyait plus le Prussien, bonhomme de spectre et soldat excellent qui ne murmurait jamais, on acceptait par miséricorde autant que par crainte l’oppression morale et physique de sa redoutable présence. Au fait, il n’était pas encombrant et passait des heures, immobile, assis par terre, le front penché vers ses genoux rapprochés et la face perdue dans le creux de ses deux bras.
Un de ses compatriotes expliqua qu’il avait été un très brave homme de bourgeois cultivateur, aimant sa femme et sa fille comme un bonze fanatique aime ses idoles, et qu’étant désormais devenu lui-même un fantôme, il conversait familièrement avec leurs fantômes.
Je me suis demandé souvent ce que pouvait bien être la vie, la patrie, Dieu même, pour une si profonde misère...

Nous ne sûmes que très tard et tout à fait à la fin combien ce spectre était complet, quand nous apprîmes que notre Salamandre était, passionnément, un profanateur de sépultures.
N’ayant vécu, depuis quelques mois, que de sa haine pour les Allemands, rien n’était capable d’assouvir cette passion unique, pas même leur mort dont il fut prodigue et qu’il sut, en certaines circonstances, leur faire savourer avec lenteur. Leur mort ! Ah ! bien oui ! Elle ne lui suffisait guère.
Il aurait voulu pouvoir les atteindre dans ce gui ne meurt pas, dans ce qu’on est convenu d’appeler leur âme immortelle, si, toutefois, il est permis de supposer que de tels bestiaux en ont une.
Privé de pouvoir surnaturel pour évoquer devant son cœur de bourreau les fluides esprits des trépassés, il s’acharnait aux cadavres, effroyablement persuadé que le Requiescant in pace n’est pas une formule vaine et qu’on peut, de quelque manière, affliger les morts en ne respectant pas leurs tombeaux.
En tout cas, on avait ainsi des chances d’aggraver le deuil de ceux qui leur survivent et qui les pleurent.
Quelques témoignages recueillis après l’extermination du vampire et les détails qu’on put deviner sont à détraquer l’entendement.
On trouva sur lui une masse de papiers volés aux cadavres et des lettres de sa main qui eussent pu être datées de l’enfer. Ces lettres, conçues dans le style morne des faire part et qu’on fit brûler en tremblant, informaient des mères, des veuves, des enfants, des amis ou des fiancées habitant l’Allemagne, de certains actes sacrilèges accomplis dans les ténèbres sur les déplorables corps déterrés de leurs très chers, avec le discernement satanique d’un brucolaque...
Naturellement, il savait l’usage gothique des inhumations mystérieuses dont j’ai parlé, et son flair était d’un chacal pour dénicher de pareils trésors.
Il mourut dans son péché, au commencement de l’armistice, son existence, d’ailleurs, n’ayant plus d’objet.
– À quoi bon durer maintenant ? disait-il lui-même.

Voici donc la chose telle qu’il nous fut possible de la reconstituer par voie d’induction ou de déduction.
Dans un assez rude combat livré aux environs de l’infortunée petite ville de Bellême, dans le département de l’Orne, les Prussiens ayant vu mourir un de leurs plus jeunes officiers, fort aimé d’eux, paraît-il, avaient inventé de l’enterrer clandestinement, selon leur coutume, dans une auge en bois, une auge à cochons trouvée dans l’étable d’un paysan.
Ils l’avaient donc étendu dans ce bizarre cercueil, l’épée au côté, et avaient couché près de lui, sur la terre nue – comme un garde du corps pour l’éternité – un simple soldat tué le même jour. Le sol avait été soigneusement tassé sur la double tombe et l’emplacement marqué avec la plus grande précision.
Deux mois après, le lendemain même de la signature de l’armistice, trois Allemands vinrent, avant l’aube, visiter l’endroit funèbre et trouvèrent, à côté de la fosse ouverte exhalant une insupportable odeur, la Salamandre accroupi sur les deux cadavres dont il mutilait, en ricanant, la putréfaction.
Teterrima facies dæmonum !... L’apparition de cette effroyable face dans de telles circonstances, à une telle heure et dans un tel lieu, dut être terrible sur ces barbares, car le médecin déclara que l’un des Allemands était mort foudroyé de la rupture d’un vaisseau.
Quant aux deux autres, ils donnèrent bravement tout ce qu’ils pouvaient avoir de sang dans les veines et leurs corps percés de coups furent détachés à grand’ peine du cadavre contracturé de la Salamandre-Vampire.