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Satire X

Des plaines de l’Indus, aux campagnes du Tage,
Peu d’hommes, de l’erreur écartant le nuage,
Savent des biens réels discerner les vrais maux ;
Peu savent désirer, savent craindre à propos.
Quels désirs, en effet, dans nos vagues caprices,
Quels projets formons-nous, sous d’assez bons auspices,
Pour ne pas voir bientôt avec d’amers regrets,
Nos efforts et nos vœux couronnés du succès ?
Les dieux, en exauçant d’imprudentes prières,
Souvent ont renversé des familles entières :
Souvent nous n’avons dû qu’à nos propres souhaits,
Et nos maux dans la guerre, et nos maux dans la paix.
L’un, sublime orateur, tonne contre le crime,
Et de son éloquence il devient la victime ;
L’autre croit tout possible aux muscles de son bras,
Et dans ses muscles même il trouve le trépas.
Des richesses surtout la soif insatiable
Prépare au plus grand nombre un destin effroyable ;
Témoins ces jours de sang, où l’ordre de Néron
Fit des Latéranus investir la maison ;
Où l’on vit du tyran les farouches cohortes,
Du palais de Longin environner les portes,
Et, brandissant en l’air leurs glaives assassins,
Du trop riche Sénèque assiéger les jardins.
Rarement le soldat monte au dernier étage.
Toi qui portes la nuit un peu d’or en voyage,
Un souffle, un jonc qui tremble, une ombre te fait peur.
Pauvre, tu chanterais sous les yeux du voleur.
Des vœux dont chaque jour une foule importune,
Dans les temples des dieux fatigue la Fortune,
Le premier, c’est de voir s’accroître nos trésors ;
C’est qu’au forum, parmi tant de lourds coffre-forts,
Nul ne soit aussi grand, aussi plein que le nôtre.
Téméraires mortels, quel délire est le vôtre !
Dans des vases d’argile on boit impunément ;
Mais tremblez, quand dans l’or brille un vin écumant.
Qui donc les blâmerait ces sages de la Grèce,
Dont l’un riait toujours, l’autre pleurait sans cesse ?
Je conçois du premier les sarcasmes moqueurs ;
Mais l’autre, quelle source entretenait ses pleurs ?
Démocrite, en mettant un pied hors de la porte,
Sûr de trouver un fou de l’une ou l’autre sorte,
D’un rire inextinguible éclatait en tons lieux,
La Thrace cependant ne montrait à ses yeux,
Pour exciter sa verve et lui servir de texte,
Tribunal ni faisceaux, litière ni prétexte.
Qu’eût-ce été si, présent aux pompes de nos jeux,
Il eût vu dans le cirque un préteur fastueux,
En triomphe porté sur un char magnifique,
Du souverain des dieux revêtir la tunique,
Rejeter sur l’épaule un superbe manteau,
Et courbé sous le poids d’un énorme bandeau,
Ne porter, qu’avec peine, au milieu de la fête,
Cet ornement trop lourd pour une seule tête ;
S’il eût vu, sur son front, d’un bras ferme et tendu,
Un esclave tenir ce fardeau suspendu,
Et placé près de lui sur son char de victoire,
Avertir le consul du néant de la gloire ?
Ajoutez à ces traits l’aigle qui, dans ses mains,
Sur un sceptre d’ivoire, éblouit les Romains ;
D’un côté, les clairons, de l’autre, le cortège
Qui, de le précéder, brigue le privilège,
Et ses nobles amis, pour quelques vils deniers,
Courant, en toge blanche, au frein de ses coursiers ?
Mais, pour donner carrière sa verve ironique,
Il n’en fallait pas tant à ce rieur caustique,
Qui prouve qu’on peut voir, sous l’air le plus épais,
Naître de ces talents qui ne meurent jamais.
Il riait des soucis, des plaisirs du vulgaire,
Quelquefois de ses pleurs ; et du destin contraire,
En le montrant du doigt, avec un air moqueur,
Défiait la menace et bravait la rigueur.
Nos vœux n’arrachent donc aux puissances célestes,
Que des dons superflus, s’ils ne sont pas funestes.
Victimes de l’envie attachée aux grandeurs,
Plusieurs doivent leur chute à ces mêmes honneurs
Dont la liste pompeuse enlie de longues pages.
Vois de leur piédestal descendre leurs images ;
Vois le peuple s’armer, et, la hache à la main,
Briser l’essieu du char et les chevaux d’airain.
Le feu va s’allumer : déjà la flamme brille ;
Déjà dans le creuset le grand Séjan pétille ;
Et ce front si longtemps adoré des Romains,
Ce front qui fut celui du second des humains,
Des arts les plus grossiers essuyant les outrages,
Va servir désormais à d’indignes usages.
– Pour rendre grâce aux dieux vengeurs des trahisons,
D’un laurier solennel couronnez vos maisons ;
Hâtez-vous, citoyens, et qu’un taureau sana tache,
Conduit au capitole expire sous la hache.
Séjan, par des bourreaux dans la fange traîné,
A la fureur du peuple en spectacle est donné.
C’est un jour de bonheur, de triomphe pour Rome.
– Quel air ! quels yeux ! crois-moi : je n’aimais point cet homme,
Cependant, de quel crime a-t-on pu raccuser ?
Quels témoins contre lui sont venus déposer ?
Dit-on les faits ? a-t-on quelque preuve assurée ?
– Aucune ! seulement du rocher de Caprée,
Une lettre diffuse, équivoque... – J’entends.
Et le peuple ? –Le peuple ! il fait comme en tout temps,
S’attache à la fortune, et maudit la victime.
Que, prévenant le coup dont son maître l’opprime,
Le Toscan dans le sein de l’indolent vieillard,
Aidé de sa Nursie, eût plongé le poignard,
De festons glorieux lui-même ornant son buste,
Ce vil peuple aujourd’hui le saluerait Auguste.
Depuis qu’avec dédain foulant aux pieds nos droits,
Les grands au champ de Mars n’achètent plus nos voix,
Qu’importe de l’état le calme ou les orages ?
Ces Romains si jaloux, si fiers de leurs suffrages,
Qui jadis commandaient aux rois, aux nations,
Décernaient les faisceaux, donnaient les légions,
Et seuls, dictant la paix, ou proclamant la guerre,
Régnaient du Capitole aux deux bouts de la terre,
Esclaves maintenant de plaisirs corrupteurs,
Que leur faut-il ? du pain et des gladiateurs.
– Il court encor des bruits de meurtres, de vengeance.
– Qui pourrait en douter ? la fournaise est immense.
Je viens de rencontrer, près de l’autel de Mars,
Brutidius tremblant, pèle, les yeux hagards.
Que je crains, m’a-t-il dit, qu’altéré de carnage,
Ajax mal défendu ne redouble de rage.
Tandis que de Séjan les lambeaux déchirés,
Sur la rive aux passants sont encore livrés,
Courons fouler aux pieds l’ennemi du monarque :
Courons, et que surtout la foule nous remarque,
De peur qu’un vil esclave à nous perdre excité,
De son maître tremblant par ses mains garrotté,
N’aille livrer la tête aux glaives de Tibère.
Voilà ce qu’en secret murmurait le vulgaire ;
Voilà comme il plaignait le rival du tyran !
Et bien ! que penses-tu du bonheur de Séjan ?
De ses prospérités es-tu jaloux encore ?
Voudrais-tu, comme lui, voir chez toi, dès l’aurore,
Se presser à l’envi des flots d’adulateurs ;
Forcer l’orgueil des grands à briguer tes faveurs ;
A l’armée, au sénat, seul dispenser les places ;
Seul, au nom de César, distribuer les grâces,
Et parmi ses devins, gouverner dans sa cour,
Le prince dont Caprée est l’auguste séjour ?
Sans doute tu voudrais, de nombreuses cohortes,
De nobles chevaliers, voir un camp à tes portes.
C’est une ambition qu’il est permis d’avoir ;
Sans aimer à tuer, on aime à le pouvoir.
A quoi bon cependant cette brillante pompe,
Ce faste dont l’éclat nous séduit et nous trompe,
S’il est vrai qu’il n’est point de richesses, d’honneurs,
Qui puissent égaler la somme des malheurs ?
Ah ! loin de désirer les dignités funestes
De celui dont le peuple outrage ainsi les restes,
Va plutôt, dans les murs de quelque humble cité,
Sous un lambeau de toge, édile respecté,
De l’avide marchand soumis à tes sentences,
Confisquer les faux poids ou briser les balances.
Il faut donc l’avouer, Séjan dans la grandeur
A méconnu les biens qui font le vrai bonheur,
Et, lorsqu’il entassait, titres, gloire, puissance,
L’insensé, dans l’éclat de sa vaine opulence,
Ne faisait qu’élever une orgueilleuse tour
Qui devait de plus haut le voir tomber un jour.
Les Crassus, les Pompée, et celui que le Tibre
Vit façonner au joug le front d’un peuple libre,
Qui les a renversés ? des vœux ambitieux ;
Des vœux qu’en leur colère exaucèrent les dieux.
Peu de rois sans blessure, au terme de leur âge,
Du gendre de Cérès abordent le rivage.

Puissé-je quelque jour devenir au barreau,
Un autre Démosthène, un Cicéron nouveau !
Voilà, pendent les jours consacrés à Minerve,
Les souhaits qu’en l’ardeur de sa naissante verve,
A sa petite image adresse en triomphant,
Ce marmot d’écolier qui d’un esclave enfant,
Chargé de lui porter sa cassette et son livre,
Pour courir chez son maître, en chemin se fait suivre.
Cicéron ! Démosthène ! hélas ! quel fut leur sort ?
Aux foudres de leur voix tous deux ont dû la mort.
Rome laissa trancher avec ignominie,
Et la tète et la main de l’homme de génie.
D’un avocat obscur, sans danger vieillissant,
La tribune jamais n’a vu couler le sang.

O Rome fortunée, Sous mon consulat née !

Ce style aurait d’Antoine évité le poignard.
Oui, j’aime mieux des vers sans génie et sans art,
Que toi, noble oraison, seconde Philippique,
D’un talent immortel monument magnifique.
Et le destin pour toi fut-il moins rigoureux,
Indomptable orateur, torrent impétueux,
Dont la mâle éloquence, à son gré, dans Athènes,
D’un peuple tout entier savait guider les rênes ?
Quel astre à ta naissance avait donc présidé ?
De quel démon funeste étais-tu possédé,
Le jour où, recherchant une gloire éphémère,
On te vit déserter la forge de ton père,
Et préférant l’école au travail des métaux,
Oublier, pour les bancs, l’enclume et les marteaux ?
Des chars sans leur timon, des cuirasses rompues,
Des casques, des débris de trirèmes vaincues,
Quelques mornes captifs, les bras chargés de fers,
Sur un arc triomphal, s’élevant dans les airs,
Voilà, chez nos aïeux, comme au siècle où nous sommes,
Le bien qu’au premier rang ont placé tous les hommes :
Voilà chez le Gaulois, le Grec et le Romain,
Ce qui met aux guerriers les armes à la main.
Ce n’est point la vertu, c’est la gloire qu’on aime.
Quel homme fait le bien, pour le bien en lui-même ?
Cependant, si l’on voit, par quelques forcenés,
Les peuples à grands pas vers leur chute entraînés,
Qui produit tous ces maux ? n’est-ce pas cette gloire,
Ce fastueux éclat dont brille la victoire,
Ces titres attachés aux cendres d’un cercueil ?
Mortels ambitieux, qu’aveugle votre orgueil,
Que faut-il pour briser ce monument superbe ?
Un stérile figuier sorti du sein de l’herbe ;
Car enfin rien n’échappe à la rigueur du sort,
Et le tombeau lui-même est sujet à la mort.

Soulève d’Annibal la dépouille funèbre :
Combien pèse aujourd’hui ce conquérant célèbre ?
Le voilà donc celui dont l’orgueil effréné,
Loin des cieux africaine follement entraîné,
Ne peut se renfermer dans l’immense rivage
Qui joint les bords du Nil aux remparts de Carthage !
Non content de régner sur ces âpres déserts,
A l’Hispanie encore il veut donner des fers :
Elle est soumise. Il part, franchit les Pyrénées,
Parvient jusqu’au sommet des Alpes étonnées ;
Leurs neiges, leurs frimas le repoussent en vain ;
Dans leurs flancs calcinés il entrouvre un chemin ;
Déjà sous son pouvoir l’Italie est rangée ;
Eh bien ! Carthage encor n’est point assez vengée.
Marchons, dit-il, courons à de nouveaux hasards ;
Bien n’est fait si de Rome écrasant les remparts,
Sur les débris fumants de cette ville altière,
Je ne vais dans Suburre arborer ma bannière.
Le voyez-vous porté sur un fier éléphant,
Jusqu’au pied de nos murs s’avancer triomphant ?
Quel tableau ! mais, ô gloire ! il succombe, il s’exile,
Il va chez un barbare implorer un asile,
Il arrive à sa cour, et là, noble client
Aux portes du palais assis en suppliant,
Incroyable spectacle ! il est forcé d’attendre
Qu’au roi de Bithynie il plaise de l’entendre.
Vous ne le verrez point ce génie indompté,
Ce fléau de la paix et de l’humanité,
Expiant sous nos coups sa fureur meurtrière,
Par le glaive ou les dards terminer sa carrière.
Un simple anneau, vengeur de Canne et des Romains,
Nous paiera tout le sang dont il rougit ses mains.
Cours, insensé, poursuis tes desseins magnanimes ;
De ces monts escarpés ose franchir les cimes,
Pour qu’un jour sur les bancs tes nobles actions
Deviennent des sujets de déclamations !
De l’enfant de Pella vois la douleur profonde :
Pour ce jeune insensé c’est trop peu d’un seul monde ;
Il s’y trouve à l’étroit et comme emprisonné :
Vous diriez dans Sériphe un captif enchaîné.
Babylone l’attend. Là, bornant son empire,
A tous ces vœux outrés un tombeau va suffire.
La mort seule, en montrant où la gloire aboutit,
Nous force d’avouer combien l’homme est petit.
Les vaisseaux du grand roi, si pourtant il faut croire
Aux récits mensongers d’une pompeuse histoire,
De leurs voiles jadis ombragèrent l’Athos.
De l’Hellespont entier ils couvrirent les flots,
Et d’innombrables chars, d’une course rapide,
Passèrent sans danger sur une mer solide.
Alors, dit-on, Xercès voyait dans un repas,
Les fontaines, les lacs, taris par ses soldats,
Et tout ce que Sostrate, en sa féconde ivresse,
Chante, pour embellir les fables de la Grèce.
Mais, lorsque Salamine eut borné ses succès,
Comment se sauva-t-il, ce superbe Xercès
Qui, les verges en main, plus sévère qu’Éole,
S’arma contre l’Eurus d’une rigueur frivole,
Et donna des fers même au maître du trident
Trop heureux d’éviter l’affront du fer ardent !
Comment se sauva-t-il ? sur une seule barque,
(Quels dieux auraient voulu servir un tel monarque ! )
A travers les débris dont les flots sont couverts,
Vaincu, forcé de fuir, il repasse les mers,
Et de son frêle esquif, poussé vers le rivage,
La proue entre les morts s’ouvre à peine un passage.
O gloire ! voilà donc quels cruels châtiments,
Pour prix de tant de vœux, attendent tes amants !
Jupiter, de mes jours prolonge la carrière !
Telle est souvent encor la fervente prière
Qu’heureux ou malheureux, l’homme adresse aux autels.
Que de maux cependant, trop aveugles mortels,
Que de cruels chagrins ne viennent pas sans cesse
Assiéger les longs jours d’une lente vieillesse ?
D’abord, c’est un air sombre, un visage amaigri,
Un teint méconnaissable, un cuir rude et flétri,
Une lèvre pendante, et des rides si creuses,
Que vous diriez les peaux arides et calleuses
Que s’épluche au soleil, sur les bords du Tusca,
Une vieille guenon du bois de Tabraca.
Mille dons variés nuancent le jeune âge ;
L’un a plus de beauté, plus de grâce en partage,
L’autre plus de vigueur ; également hideux,
Les vieillards seuls n’ont rien qui les distingue entre eux.
Vois ce frêle squelette, à la marche pesante,
Chauve, le nez humide et la voix tremblotante ;
Vois ce pain qu’en souffrant il ne rompt qu’à moitié,
Sous sa gencive à nu péniblement broyé.
A charge à son épouse, à ses fils, à lui-même,
Tout le fuit, et Cossus, malgré le zèle extrême
Qu’en habile flatteur, il met à le capter,
De dégoût à son tour est près de déserter.
Les vins pour son palais n’ont plus la même sève,
Les mets le même goût : l’amour n’est plus qu’un rêve,
Qu’un vague souvenir qui s’efface à jamais ;
Ou si Vénus encor l’effleure de ses traits,
Son feu qui s’évapore en stériles tendresses,
Réclamerait en vain une nuit de caresses.
Que peut d’un débauché par les ans refroidi,
L’organe languissant sous la neige engourdi ?
Le vieillard sans vigueur, qu’un vain désir enflamme,
Est justement suspect de quelque goût infâme.
Autre privation. Citharistes fameux,
Chanteurs, fiers d’étaler vos manteaux fastueux,
Qu’importe qu’au théâtre il soit près de la scène,
Si les accents du cor le réveillent à peine ?
Si, quand il veut savoir ou les heures du jour,
Ou les clients venus pour lui faire la cour,
Afin de surmonter sa surdité profonde,
Il faut que son esclave à grands cris lui réponde ?
Ce n’est pas tout : son sang glacé jusqu’en son cœur,
Ne doit plus qu’à la fièvre un reste de chaleur,
Et tant de maux divers accablent sa faiblesse,
Que, s’il en fallait dire et le nombre et l’espèce,
J’aurais plus tôt compté les amants d’Hippia,
Les hommes qu’en un jour épuise Mævia,
Les fiévreux que Celsus dépêche en un automne,
Les pupilles qu’Hirrus a réduits à l’aumône,
Les jeunes gens courbés par l’infâme Hamillus,
Et les associés que vola Basilus ;
J’aurais plus tôt compté les maisons de plaisance
Où brille maintenant, au sein de l’abondance,
L’affranchi qui, jadis officieux barbier,
Sur mon poil importun faisait sonner l’acier.
L’un souffre de l’épaule et l’autre de la cuisse :
Celui-ci de la goutte endure le supplice :
Celui-là, plus à plaindre, a perdu les deux yeux,
Et, plongé dans la nuit, du borgne est envieux.
Cet autre, tout perclus, d’une main étrangère,
Reçoit la nourriture à ses jours nécessaire,
Et ne sait, à l’aspect de l’aliment offert,
Que présenter la bouche à la main qui le sert,
Semblable en ce moment à la jeune hirondelle
Que revoit, le bec plein, sa mère à jeun pour elle.
Mais c’est peu : son cerveau vient de se déranger ;
Dans sa maison pour lui tout devient étranger ;
Celui dont l’amitié lui fut longtemps si chère,
Qui près de lui soupait encor la nuit dernière,
Ses meilleurs serviteurs, il ne sait plus leur nom ;
Ses fils même, l’objet de son affection,
Il les chasse ; et, séduit par une courtisane,
Transporte tous ses biens à l’impure Cyane :
Tant peut causer de maux le souffle dangereux
D’une Phryné vieillie en un bouge hideux !
Mais je veux qu’à la fin d’une longue carrière,
L’homme ait pu conserver son énergie entière :
D’autant plus malheureux qu’il vécut plus longtemps,
Que de tristes objets affligent ses vieux ans !
Entouré de cyprès et d’urnes funéraires,
Chaque instant lui ravit ou ses sœurs ou ses frères ;
Son épouse n’est plus, ses fils sont au cercueil ;
Il sèche dans les pleurs et vieillit sous le deuil.
Le sage de Pylos, si l’on en croit Homère,
Des jours de la corneille atteignit la chimère.
Il vécut si longtemps, et de pampres nouveaux
Vit tant de fois l’automne ombrager ses coteaux,
Qu’épuisant tout le fil des parques étonnées,
Déjà sur sa main droite il comptait ses années.
Sans doute vous croyez que Nestor fut heureux.
Eh bien ! prêtez l’oreille à ses cris douloureux,
Écoutez ses sanglots, lorsqu’aux murs de Pergame,
Du bûcher d’Antiloque il voit briller la flamme.
O mes amis, dit-il, par quel crime odieux
Excitant contre moi la vengeance des dieux,
Ai-je de tant de jours mérité le supplice ?
Tel Laërte gémit sur l’absence d’Ulysse :
Tel l’époux de Thétis, détestant les combats,
D’Achille assassiné déplore le trépas.
Des fils d’Assaracus, sur les rivages sombres,
Priam avec honneur eût abordé les ombres ;
Le noble Hector, suivi de ses frères en deuil,
Jusqu’au tombeau des rois eût porté son cercueil,
Et, les cheveux épars, Polyxène et Cassandre
Eussent en soupirant accompagné sa cendre :
C’est ainsi que Priam eût rejoint ses aïeux,
S’il eût perdu la vie avant que, sous ses yeux,
Paris, accomplissant un dessein téméraire,
Achevât les apprêts de sa flotte adultère.
De quoi lui servira que l’arrêt du destin,
De sa longue carrière ait retardé la fin ?
Au milieu des débris de sa ville embrasée,
Il voit l’Asie en feu sous son trône écrasée.
En vain de la tiare écartant les bandeaux,
Il charge encor son front du casque des héros.
Soldat faible et tremblant, ceint d’un glaive inutile,
Tel qu’un bœuf aux travaux désormais inhabile
Qui sous le fer ingrat baisse un cou languissant,
Il tombe, et les autels sont rougis de son sang.
Priam, dans cette triste et fatale journée,
D’un homme, en expirant, subit la destinée ;
Mais comment, sans horreur, voir, par des hurlements,
Hécube furieuse exprimer ses tourments ?
Je laisse Mithridate et ce roi de Lydie
Qui reçut de Solon cette leçon hardie,
Qu’un mortel, quel qu’il soit, avant son dernier jour,
Ne saurait se flatter d’un bonheur sans retour.
Il est temps de passer à nos propres annales.
Du rival de Sylla les disgrâces fatales,
Son exil, sa prison, Minturne et les roseaux
Où la nuit le dérobe au glaive des bourreaux,
Et le pain qu’il mendie aux lieux où fut Carthage,
D’où lui vient cet excès d’infortune et d’outrage ?
Il vécut trop d’un jour. Quel homme plus heureux,
Quel guerrier revêtu de titres plus pompeux,
Si, dans le même instant où, rayonnant de gloire,
On le vit s’avancer sur son char de victoire,
Et vers le capitole, en nos remparts surpris,
Des Cimbres, des Teutons promener les débris,
Tout à coup, de ses jours un dieu coupant la trame,
Il eût en triomphant exhalé sa grande âme ?
Naples, qui de Pompée a prévu le malheur,
Par une heureuse fièvre enchaîne sa valeur ;
Mais nos cités en deuil, mais les larmes de Rome,
A de nouveaux malheurs appellent ce grand homme ;
Il y court, et sa tête échappée au danger,
Tombe, après le combat, sous un glaive étranger.
Ainsi, pour mettre un terme à la guerre civile,
Le voulait sa fortune et celle de la ville !
Ce supplice du moins épargna Céthégus ;
On ne mutila point le corps de Lentulus ;
Et Catilina même, exempt d’un tel outrage,
Fut trouvé tout entier sur le champ du carnage.
Aux autels de Vénus, une mère, en tremblant,
Se présente inquiète et d’un pied chancelant :
O Vénus, de tes dons embellis ma famille ;
Répands-les sur mon fils, et surtout sur ma fille ;
Tel est le vœu timide et plein d’anxiété
Qui fait battre son cœur tendrement agité.
Un tel vœu, direz-vous, n’a rien que l’on condamne ;
Latone s’applaudit des charmes de Diane.
Oui ; mais, par la rigueur de son fatal trépas
Lucrèce te défend d’envier ses appas ;
Et, maudissant les siens, la triste Virginie
Leur aurait préféré la bosse d’Ogulnie !
Que je te plains, ô toi, dont le fils, en naissant,
Reçut de la beauté le dangereux présent !
Les mœurs et la beauté n’habitent guère ensemble.
En vain autour de lui ta maison ne rassemble
Qu’exemples de vertu, qu’images de pudeur :
En vain ce front modeste où siège la candeur,
Montre dans tous ses traits une âme chaste et pure ;
Qu’eût fait de plus pour lui l’indulgente nature
Dont l’empire est plus doux, plus puissant sur nos cœurs,
Que toutes les leçons et tous les gouverneurs ?
Il cessera d’être homme ; il verra sa jeunesse,
Sa beauté mise à prix ; il verra la richesse,
Tant l’or à son pouvoir croit que tout doit céder,
A ses propres parents venir le marchander.
Étaient-ils contrefaits, sans grâce, sans figure,
Ces jeunes gens qu’au gré d’une infâme luxure,
Des tyrans façonnaient à leurs goûts dépravés ?
Et ces adolescents sous la pourpre enlevés,
Ces fils de sénateurs, dont, malgré leur naissance,
Néron prostituait le sexe et l’innocence,
Étaient-ils ou rongés par d’impures humeurs,
Ou boiteux, ou couverts de hideuses tumeurs ?
Triomphe, père aveugle, à l’aspect de ces charmes
Qui bientôt à ton fils coûteront tant de larmes.
Tu le verras, bravant la fureur des jaloux,
Adultère banal expirer sous leurs coups.
Aurait-il, plus que Mars, le rare privilège,
De tromper les Vulcains et d’éviter leur piège ?
Qu’il tremble alors : l’époux outragé dans ses droits,
Ne s’arrêtera point dans les bornes des lois.
Pour punir l’insolent surpris dans son asile,
Il emploiera le fer, les verges, le mugile.
Mais ton Endymion, fidèle à ses amours,
N’aura qu’une Diane et l’aimera toujours.
Vaine erreur. Qu’à ses yeux Pompéïa se présente :
Elle est riche : il suffit : la fortune le tente :
Sans amour, par calcul, il tombe à ses genoux,
Et Pompéïa pour lui vend jusqu’à ses bijoux.
Quelle femme en effet, ou Julie ou Catulle,
Quand un désir brûlant en ses veines circule,
Quand l’espoir du plaisir l’inonde de sueur,
Refusa jamais rien à sa pressante ardeur ?
– En quoi donc le présent d’une beauté modeste
A l’homme vertueux peut-il être funeste ?
– Considère Hippolyte, et vois Bellérophon :
A leur austérité quel prix réserve-t-on ?
Sténobée en rougit : Phèdre en frémit de rage
L’une et l’autre, jurant de venger son outrage,
Ne voit plus son amant qu’avec des yeux d’horreur.
La femme dédaignée est un tigre en fureur.
Silius a frappé les yeux de Messaline :
L’épouse de César à son lit le destine ;
Parle, que fera-t-il ? que lui conseilles-tu ?
Modèle de beauté, de grâce, de vertu,
Vainement il repousse une flamme abhorrée ;
Messaline l’a vu : sa perte est assurée.
Déjà dans les jardins, pour cet hymen fatal,
Tout est prêt, les flambeaux, le voile nuptial,
La couche des époux, l’augure, la victime,
Et les témoins d’usage, et la dot légitime.
Tu croyais, Silius, qu’en un secret profond,
Elle voudrait de Claude ensevelir l’affront.
Non, des lois, des autels, pour ce nœud sacrilège,
Elle réclamera l’auguste privilège.
Choisis. Il faut céder ou périr dans le jour.
Si tu veux couronner son criminel amour,
Tu vivras jusqu’à l’heure où de cette aventure
Le bruit, de Rome entière excitant le murmure,
Ira dans son palais réveiller l’empereur.
C’est lui qui le dernier saura son déshonneur.
Si cependant, d’une âme à la crainte asservie,
Tu n’oses sur-le-champ renoncer à la vie :
Si tu mets tant de prix à quelques jours de plus,
Obéis : mais prononce un généreux refus,
Ou perds, en consentant, tout le soin de ta gloire,
Le glaive du licteur attend ce cou d’ivoire.
– Ainsi l’homme n’a rien à demander aux cieux !
– Voulez-vous un conseil ? laissez faire les dieux.
L’homme leur est plus cher qu’il ne l’est à lui-même.
Il s’abuse en courant après le bien suprême ;
Car les dieux, mieux Instruits de son propre intérêt,
Font ce qui lui convient, et non ce qui lui plaît.
Entrainés par nos vœux dans une erreur profonde,
Nous voulons une épouse et la voulons féconde ;
Mais ils savent déjà ces dieux plus clairvoyants,
Ce que seront un jour la mère et les enfants.
Ce n’est pas toutefois que leur bonté propice
Refuse d’accueillir un pieux sacrifice.
Veux-tu les voir sourire et céder à tes vœux ?
Demande un esprit sain dans un corps vigoureux :
Une âme que jamais aucun trouble n’agite ;
Que n’épouvantent point les fables du Cocyte ;
Qui ne s’égare pas de souhait en souhait ;
Qui regarde la mort comme un dernier bienfait ;
Qui sache supporter la fortune contraire,
Modérer ses désirs, réprimer sa colère ;
Qui préfère à la table, aux plaisirs, au repos,
Les fatigues d’Hercule et ses douze travaux.
Ce sentier peu battu qui mène au bien suprême,
Chacun, quand il le veut, le trouve par lui-même ;
La vertu nous l’indique : elle seule ici bas
Vers ce but glorieux peut diriger nos pas.
Tu n’es rien, ô Fortune ! où règne la sagesse,
Et c’est nous, oui nous seuls, qui te faisons déesse.