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conte 50LECTURES

Sur le pont

On ne se rappelle plus la couleur du soleil. Les nuages se pressent et fument comme des flots d’eau chaude. À la fin, cette pluie acharnée nous met en rage. Toutes les pommes de terre et tous les haricots se perdent. Boussard n’y tenait plus. Il est parti ce matin avec sa brouette et un sac et je le vois revenir avant la nuit. Son sac est plein de pommes de terre, sa brouette trop lourde. Il fait peu de chemin à la fois. Il s’arrête fréquemment, s’assied sur un brancard et se repose.

— Sont-elles gâtées ?

— J’ai compté, dit-il ; il y en a une sur cinq : et la terre de mon champ est la plus saine du pays. En voilà un sac de triées, mais elles peuvent avoir une petite tache invisible et le mal les achève dans la cave. D’ailleurs, si ce temps dure, elles pourriront toutes sur pied.

— Vous les donnerez à votre cochon.

— Il les rebutera peut-être. Quelquefois un cochon est plus difficile qu’un homme.

Boussard se lève et ne se plaint pas, tandis que sa femme ne peut jamais dire une parole qui ne soit une plainte. Sur le pont, il lâche encore sa brouette pour regarder la rivière. Elle déborde dans les prés par d’éphémères torrents. Toute la vallée est comme une immense glace en morceaux. Des arbres ont de l’eau jusqu’au cou. Des branches à la dérive se heurtent et s’accrochent. L’une d’elles se dresse brusquement hors des flots comme une main, et retombe. On ne voit que le mur d’un jardin noyé. Qui devinerait qu’à cette place baigne et rouit une récolte de chanvre ?

Il a tant plu que, dans chaque ornière de la route, une petite fille pourrait s’installer un lavoir.

Une moitié de figure glacée, l’autre brûlante, j’écoute les battements de l’eau contre l’arche. Des paysannes, courbées sous leur hotte de bois mort, me disent bonsoir à voix basse.

Un âne rentre seul. Un chien a l’air d’un loup. Ce peuplier jongle avec deux pies que le vent affole. Le château ferme ses volets. Les maisons du village se resserrent pour la nuit. Derrière cette porte, quelqu’un agonise. On a justement fait cet été un nouveau cimetière. Entre ses quatre murs neufs, il attend. Qui va l’étrenner ?