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nouvelle 163LECTURES

Maman Jeanne

I

Les Fiancés de l’auberge.

Chaque soir, après la soupe, Pierre entre à l’auberge où maman Jeanne et la servante Louise finissent leur ouvrage. Si l’ouvrage ne presse pas, maman Jeanne dit à Louise :

— Laisse, petite, je ferai le reste toute seule.

Et Louise s’assied sur le banc à côté de Pierre. Ils ont peur de se toucher. Ils ne disent rien et n’en pensent pas plus long. Ils suivent le va-et-vient de maman Jeanne et ils rient quand elle dit :

— Je suis lasse comme un pauvre chien !

Des fois, ce qu’elle dit est moins drôle et ils se regardent avant de rire.
Mais elle prépare le feu du lendemain, donne encore un coup de balai et leur dit :

— Mes petits, moi je me couche ; éteignez la lampe pour que je me déshabille.

Pierre, d’une bouffée, souffle la lampe.
Maman Jeanne laisse tomber sa jupe par terre et, les pieds joints, elle sort avec adresse de ses sabots. Elle y rentrera pareillement demain matin. Elle n’aura qu’à se laisser glisser. Elle ne perd jamais son temps à les chercher et elle les trouve plus commodes qu’une descente de lit.

— Mes petits, dit-elle, je suis couchée, vous pouvez rallumer.

— Ce n’est guère besoin, dit Pierre ; moi j’aime autant ne pas rallumer.

— Comme vous voudrez, dit maman Jeanne ; tâche seulement, petite, de fermer la porte au verrou quand ton amoureux s’en ira, et puis, toi, petit, tâche de ne pas t’attarder longtemps, et puis, toi, petite, tâche de te lever à quatre heures sonnantes, et puis tâchez d’être sages tous les deux.
Bientôt, harassée, elle dort. Ses lèvres ont cessé de remuer comme elle récitait un dernier « Au nom du Père ».
Elle n’a pas achevé son signe de croix, mais, étendue raide sur le dos, les bras écartés, et la tête penchée, elle fait la croix.

II

L’Escalier.

Son auberge vendue, maman Jeanne tint à déménager toute seule. Elle fit plusieurs voyages, en se promenant. D’ailleurs, elle ne possédait pas un gros mobilier. Elle mit d’abord sur la charrette trois chaises, sa table, ses assiettes, et elle alla les déposer devant la maison qu’elle avait achetée pour y finir le reste de ses jours.
Il lui fallait si peu de logement qu’elle louait la chambre du bas à tante Rose et ne s’était réservé que la chambre du haut.
Les deux femmes, du même âge, vivraient tranquilles, séparées l’une de l’autre ou l’une chez l’autre, comme elles voudraient, à leur goût.
Quand maman Jeanne eut apporté sa commode, puis son linge, enfin le lit et les matelas, elle dit à tante Rose :

— Maintenant, le tout est de les monter là-haut.

— Oui, c’est le tout, dit tante Rose : il faudra une solide échelle.

— L’escalier doit être assez large, dit maman Jeanne.

— Je l’ai bouché, dit tante Rose, il ne me servait à rien,

— Que me cornez-vous là ? dit maman Jeanne.

— Je ne corne ni ne flûte, dit tante Rose : J’habite la chambre du bas que vous me louez et je n’ai jamais besoin de l’escalier qui mène à celle du haut. Donc je le bouche, afin que nous restions chacune chez nous.

— Et moi, dit maman Jeanne, j’entrerai sans doute et je sortirai par la fenêtre ?

— C’est votre affaire. Vous ne comptiez point, je suppose, que je vous laisserais passer et repasser chez moi, à toute heure et toute la journée et toute votre vie. Autant vaudrait loger sur la place de l’Église. Dieu merci ! je paye votre chambre suffisamment cher pouf que personne ne m’y dérange. Diminuez-moi d’abord et on tâchera de s’entendre.

— Par exemple ! dit maman Jeanne révoltée, j’aimerais mieux grimper à même le mur.

— Au revoir, ma belle, dit tante Rose.

Et elle lui ferma la porte au nez. Maman Jeanne, étourdie, baissait les yeux vers la terre.

— Voilà ! disait-elle, ce matin, j’avais deux chez moi : mon auberge là-bas, au bord de la rivière, et une chambre ici, dans cette maison qui m’appartient, et ce soir, je n’ai plus de chez moi.

— Comprenez, si vous pouvez, dit-elle au menuisier qui passait et s’arrêta, mais c’est comme ça : je n’ai plus de chez moi du tout.

— Tante Rose s’amuse, dit le menuisier : elle vous ouvrira.

Tante Rose n’ouvrit pas. Elle se garda même de se montrer et les voisins frappèrent vainement à sa porte.

— Elle croit me faire bisquer, dit soudain maman Jeanne ; mais c’est moi qui la ferai bisquer. Si elle a sa tête, j’ai ma tête aussi.

— Retournez à l’auberge, lui dit-on, ou venez avec nous, car la nuit tombe.

— Non, merci. Quand on n’a plus de chez soi, on couche dehors. Je coucherai dehors, devant sa porte, sous ma fenêtre. On verra bien la plus maligne.

— Elles sont folles toutes deux, dit le menuisier ; ça les regarde.

— Vous vous figurez que je plaisante ? lui dit maman Jeanne. Donnez-moi seulement un coup de main pour dresser mon lit et je m’installerai, pas plus tard que tout de suite.

Chacun l’aida volontiers. Le lit fut placé d’aplomb, deux pieds sur la droite, deux sur la gauche du ruisseau. Maman Jeanne alluma sa lampe à cause des voitures.

— Et pour lire votre journal, lui dit-on.

Mais elle ne savait pas lire.
Elle trottait d’un pied de ménagère, au milieu de ses meubles, comme dans une chambre ordonnée et spacieuse. Il ne lui manquait que des murs.

— Quel dommage que le ciel se couvre ! dit le menuisier, vous auriez un beau clair de lune.

— Il me ferait mal aux yeux, dit maman Jeanne.

On lui souhaita en riant une bonne nuit. Elle répondit sans rire :

— Et vous pareillement, bonsoir.

Elle tapota l’oreiller, l’édredon et elle se signait, déjà glissée entre les draps, lorsque la tante Rose parut sur sa porte.

— Allons, dit-elle, c’est fini, maman Jeanne. Je vous ai assez taquinée et je vous rends votre escalier.

— Trop tard, ma fille, dit maman Jeanne, qui nouait les brides de son bonnet. J’ai pris mes précautions pour cette nuit. Demain nous causerons avec Monsieur le juge de paix.

— Vous boudez ? dit tante Rose inquiète.

— Me laisserez-vous dormir, à la fin ? dit maman Jeanne, qui lui tourna le dos.
Un cercle de curieux se formait, et des gens couchés comme leurs poules se relevaient pour la visiter. Les paupières fermées, elle ne répondait plus.

— Vous n’êtes guère à plaindre, lui dit quelqu’un ; si je m’écoutais, moi, l’été, je coucherais souvent dehors, par peur des puces.

— Elle dort, dit un autre.

— Elle ne dormira pas longtemps, dit le menuisier ; j’ai senti une goutte de pluie.

Ils allongèrent le bras, la main planante, et dirent :

— Elle va sauter de son lit tout à l’heure, comme un chien mouillé.

Ils se trompaient. Maman Jeanne, pelotonnée, ne bougea pas, quand une petite pluie fine se mit à tomber. Elle rêva qu’il faisait grand vent.