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conte 171LECTURES

La lutte quotidienne

« Il faut en France beaucoup de fermeté, et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom. et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler. »
La Bruyère.

I

Lève-toi matin. Ne devrais-tu pas être debout dès l’aurore ? Et quatre heures, c’est trop tard. Les vignerons sont dans leurs vignes. Devance-les. Le premier, salue le soleil !
Si tu es riche, paie un serviteur qui, chaque matin, d’une respectueuse poussée, te jette sur la descente de lit, car ta femme est faible. Elle te retient. Elle dit que tu as le temps et elle t’amollit par sa tiédeur.
Ne te poses-tu jamais cette question : si tu te couchais et te levais plus tôt, quelle serait ton œuvre ? Songe à la mobilité de l’esprit : la pensée que tu viens d’avoir, tu ne l’avais pas il y a une seconde, et déjà elle t’échappe. La lettre que tu écris, le livre en train, si tu variais tes heures de sommeil et de travail, seraient autres. Tu ne te servirais ni des mêmes idées, ni des mêmes mots. Toute ta vie intellectuelle changerait de forme et de qualité. Tu perds peut-être quotidiennement, à dormir, à manger, à faire la bête, l’instant unique où tu aurais du génie.
Ce problème insoluble ne te trouble guère. Réveillé, tu te plais, sans honte, au lit. Le médecin te dit que sept heures de repos suffisent à un homme de ton âge. Tu dors le double et tu réclames, après une nuit de quatorze heures, ta sieste.
— C’est mauvais pour la digestion, dit le médecin.
Et tu lui répliques :
— Pour celle des autres. Moi je digère mieux.
— Marchez, dit le médecin.
— Je dormirais debout.
— Déjeunez frugalement.
— Je dormirais avec la faim.
— Buvez du café.
— Le café m’empêche de dormir, mais il me laisse le besoin de dormir.
Et tu t’étends sur ta chaise longue.
Tu dors mal, le cou cassé, la chair en proie aux fourmis, le cœur aux remords. Tu rêves de gens qui travaillent, si laborieux qu’ils ne te regardent même pas et que tu devines seulement leur pitié. Et tu dors dans l’oppression, comme on nage entre deux eaux, ni asphyxié, ni libre de respirer.
Ah ! pince-toi, dresse-toi, secoue ta tête qui frappe l’air comme un lent marteau, et vite au travail !
Le travail, voilà le dieu sévère de qui tout dépend.
Sans le travail, le reste n’est rien. Je te le jure par l’expérience universelle.
Cet inconnu de la rue passe léger, heureux et souriant. Je sais pourquoi : il a bien travaillé. Et je sais pourquoi un autre s’esquive, l’allure oblique et les épaules rapprochées. Et quand une tuile te tombe sur le nez, ne cherche point la cause de sa chute. Tu récriminerais vainement et, loin de te consoler, je te dirais avec sécheresse :
— Tu ne travailles donc pas qu’il t’arrive malheur ?
Et surtout, il ne faut jamais tricher.

II

Non, ne triche pas.
Travailler, pour un écrivain, ce n’est ni lire, ni copier des notes, ni observer, ni rêvasser, ni compter ses anciennes dépenses d’énergie.
Et d’abord, tu rejettes loin de toi les livres des autres. Puis tu t’assieds devant une table où tu n’as que de l’encre et du papier. Il est nécessaire que ta poitrine touche la table, sinon, tu mettrais les mains dans tes poches, et tu fixerais le plafond. Approche-toi, saisis ferme ta plume et prends de l’encre. Et que tes yeux n’aillent point errer sur le mur ou se promener par la fenêtre. Mais penche la tête et tourne ton œil en dedans. Et si ta plume sèche, reprends de l’encre, afin d’être prêt. Et laisse ta montre tranquille. Comme un mendiant, sûr d’avoir sonné et que la maison est habitée, s’enracine à sa porte, toi, reste immobile. Ton esprit fait le mort, lasse-le par de patientes provocations. Il cédera. Bientôt la première idée bouge. Elle arrive.
— Et si ça ne vient pas ?
— Ça vient toujours.

III

Mais, lâche incorrigible, tu as disparu : tu es dehors et tu vas, le long du lac, jusqu’au banc, te reposer. Les sapins font cercle derrière toi, et devant ; le lac multiplie ses sourires puérils. Tu écoutes, tu renifles, tu vois. Cette nuit, des amants ont aplati l’herbe du bord. À tes pieds, une bête qui a plus de mille pattes et des couleurs si riches qu’elle semble tombée du soleil, met une année au moins de sa vie à traverser les sables de ce petit désert. Une odeur résineuse te monte au cerveau. Pour décoller tes idées, tu te glisses dans ta barque, et comme ramer te fatigue, tu ouvres un parapluie qui te sert de voile et que la brise incline à son gré. Au milieu du lac, tu t’arrêtes et tu regardes le coteau. On y rentre les foins secs, et des fermes aux prés fauchés, les travailleurs vont et viennent obstinément.
Il n’y a pas de route « carrossable ». Il faut rentrer le foin à dos d’homme. Le porteur descend de la ferme avec son crochet. Les femmes le chargent et peignent son foin au râteau, de peur du gaspillage. Il remonte à la ferme, courbé, enfoui ; ses jambes seules dépassent. Il suit le chemin étroit et raide, où çà et là une pierre le cale. Parfois il hésite à une rigole d’eau courante et ses jambes s’écartent un peu plus. Sa meule de foin l’étouffé et le tire en arrière. Il s’acharne et la sauve d’une pluie prochaine.
C’est la prairie qui grimpe.
Comme tu te trouves bien !
Au bout du toit de la grange un pinson répète par intervalles égaux sa note héréditaire. À force de le regarder, l’œil trouble ne le distingue plus de la grange massive. Toute la vie de ces pierres, de ce foin, de ces poutres et de ces tuiles s’échappe par un bec d’oiseau. Ou plutôt la grange même siffle un petit air.
L’ombre des sapins se teinte selon les nuages. L’eau élastique obéit à ta moindre pesée.
Le lac ne cesse de se rafraîchir aux sources de la montagne. Chants de coqs, cloches de vaches et voix de chiens, les échos répètent tout et tu en profites : ton cerveau se remet à neuf. Tu t’approvisionnes d’images, de bruits et d’odeurs.
Le porteur de foin qui, déchargé, s’essuie le front, envie ta fainéantise. Il a tort ; il te juge mal. Il croit que tu ne fais rien, mais au fond, n’est-ce pas, cher ami, tu fais ce qu’il fait : tu rentres ton foin pour l’hiver.