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conte 70LECTURES

Le pied de Jérôme

— Votre pied va-t-il mieux, Jérôme ?

— Un petit peu aujourd’hui, brave monsieur, à cause du vent du nord. S’il faisait un temps d’orage, allez, marchez, je garderais le lit.

— Où diable avez-vous pris ça ?

— Je n’en sais rien. Quand j’ai vu le médecin, il m’a dit : « J’arrive trop tard, Jérôme ! Il fallait soigner votre pied au commencement. » Il parlait à son aise. Est-ce qu’on peut lâcher le travail ? On laisse venir la maladie. Des fois elle s’en va toute seule. Des fois elle revient, et des fois elle reste. Allez, marchez, le médecin m’a fait souffrir. Il me tortillait, me piquait le pied et m’y mettait le feu comme à une souche. À la fin, je lui ai dit : « Je veux bien souffrir, monsieur le docteur, mais je veux savoir si je souffrirai longtemps. » Il m’a répondu : « Jérôme, vous n’en mourrez pas, mais vous ne guérirez pas. Seulement, je peux couper votre jambe. » J’ai crié : « Ah ! non, par exemple, jamais de ma vie ! » et je me suis fâché ! Il est parti sans me dire ce que j’avais et le mal ne me quitte plus. Attendez donc ! une nuit, je me crois sauvé. Je sens que mon pied perce. J’appelle ma fille qui dormait : « Viens voir, il se rend ! » C’était une farce du malheur. Il y avait un trou mais rien ne sortait, rien, rien de ce pied aussi enflé qu’une cornemuse et aussi rouge que le soleil. Ma fille me dit : « Papa, on vous a jeté un sacrilège au pied. » Et elle va se recoucher.

— Heureusement vous avez des économies.

— Allez, marchez, pas la queue d’une. J’ai été bête. J’avais gagné quelques sous. La bâtisse m’a perdu. J’ai fait bâtir d’abord une maison, et après, une grange, et après, une écurie, au lieu de garder mes sous que j’aurais encore.

— Vous louez une partie de votre maison, votre grange, votre écurie ?

— Et mes enfants ? J’en ai trois, mariés, pas plus riches que leur père. Et, comme de juste, ils logent chez moi. Ça leur épargne un loyer ; ils ont assez de peine pour vivre, sans m’aider. Voilà ce que mes bâtisses me rapportent.

— Alors, de quoi vivez-vous ?

— La commune me donne dix livres de pain par semaine, et je cherche le reste quand je peux me traîner sur mes genoux, de porte en porte. Je ne serais plus capable de faire un fagot, même sur une chaise, si on m’apportait les branches. Pour les gens de notre misère, après le travail, il n’y a plus de possible que la fin de tout.

— Mon pauvre vieux, prenez encore cette pièce de dix sous pour patienter.

— Oh ! cher monsieur du bon Dieu ! je me doutais de votre charité. Et j’avais honte. Je n’osais pas déjà repasser devant votre porte. Je trouvais que c’était un peu tôt, et que, de cette manière, vos pièces de dix sous seraient trop près l’une de l’autre. La prochaine fois, allez, marchez, je les écarterai davantage.