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Les Philippe (I à X)

I

Il n’a pas de métier spécial ; il sait seulement tout faire. Il sait conduire un cheval, panser le bétail, tuer un cochon, faucher, moissonner, fagoter, mesurer et empiler du bois sur le petit port du canal, jeter l’épervier, cultiver un jardin. Il sait faire le serrurier, le menuisier, le tonnelier, le couvreur et le maçon. Mais, quelque travail qu’on lui commande, il ne l’accepte qu’après avoir réfléchi. Je crains toujours un refus.
— Philippe, pourriez-vous réparer cette cheminée qui finira par tomber sur la tête de quelqu’un ?
Philippe regarde longtemps la cheminée, calcule ce qu’il faudrait d’échelles, de briques, de mortier, et dit :
— Oh ! ma foi, monsieur, c’est possible.
— Philippe, voulez-vous planter là une pointe ?
Il observe l’endroit du mur que je désigne, la pointe, le marteau.
— Par Dieu ! dit-il, tout de même il y aurait moyen.

II



Je suis venu au monde avec mes deux bras, dit Philippe.

À leur mariage, ils avaient, sa femme et lui, quatre bras. Chaque nouvel enfant ajoute les deux siens. Si personne de la famille ne s’estropie, ils ne manqueront jamais de bras, et ils risquent seulement d’avoir trop de bouches.



III



Philippe habite la maison qu’habitait son père. Il a fait bâtir une grange près de la maison et la grange neuve est bien mieux que la vieille maison qui menace ruine. D’abord, on ne voit pas clair à l’intérieur de cette maison. Il faudrait remplacer la porte pleine par une porte-fenêtre ; mais on en parlera une autre fois. Ce qui presse, c’est le toit de chaume : il s’affaisse et s’éboulera si on ne change la grosse poutre du milieu.

— Il n’y a plus à reculer, se dit Philippe.

Il achète une poutre et la charroie devant la porte de sa maison, et c’est tout ce qu’il peut faire pour le moment. Il la mettra sur le toit, plus tard, quand il aura de quoi payer une couverture de paille. La poutre reste par terre, à la pluie, au soleil, dans l’herbe, et les gamins s’amusent à courir dessus, quand ils sortent de classe.



IV



Qu’avez-vous donc à la main ?

Je me suis coupé un morceau du poignet, dit Philippe.

Il souffre moins qu’il ne s’étonne. Il a pu, jusqu’ici, couper avec sa serpe, sans une égratignure, des arbres durs, gros comme la cuisse. Or il veut ce matin couper une mince petite baguette. Il faut croire qu’il vise mal et qu’il y met trop de force. Il manque la baguette et sa serpe lui entaille le poignet jusqu’à l’os. La blessure se cicatrisera, mais elle bâille bien grand. La baguette, restée au bois, l’a échappé belle.

— Je crois qu’il le fait exprès, dit sa femme. À chaque instant, il lui arrive des tours pareils.

Et elle raconte qu’une autre fois il vient de nettoyer un coin de la grange afin d’y battre du blé. Le sol est net comme une table. Philippe grimpe en haut, par l’échelle, pour descendre une gerbe. Sa fourche mal piquée cède et il tombe, en arrière, dans la grange. On le relève avec trois trous à la tête, trois trous qui faisaient une grosse bosse.

Je vois que Philippe, qui écoute sa femme, s’apprête à rire.

— Oui, monsieur, dit-elle, imaginez-vous qu’il tombe juste à la place qu’il avait si proprement balayée !

À ces mots, Philippe éclate de rire.

Mais Mme Philippe, qui est une femme courte et ronde, ne rit pas. Elle agite ses petits bras de lézard et me dit :

— Entendez-moi, monsieur, après chacune de ses bêtises, il reste des semaines sans travailler. Il est temps que ça finisse et je lui promets que, s’il recommence de faire le braque, je lui jette un pot d’eau bouillante à la figure.



V



C’était un beau canard à queue bouclée, gras et de riches couleurs, et qui portait son bec, comme une large barbe, au milieu du visage. Chacun se réjouissait de le manger, mais personne ne voulait le tuer. La servante même, qui le tenait par les pattes, faisait des grimaces. Heureusement Philippe travaillait non loin de là, au jardin ; il vit notre embarras et dit :

— Apportez-le moi.

Je prévoyais la scène. J’avais envie d’aller ailleurs. Je me forçai à rester. La servante tendit à Philippe le couperet de cuisine. Après en avoir tâté du doigt le tranchant, il préféra sa serpe. Il appliqua sur une bûche plate le ventre ducanard. La tête dépassait un peu, ahurie, presque immobile.

— Attachez-lui la tête avec une ficelle, dit la servante. Je tiendrai le bout, sans quoi il va retirer la tête.

— Il n’aura pas le temps, dit Philippe.

Et d’un seul coup de serpe, tandis que nous fermions les yeux, il fit voler la tête du canard.

Puis il l’éleva en l’air et le laissa saigner.

Le canard décapité battait de l’aile et, d’un effort spasmodique, dressait son cou rouge et ruisselant.

Il avait la vie dure.

Et bientôt il rendit par le cou et non par le bec, (son bec était là-bas, au pied du mur), les dernières graines avalées.

— Il dé-mange, dit Philippe retourné à son travail.

Le canard mollissait. Toutefois ses plumes se gardèrent longtemps chaudes.

On félicita Philippe.

— C’est à croire, lui dis-je, que vous avez pris des leçons de Deibler.

Il répondit gravement :

— Jamais personne ne m’a montré.

— Et ça ne vous fait pas quelque petite chose ?

— De tuer un canard, non, dit Philippe. Peut-être que si c’était une autre bête !… Mais les canards, j’en tuerai tant qu’on voudra.



VI



Philippe et Mme Philippe ne sont jamais venus à Paris et Mme Philippe n’a pas envie d’y venir.

— Pourquoi ?

— Parce que, dit-elle, si j’avais soif dans les rues, comment donc que je ferais pour boire un coup d’eau ?

Au contraire, Philippe voudrait bien voir Paris. Il a même failli le voir. En ce temps-là, il était domestique chez le fermier Corneille qui lui dit :

— Je ne peux pas m’absenter cette semaine. Tu vas prendre ma place et accompagner le toucheur qui mène nos bœufs au marché de la Villette.

Déjà on avait embarqué les bœufs, et Philippe, qui portait une veste sous sa blouse, montait dans un wagon à bestiaux, à côté du toucheur. Il était content, il riait, il parlait fort, lorsque accourut le fermier Corneille :

— J’ai réfléchi, dit-il, je peux aller à Paris.

— Alors, moi, dit Philippe, je reste ?

— Naturellement, dit le fermier Corneille. Nous n’avons droit qu’à deux places dans le wagon à bestiaux. Et d’ailleurs, quand je ne suis plus à la ferme, personne, excepté toi, n’est capable de la garder.

Philippe s’en retourna, déçu d’une part et flatté de l’autre.



VII



Le ménage Philippe travaille dans le jardin. Philippe relève et noue les poireaux. Il leur fait, dit-il, des chignons. Mme Philippe, à genoux, allume en plein air la lessiveuse avec du papier et des bûchettes et elle écoute si le feu pétille. Elle dit bientôt :

— Je crois qu’il commence à faire la vie.

— Venez, leur dis-je, prendre une tasse de café.

Comme s’ils étaient sourds, il faut que je les appelle une seconde fois. Ils ont bien entendu et s’observent de loin. Puis, sans que je sache quel signe les a mis d’accord, ils quittent ensemble leur ouvrage, et, préoccupés d’arriver ensemble, ils s’approchent d’un même pas, les yeux baissés.

— Sucrez-vous.

Mme Philippe, la première, pince des doigts un morceau de sucre qu’elle pose avec précaution dans sa tasse.

— Sucre-moi aussi, dit Philippe.

— N’es-tu pas capable de te sucrer tout seul ? dit Mme Philippe qui me regarde.

— J’ai les mains trop sales, dit Philippe.

Mme Philippe pince un autre bout de sucre et le met sur la table.

— Le laisses-tu là ? dit Philippe.

— Faut-il donc, dit-elle, que je l’apporte jusque dans ta tasse ?

— On finit ce qu’on commence, dit-il.

Ils font ces manières autant par gêne que pour se taquiner. Et c’est encoreMme Philippe qui, la première, remue son café et se brûle les lèvres à la tasse fumante. Non qu’elle soit effrontée, mais elle veut prouver à Philippe qu’elle a moins peur que lui du Monsieur.



VIII



Qu’avez-vous mangé hier, madame Philippe ?

— Notre reste de lapin maigre.

— Pourquoi maigre ?

— Parce que nous ne l’engraissons pas avant de le tuer. Il reviendrait trop cher. Depuis trois jours, nous vivons dessus à six personnes. Je l’avais coupé en dix-huit morceaux. J’en ai fait cuire six dimanche avec des oignons, six lundi avec des carottes et six hier avec des pommes de terre.

— Et plus on allait, meilleur c’était, dit Philippe.

— Mais vous en aviez chacun gros comme une noix ?

— Regardez ce goulu-là, dit Mme Philippe ; il s’en donnait mal au ventre.

Philippe rit selon son habitude. C’est-à-dire qu’il ouvre la bouche comme s’il riait et que sa peau cuite fait des plis serrés autour de ses yeux. On n’est pas sur qu’il rit. Les yeux clairs tranquillisent par leur gaieté puérile, mais la bouche, qui bâille inutilement, trouble un peu. Et quand cette bouche se ferme, la figure de Philippe cesse de vivre. Elle ressemble à une motte de terre dont sa barbe serait l’herbe sèche.



IX



Les Philippe peuvent s’offrir un lapin maigre par an ; mais il leur arriva une fois, en 1876, de si bien manger qu’ils ne l’oublieront jamais. Ils recevaient la visite d’un cousin éloigné, et Mme Philippe eut l’idée de le fêter par un repas où elle ne ménagerait rien.

Elle alla consulter Mme Loriot, la cuisinière du château.

— Je veux, dit-elle, faire à notre cousin une soupe qui le régale. Enseignez-moi une soupe.

— Quelle soupe ? dit Mme Loriot.

— Une soupe comme la vôtre, une soupe de riches.

— Oh ! moi, je connais tant d’espèces de soupes, dit Mme Loriot, que je vous engage à faire un pot-au-feu. C’est ce qu’il y a de meilleur et de moins difficile.

— Faudra-t-il mettre du pain dedans ? dit Mme Philippe.

— À votre place, dit Mme Loriot, j’y mettrais du vermicelle. C’est plus distingué.

Mme Philippe courut s’approvisionner, et, rentrée chez elle, vida un plein sac de vermicelle dans son pot, avec le bœuf et les légumes.

Et, le soir, elle servit d’abord le bouillon où chacun put déjà goûter quelques brins de vermicelle qui excitèrent l’appétit.

Puis elle servit les légumes et le gros du vermicelle.

Et elle servit enfin la viande de bœuf et le reste du vermicelle qui s’y était collé comme par un jour d’orage.



X



Madame Corneille fut une fermière économe, et il ne lui arriva qu’une fois dans sa vie d’offrir quelque chose à un de ses domestiques. Il faisait chaud, chaud, ce jour-là ; jamais peut-être il n’avait fait si chaud. Inoccupée et à l’ombre sur sa porte, elle regardait Philippe, alors domestique chez les Corneille, barbouiller de vert une charrue. Coiffé d’un vieux petit chapeau déteint, sans forme, et qui n’était pas de paille, il suait, il fondait, il gouttait. La peau de sa figure devenait rose tendre. Juste sous le soleil, il travaillait tête basse et observé par sa maîtresse, il écartait la couleur, comme un vrai peintre.

Mme Corneille, quoique dure pour les autres et pour elle, ne put se retenir.

— Venez boire un coup, Philippe, dit-elle bourrue.

Philippe ne prit pas le temps de s’étonner. Il vint, comme s’il obéissait à un ordre, et entra derrière Mme Corneille, après avoir quitté ses sabots. MmeCorneille tira du seau une bouteille qui rafraîchissait et elle emplit un verre.

— Avalez, dit-elle, à peine moins impérieuse que si elle eût donné de l’ouvrage.

Philippe but sans cérémonie, comme un trou dans une terre sèche, et brusquement il ôta de sa bouche le verre encore à moitié plein. Il frissonnait, les lèvres rétrécies, toussant et sourcillant.

— On croirait que vous grimacez, dit Mme Corneille. N’est-il pas bon ?

— Si, si, maîtresse, dit Philippe qui tâchait de rire.

— Vous dites si, comme vous diriez non. Le vin aurait-il un goût ?

— Non, non, maîtresse.

— Cette fois, vous dites non, comme vous diriez oui, fit Mme Corneille, du ton qu’elle prenait quand les choses allaient se gâter. Puisque notre vin n’a pas de goût, il vous déplaît donc ? J’aime mieux le savoir. J’irai vous en chercher du meilleur.

— Pour ne pas mentir, maîtresse, il a un petit goût suret, mais c’est plutôt agréable, dit Philippe mal à l’aise.

Il vida le verre, mit ses sabots et retourna colorier sa charrue au soleil.

— Et après, dis-je à Philippe qui hésitait, finissez. Pourquoi, en buvant, faisiez-vous la moue ?

— Parce que, dit Philippe, la maîtresse m’avait versé, au lieu de vin, du vinaigre.

— Du vinaigre ! Ah ! ah ! mon pauvre vieux Philippe !

— Oui, de ce vinaigre rouge qu’elle fabriquait et qui emportait la mâchoire.

— Et vous ne disiez rien ?

— Je n’osais pas.

— Ce n’était qu’une erreur de Mme Corneille.

— Je ne savais pas.

— Comment ? Supposiez-vous qu’elle vous attrapait ?

— Qu’est-ce que je devais croire ? Aujourd’hui même je me le demande. J’étais fort embarrassé. Je me disais : « Si la maîtresse ne le fait pas exprès, faut-il la mortifier, pour une fois qu’elle est gracieuse avec un domestique ? et si elle le fait exprès, si elle s’amuse, faut-il l’empêcher de rire ? » Et, dans le doute, je me taisais.

Mme Corneille s’est aperçue de la méprise ?

— Elle ne m’en a point parlé.

— Vous pouviez lui raconter l’histoire plus tard. Elle aurait ri.

— Elle ne riait guère, dit Philippe, et elle n’aimait pas avoir tort. Chaque fois que le mot me venait au bout de la langue, je ravalais ma langue.

— Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez eu le courage de boire le verre tout entier.

— C’était moins mauvais à la deuxième moitié.

— Cela vous brûlait ?

— Ça piquait un peu l’estomac. Comme la maîtresse regardait ailleurs, j’ai couru m’éteindre avec un pot d’eau fraîche. Les gencives m’ont écumé toute la nuit. Mais le vinaigre est sain. D’abord on est malade, et puis on se trouve fortifié. Je n’y pense plus.

— Peut-être que votre ancienne maîtresse y pense toujours. À votre place, je voudrais en avoir le cœur net.

— Un monsieur comme vous peut-il se mettre à la place d’un domestique ?

— Accordez-moi, Philippe, que vous avez de la bonté de reste.

— Je ne dis pas le contraire.