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conte 147LECTURES

La mort de Brunette

Philippe, qui me réveille, me dit qu’il s’est levé la nuit pour l’écouter et qu’elle avait le souffle calme.
Mais, depuis ce matin, elle l’inquiète.
Il lui donne du foin sec et elle le laisse.
Il offre un peu d’herbe fraîche, et Brunette, d’ordinaire si friande, y touche à peine. Elle ne regarde plus son veau et supporte mal ses coups de nez quand il se dresse sur ses pattes rigides, pour téter.
Philippe les sépare et attache le veau loin de la mère. Brunette n’a pas l’air de s’en apercevoir.
L’inquiétude de Philippe nous gagne tous. Les enfants même veulent se lever.
Le vétérinaire arrive, examine Brunette et la fait sortir de l’écurie. Elle se cogne au mur et elle bute contre le pas de la porte. Elle tomberait ; il faut la rentrer.
— Elle est bien malade, dit le vétérinaire.
Nous n’osons pas lui demander ce qu’elle a.
Il craint une fièvre de lait, souvent fatale, surtout aux bonnes laitières, et se rappelant une à une celles qu’on croyait perdues et qu’il a sauvées, il écarte avec un pinceau, sur les reins de Brunette, le liquide d’une fiole.
— Il agira comme un vésicatoire, dit-il. J’en ignore la composition exacte. Ça vient de Paris. Si le mal ne gagne pas le cerveau, elle s’en tirera toute seule, sinon, j’emploierai la méthode de l’eau glacée. Elle étonne les paysans simples, mais je sais à qui je parle.
— Faites, monsieur.
Brunette, couchée sur la paille, peut encore supporter le poids de sa tête. Elle cesse de ruminer. Elle semble retenir sa respiration pour mieux entendre ce qui se passe au fond d’elle.
On l’enveloppe d’une couverture de laine, parce que les cornes et les oreilles se refroidissent.
— Jusqu’à ce que les oreilles tombent, dit Philippe, il y a de l’espoir.
Deux fois elle essaie en vain de se mettre sur ses jambes. Elle souffle fort, par intervalles de plus en plus espacés.
Et voilà qu’elle laisse tomber sa tête sur son flanc gauche.
— Ça se gâte, dit Philippe accroupi et murmurant des douceurs.
La tête se relève et se rabat sur le bord de la mangeoire, si pesamment que le choc sourd nous fait faire : « oh ! »
Nous bordons Brunette de tas de paille pour qu’elle ne s’assomme pas.
Elle tend le cou et les pattes, elle s’allonge de toute sa longueur, comme au pré, par les temps orageux.
Le vétérinaire se décide à la saigner. Il ne s’approche pas trop. Il est aussi savant qu’un autre, mais il passe pour moins hardi.
Aux premiers coups du marteau de bois, la lancette glisse sur la veine. Après un coup mieux assuré, le sang jaillit dans le seau d’étain, que d’habitude le lait emplit jusqu’au bord.
Pour arrêter le jet, le vétérinaire passe dans la veine une épingle d’acier.
Puis, du front à la queue de Brunette soulagée, nous appliquons un drap mouillé d’eau de puits et qu’on renouvelle fréquemment parce qu’il s’échauffe vite. Elle ne frissonne même pas. Philippe la tient ferme par les cornes et empêche la tête d’aller battre le flanc gauche.
Brunette, comme domptée, ne bouge plus. On ne sait pas si elle va mieux ou si son état s’aggrave.
Nous sommes tristes, mais la tristesse de Philippe est morne comme celle d’un animal qui en verrait souffrir un autre.
Sa femme lui apporte sa soupe du matin qu’il mange sans appétit, sur un escabeau, et qu’il n’achève pas.
— C’est la fin, dit-il, Brunette enfle !
Nous doutons d’abord, mais Philippe a dit vrai. Elle gonfle à vue d’œil, et ne se dégonfle pas, comme si l’air entré ne pouvait ressortir.
La femme de Philippe demande :
— Elle est morte ?
— Tu ne le vois pas ! dit Philippe durement.
Mme Philippe sort dans la cour.
— Ce n’est pas près que j’aille en chercher une autre, dit Philippe.
— Une quoi ?
— Une autre Brunette.
— Vous irez quand je voudrai, dis-je d’une voix de maître qui m’étonne.
Nous tâchons de nous faire croire que l’accident nous irrite plus qu’il ne nous peine, et déjà nous disons que Brunette est crevée.
Mais le soir, j’ai rencontré le sonneur de l’église, et je ne sais pas ce qui m’a retenu de lui dire :

— Tiens, voilà cent sous, va sonner le glas de quelqu’un qui est mort dans ma maison.