Temps de lecture
5
min
conte 587LECTURES

Les perdrix

La perdrix et le laboureur vivent en paix, lui derrière sa charrue, elle dans la luzerne voisine, à la distance qu’il faut l’un de l’autre pour ne pas se gêner. La perdrix connaît la voix du laboureur, elle ne le redoute pas quand il crie ou qu’il jure.
Que la charrue grince, que le bœuf tousse et que l’âne se mette à braire, elle sait que ce n’est rien.
Et cette paix dure jusqu’à ce que je la trouble.
Mais j’arrive et la perdrix s’envole, le laboureur n’est pas tranquille, le bœuf non plus, l’âne non plus. Je tire, et au fracas d’un importun, toute la nature se désordonne.

Ces perdrix, je les lève d’abord dans une éteule, puis je les relève dans une luzerne, puis je les relève dans un pré, puis le long d’une haie ; puis à la corne d’un bois, puis...
Et tout à coup je m’arrête, en sueur, et je m’écrie :
— Ah ! les sauvages, me font-elles courir !

De loin, j’ai aperçu quelque chose au pied d’un arbre, au milieu du pré.
Je m’approche de la haie et je regarde par-dessus.
Il me semble qu’un col d’oiseau se dresse à l’ombre de l’arbre. Aussitôt mes battements de cœur s’accélèrent. Il ne peut y avoir dans cette herbe que des perdrix. Par un signal familier, la mère, en m’entendant, les a fait se coucher à plat. Elle-même s’est baissée. Son col seul reste droit et elle veille. Mais j’hésite, car le col ne remue pas et j’ai peur de me tromper, de tirer sur une racine.
Ça et là, autour de l’arbre, des taches, jaunes, perdrix ou motte de terre, achèvent de me troubler la vue.
Si je fais partir les perdrix, les branches de l’arbre m’empêcheront de tirer au vol, et j’aime mieux, en tirant par terre, commettre ce que les chasseurs sérieux appellent un assassinat.
Mais ce que je prends pour un col de perdrix ne remue toujours pas.
Longtemps j’épie.
Si c’est bien une perdrix, elle est admirable d’immobilité et de vigilance, et toutes les autres, par leur façon de lui obéir, méritent cette gardienne. Pas une ne bouge.
Je fais une feinte. Je me cache tout entier derrière la haie et je cesse d’observer, car tant que je vois la perdrix, elle me voit.
Maintenant nous sommes tous invisibles, dans un silence de mort.
Puis, de nouveau, je regarde.
Oh ! cette fois, je suis sûr ! La perdrix a cru à ma disparition. Le col s’est haussé et le mouvement qu’elle fait pour le raccourcir la dénonce.
J’applique lentement à mon épaule ma crosse de fusil...

Le soir, las et repu, avant de m’endormir d’un sommeil giboyeux, je pense aux perdrix que j’ai chassées tout le jour, et j’imagine la nuit qu’elles passent.
Elles sont affolées.
Pourquoi en manque-t-il à l’appel ?
Pourquoi en est-il qui souffrent et qui, becquetant leurs blessures, ne peuvent tenir en place ?
Et pourquoi s’est-on mis à leur faire peur à toutes ?
À peine se posent-elles maintenant, que celle qui guette sonne l’alarme. Il faut repartir, quitter l’herbe ou l’éteule.
Elles ne font que se sauver, et elles s’effraient même des bruits dont elles avaient l’habitude.
Elles ne s’ébattent plus, ne mangent plus, ne dorment plus.
Elles n’y comprennent rien.

Si la plume qui tombe d’une perdrix blessée venait se piquer d’elle-même à mon chapeau de fier chasseur, je ne trouverais pas que c’est exagéré.
Dès qu’il pleut trop ou qu’il fait trop sec, que mon chien ne sent plus, que je tire mal et que les perdrix deviennent inabordables, je me crois en état de légitime défense.

Il y a des oiseaux, la pie, le geai, le merle, la grive avec lesquels un chasseur qui se respecte ne se bat pas, et je me respecte.
Je n’aime me battre qu’avec les perdrix !.
Elles sont si rusées !
Leurs ruses, c’est de partir de loin, mais on les rattrape et on les corrige.
C’est d’attendre que le chasseur ait passé, mais derrière lui elles s’envolent trop tôt et il se retourne.
C’est de se cacher dans une luzerne profonde, mais il y va tout droit.
C’est de faire un crochet au vol, mais ainsi elles se rapprochent.
C’est de courir au lieu de voler, et elles courent plus vite que l’homme, mais il y a le chien.
C’est de s’appeler quand on les divise, mais elles appellent aussi le chasseur et rien ne lui est plus agréable que leur chant.

Déjà ce couple de jeunes commençait de vivre à part. Je les surpris, le soir, au bord d’un labouré. Elles s’envolèrent si étroitement jointes, aile dessus, aile dessous je peux dire, que le coup de fusil qui tua l’une démonta l’autre.
L’une ne vit rien et ne sentit rien, mais l’autre eut le temps de voir sa compagne morte et de se sentir mourir près d’elle.
Toutes deux, au même endroit de la terre, elles ont laissé un peu d’amour, un peu de sang et quelques plumes.
Chasseur, d’un coup de fusil tu as fait deux beaux coups : va les conter à ta famille.

Ces deux vieilles de l’année dernière dont la couvée avait été détruite, ne s’aimaient pas moins que des jeunes. Je les voyais toujours ensemble. Elles étaient habiles à m’éviter et je ne m’acharnais pas à leur poursuite. C’est par hasard que j’en ai tué une. Et puis j’ai cherché l’autre, pour la tuer, elle aussi, par pitié !

Celle-ci a une patte cassée qui pend, comme si je la retenais par un fil.
Celle-là suit d’abord les autres jusqu’à ce que ses ailes la trahissent ; elle s’abat, et elle piète ; elle court tant qu’elle peut, devant le chien, légère et à demi hors des sillons.
Celle-ci a reçu un grain de plomb dans la tête. Elle se détache des autres. Elle pointe en l’air, étourdie, elle monte plus haut que les arbres, plus haut qu’un coq de clocher, vers le soleil. Et le chasseur, plein d’angoisse, la perd de vue, quand elle cède enfin au poids de sa tête lourde. Elle ferme ses ailes, et va piquer du bec le sol, là-bas, comme une flèche.
Celle-là tombe, sans faire ouf ! comme un chiffon qu’on jette au nez du chien pour le dresser.
Celle-là, au coup de feu, oscille comme une petite barque et chavire.
On ne sait pas pourquoi celle-ci est morte, tant la blessure est secrète sous les plumes.
Je fourre vite celle-là dans ma poche, comme si j’avais peur d’être vu, de me voir.
Mais il faut que j’étrangle celle qui ne veut pas mourir. Entre mes doigts, elle griffe l’air, elle ouvre le bec, sa fine langue palpite, et sur les yeux, dit Homère, descend l’ombre de la mort.

Là-bas, le paysan lève la tête à mon coup de feu et me regarde.
C’est un juge, cet homme de travail ; il va me parler ; il va me faire honte d’une voix grave.
Mais non : tantôt c’est un paysan jaloux qui bisque de ne pas chasser comme moi, tantôt c’est un brave paysan que j’amuse et qui m’indique où sont allées mes perdrix.
Jamais ce n’est l’interprète indigné de la nature.

Je rentre ce matin, après cinq heures de marche, la carnassière vide, la tête basse et le fusil lourd. Il fait une chaleur d’orage et mon chien, éreinté, va devant moi, à petits pas, suit les haies, et fréquemment, s’assied à l’ombre d’un arbre où il m’attend.
Soudain, comme je traverse une luzerne fraîche, il tombe ou plutôt il s’aplatit en arrêt : c’est un arrêt ferme, une immobilité de végétal. Seuls les poils du bout de sa queue tremblent. Il y a, je le jurerais, des perdrix sous son nez. Elles sont là, collées les unes aux autres, à l’abri du vent et du soleil. Elles voient le chien, elles me voient, elles me reconnaissent peut-être, et, terrifiées, elles ne partent pas.
Réveillé de ma torpeur, je suis prêt et j’attends.
Mon chien et moi, nous ne bougerons pas les premiers.
Brusquement et simultanément, les perdrix partent : toujours collées, elles ne font qu’une, et je flanque dans le tas mon coup de fusil comme un coup de poing. L’une d’elles, assommée, pirouette. Le chien saute dessus et me rapporte une loque sanglante, une moitié de perdrix. Le coup de poing a emporté le reste.
Allons ! nous ne sommes pas bredouille ! Le chien gambade et je me dandine d’orgueil.

Ah ! je mériterais un bon coup de fusil dans les fesses !