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conte 135LECTURES

Le sabotier

Pas d’enseigne à la boutique, pas de rideaux à la fenêtre, pas de papier collé où les carreaux manquent.

On ne distingue d’abord du sabotier que le poil de son estomac nu. Sa figure est emmaillotée à cause d’un abcès renouvelé chaque saison.

De la sabotière, on ne voit qu’une dent qui tire l’œil et qui empêche de regarder le reste du visage.
Le petit garçon n’a encore jamais rien mis sur sa tête. Pour savoir s’il est un bel enfant il faudrait le laver, comme si on voulait le noyer, et ne pas craindre de changer l’eau du baquet. Il ne montre de propre que ses yeux, quand les paupières se relèvent. Il ne répond pas à nos flatteries. Est-ce mutisme ou timidité ? Ses parents nous l’expliquent mal, tant les effare la visite de ce monsieur et de cette dame qui viennent acheter des sabots.

Madame dit sa pointure, mais le sabotier n’en a pas besoin. C’est plus simple de choisir dans cette rangée de sabots pendus par le talon au fil de fer qui traverse la boutique. Il suffit de les essayer tous.

— On ne vend guère de sabots l’été, dit-il, et nous sommes désassortis, mais ce sera tout de même le diable si vous ne trouvez pas une paire à votre convenance.

Et déjà le sabotier place d’équerre son sabot au nez du mien afin que je pousse ferme et que j’entre.

— Je désire, dit madame, des chaussons avec.

— Excusez, dit la sabotière, nous ne tenons pas le chausson. C’est l’épicière qui le débite.

Ça ne fait rien. On achètera les chaussons après et on garde leur place dans les sabots.

— Voulez–vous, dit madame, avoir l’obligeance de me prêter le tire-bouton ?

Mais le sabotier, qui s’agenouille devant elle, préfère se servir du crochet de son doigt.

Puis, à notre demande, il additionne en marge d’un vieux journal des chiffres connus de lui seul.

On entend toutes les mouches voler.

Le petit garçon cesse de remuer une boîte de clous, et, comme des danseurs gauches, les sabots s’arrêtent sur leur fil. La sabotière plisse le front tandis que son mari calcule, et elle suit le va-et-vient du crayon nain qui pique, à plusieurs reprises, le même chiffre aux lèvres du sabotier, avant de le poser sur le journal.

— Ça fait cinq francs deux sous, dit-il. Ça fera cinq francs net.

Nous acceptons les deux sous. Il y gagne toujours assez.

Madame voudrait quelque chose pour envelopper les sabots.

— Mais, chère amie, lui dis-je, ne voyez-vous pas que ces sabots sont attachés deux à deux au moyen d’une ficelle ? C’est non seulement parce que les deux font la paire, c’est encore afin que je puisse les mettre à cheval au bout d’un bâton et les porter sur mon épaule à travers le village, en sifflant et chantant, comme si nous revenions d’une fête lointaine.