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Celle qui pleure, « Le Torrent sublime »

Je reviens à mon voyage. Donc plus de diligence cruelle roulant tout un jour. La moitié seulement de l'ancienne fatigue et l'autre moitié semblable à un rêve. Oh ! ce chemin de fer au bord du gouffre, durant une heure ! Quelle ivresse d'aller ainsi au devant de Napoléon marchant de Sisteron sur Grenoble, par Corps et la Mure ! Corps surtout, l'archiprêtré de la Salette !

Le hasard n'existant pas, on peut imaginer avec stupeur « l'aigle » de ce conquérant « volant vers Paris de clocher en clocher », mais descendant de celui de Corps pour crier, trente-et-un ans avant Notre Dame : « Mes enfants, n'ayez pas peur, je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle ! » puis : « Vous le ferez passer à tout mon peuple. » Comment faire pour n'y pas penser ?

Le grand homme et ses compagnons fidèles parurent être toute la France pendant vingt jours, tout le possible de la France, tout l'éventuel humain et divin de cette angélique patrie, de cette Fille aînée du Fils de Dieu et de son Église, de cette habitante de la Plaie de son Cœur, qui ne pourrait tomber plus bas qu'en devenant la Madeleine des nations !

Le pauvre César évadé, mendiant incorrigible de la Domination universelle, enveloppait sans le savoir, à la manière des Prototypes, le futur indévoilé des campagnes ou des villages qui ne pouvaient avoir d'existence historique sinon par la volonté d'un tel passant. Je l'ai cherché çà et là, et j'avoue que son souvenir était plus pour moi que les éternelles montagnes. Les a-t-il vues seulement ? A-t-il vu le Drac, le formidable torrent, gloire du Dauphiné ? J'en doute. Un torrent n'a que faire de regarder les autres torrents, et la montagne elle-même, pour lui, n'est qu'un obstacle dont il mugit dans sa profondeur.

Pèlerin de la Salette et rien que cela, en attendant l'honneur de m'agenouiller sur le Saint Tombeau, je l'ai regardé et vu de près, ce furieux torrent, avec une admiration qui me suffoquait. Combien de siècles a-t-il fallu à cette eau pour se creuser un si vaste lit dans cette solitude grandiose ? Pendant d'innombrables ans, elle a dû ronger des rocs et creuser des gouffres en écumant. Tandis que les générations naissaient et mouraient, à mesure que se déroulait l'Histoire, sous les Allobroges et les Romains, sous les Burgundes, les Francs ou les Sarrasins, sous les seigneurs d'Albon et les premiers Valois, pendant les atroces guerres de religion, pendant la Révolution, pendant l'étonnant Empire et jusqu'à nos jours où la Désirée devait apparaître – infatigablement cette eau toujours jeune émiettait les dures assises, les criblant de l'artillerie de ses galets, sapant à leur base les colossales colonnes, formant l'abîme continu qui partage en deux cette haute province dauphinoise, apanage ancien des aînés de France : le Grésivaudan, le Royannès, les Baronnies, le Gapençois, l'Embrunois, le Briançonnais, de la Durance à l'Isère, troupeau monstrueux de croupes vertes ou de pitons chauves dont Dieu seul connaît tous les noms !

Le train pour la Mure venant de Grenoble roule, durant je ne sais combien de kilomètres, le long de cette fente énorme procurée par le Drac au-dessus duquel on a l'illusion d'être suspendu. Clameur d'en bas qui ne s'interrompt jamais et qui peut devenir tout à coup immense au temps des pluies ou de la fonte des neiges.

Un romancier morose et stérilisé voulut, il y a quelques années, se venger de la basse peur que lui avait donnée ce cri de l'abîme. Bêtement et vilainement il s'efforça de le déconsidérer par ses adjectifs et ses méchantes métaphores, comparant cette eau sublime à « une rivière débile, maléficiée, pourrie... » Ce pauvre homme qui a dû plaire beaucoup aux ennemis de la Salette, blâme naturellement les montagnes et se montre fort éloigné d'approuver les circonstances ou les détails de l'Apparition, qui aurait eu lieu en plaine, dans le voisinage d'une gare et beaucoup plus simplement, si on avait consulté son goût. In die judicii, libéra nos, Domine.

J'espère que ma pantelante admiration pour ce magnifique spectacle me sera comptée. Pourquoi voudrait-on que Dieu ne fût pas un artiste comme les autres, jaloux de son œuvre et désirant qu'on l'admire ? Ne parle-t-il pas, à chaque instant, de ses « saintes montagnes » qu'il a « préparées dans sa force » et dont « les altitudes sont siennes » ? Ego sum Dominus faciens omnia et nullus mecum. Il ne s'agit pas des montagnes des autres, mais des siennes et il exige qu'on l'adore pour les avoir faites.

Existe-t-il un pèlerinage aussi merveilleusement acheminé par l'admiration préalable du voyageur ? Je ne le pense pas. Autrefois, ce n'était pas ainsi. La route suivie par les diligences ne côtoyait pas l'abîme. Il a fallu cette voie de fer unique, chef-d’œuvre des hommes, pour que nous fût révélé ce chef-d’œuvre de Dieu connu seulement alors de quelques paysans. Je l'ai revu, au retour, éclairé, cette fois, par la pleine lune, criblant de ses rayons d'argent le paysage immense et je croyais être en Paradis.