Les rideaux d'étamine

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Voici l'homme de l'ironie fine. Les Hisoires naturelles et surtout Poil de carotte, aux nombreuses  adaptations cinématographiques, sont les textes qui le font accéder à une certaine  [+]

Enfin M. Pouques allait se reposer et vivre, car on ne vit pas à Paris, dans les bureaux. Il avait sa retraite. Il possédait sa maison de campagne si désirée. Il était presque installé et il venait de prendre son premier repas d’homme libre et maître chez soi.

— Je me réserve la salle à manger, dit-il à sa femme. La fenêtre ouvre sur le jardin. C’est de toutes nos pièces la mieux aérée, et quand il pleuvra je m’y tiendrai pour dormir, rêver, faire ce qui me plaît.

— Bien, mon ami, lui dit sa femme ; moi je préfère la cuisine. À elle seule, elle est plus spacieuse que notre appartement au cinquième de la rue Hervieu. Était-il petit ? Je me demande par quelles grâces du ciel nous n’y sommes jamais morts étouffés. Nos volailles ici seront mieux logées. Donne-moi une semaine encore pour mettre de l'ordre et rien ne clochera.

—Qu’est-ce que tu fais là ? dit M. Pouques.

Mme Pouques, droite sur une échelle double, vissait des pitons dans la croisée.

— Tu le vois, dit-elle placidement, je pose mes rideaux.

— Tu poses des rideaux à cette fenêtre, à ma fenêtre ?

— Oui, dit-elle, et à toutes les autres. Sois sans inquiétude. L’échelle est solide.

M. Pouques qui était assis, un journal à la main, se dressa de surprise.

— Comment ! espèce de garce, cria-t-il, tu t’imagines que j’ai travaillé comme un chien jusqu’à mon âge, économisé sou à sou de quoi acheter cette maison de campagne et ce jardin, ses arbres, ses fleurs et son ruisseau, pour que tu viennes me boucher ma vue et me cacher mon soleil avec tes guenilles ? Dépêche-toi de m’ôter ça tout de suite, entends-tu, vieille bourrique, si tu ne veux pas que je les jette dans le feu et toi dehors !

Mme Pouques ne se le fit pas répéter deux fois ; elle descendit de son échelle plus vite qu’elle n’y était montée.

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