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conte 54LECTURES

Pompée et Sapho

Comme Pompée et Sapho reviennent crottés, sournois et la gueule pleine de plumes, je vois bien qu’ils ont encore tué des volailles. C’est la chienne Sapho qui entraîne le chien, mais c’est Pompée qui, une fois hors de ma vue, se met en chasse avec le plus d’ardeur. Il va d’un train tel que Sapho peut à peine le suivre. Ils ne font pas de mal chez nous, car ils semblent avoir une petite patrie qu’ils respectent et dont ils fixent eux-mêmes les limites. Ils n’exercent leurs ravages que sur les terres des communes voisines. Aussitôt que Pompée aperçoit au milieu d’un pré une bande de poules, il ne ruse pas ; il se précipite et attaque à découvert.

Des poules affolées, les unes fuient, les autres tâchent de s’envoler, et celles-ci, Pompée les préfère. D’un bond, il les attrape au vol, d’une patte les abat, et d’un coup de mâchoire les entame. Sapho, déjà essoufflée, les achève. On dirait que le chien fait à la chienne hommage de son adresse.

Ils massacrent ainsi et se gorgent, jusqu’à ce qu’un domestique, en criant, accoure avec sa fourche.

Et les voilà.

Je devine tout, et, demain matin, le fermier sera chez moi de bonne heure, et il faudra raisonner, chicaner, s’excuser, finalement payer.

Sapho se rase contre le mur : elle avoue. Pompée, plus effronté, remue la queue et regarde si, par hasard, je me doute de quelque chose et si j’ai de mauvaises intentions.

Moi ! oh ! pas le moins du monde !

Je les appelle tous deux d’une voix caressante, je retiens mes pieds et mes mains fébriles, et Pompée et Sapho me suivent, à distance, rassurés peu à peu, jusque dans l’écurie. Je ferme la porte vivement, et à nous trois !

Pompée reçoit les coups de corde en hurlant, mais il hurle avant.

Sapho résignée n’est qu’une pelote. Elle ne souffle plus. Sans la lueur tremblante de ses yeux, je la croirais morte. Et je les corrige avec une application froide, évitant de leur dire des injures, au milieu d’un nuage de poussière et de balle d’avoine.

Quand j’en ai mal au poignet, je sors de l’écurie, allégé, et je referme la porte.

Ils resteront là deux jours, dans les ténèbres, à se lécher leur peau cuisante, à méditer.

Ils ne recommenceront pas de sitôt !

Avant de m’éloigner, j’écoute, une oreille collée à la porte.

Je les entends rire.