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conte 83LECTURES

Le petit point d'à côté

Les cartes jetées, ils se disputent à l’auberge, quand Pierre, qui ne trouve plus ses raisons, se dresse furieux, secoue sa tête au-dessus de Gagnard et lui dit :
— C’est comme pour ta bataille de Solférino ! Tu voudrais me faire croire que tu y étais. Tu n’y étais même pas !
Gagnard se lève aussi.
— Répète un peu ?
— Non, tu n’y étais pas. Si tu y étais, prouve-le, malin !
Gagnard saute lestement sur la table.
— Moi, Gagnard, je n’étais pas à cette bataille ! dit-il en tapotant un vieux cadre pendu à un clou.
— Tu bisques, tu rages, dit Pierre ; mais tu n’y étais pas.
Gagnard, quoique exaspéré, se contient, reprend vent et, sûr de lui, il commence :
— Tu vois cette plaine ?
— Je vois, dit Pierre ; après ?
— Et tu vois cette tour ?
— Oui, dit Pierre, je vois, marche.
— De là-bas, poursuivit Gagnard, nous partîmes comme des chats, pour arriver la-haut comme des lions.
— Je connais ton histoire, dit Pierre, tu la récites par cœur.
— Il faut déloger l’ennemi, dit Gagnard lancé. De cette poutre, notre général, celui qui a des bottes et une culotte blanche, nous le montre du doigt. Sous le feu nourri des Autrichiens qui cause dans nos rangs de cruels ravages, un tambour joue des airs patriotiques sur son instrument national. Ici, le drapeau flotte. Là, un chien se sauve. Ici, les chevaux, les affûts, les caissons s’écrasent pêle-mêle. Là, ma compagnie s’avance en bon ordre pour décider la victoire ; mon capitaine, mortellement frappé par un éclat d’obus, tombe, le sabre haut, à la renverse, et ici, là, où je pose mon pouce, derrière les baïonnettes, au bord d’un nuage de fumée, regarde ce petit point noir, le vois-tu ?
— Et quand je le verrais ? dit Pierre.
— Alors, mon vieux, dit Gagnard, si tu le vois, tu me vois ; ce petit point noir, c’est moi.
— Ah ! c’est toi ? dit Pierre, bon ! je veux bien. Admettons. Et ce petit point noir d’à côté, qui est-ce ?
Gagnard, collé au mur, la tête vide comme un œuf percé, ne répond rien.
— Espèce de farceur ! lui dit Pierre. Tu prétends que tu étais à Solférino et tu ne sais seulement plus qui se trouvait à côté de toi. Tu ferais bien mieux d’avouer tout de suite que tu n’y étais pas, de taire ta langue et de battre les cartes.