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conte 63LECTURES

La goutte

Comme je l’aide à rentrer son bois et que nous ramassons les dernières bûches, Papot me dit :
— Tu restes manger la soupe ?
Et je réponds :
— Avec plaisir.
Car je n’aime pas les cérémonies, Papot non plus.
Il fait sa soupe lui-même. Il accroche une marmite d’eau sur le feu ; il y jette une poignée de sel et des légumes. Il tire de l’arche un pain entamé et il commence de couper, avec son couteau, dans une écuelle, de fines langues égales. On croirait qu’elles sortent, légères, du rabot d’un menuisier, et je sais que, pour les réussir comme lui, il faut une longue pratique.
— As-tu faim ? me dit-il.
J’ai tellement faim que, si je ne me retenais pas, je mangerais tout sec, sans lard et sans légumes, les copeaux farineux de l’écuelle.
Papot me dit :
— En veux-tu un pour patienter ?
— Non, merci, faites votre soupe. Tout à l’heure, je lui dirai deux mots.
Actif, il se dépêche. Il va tremper ses doigts dans la marmite et goûte. Il revient tailler le pain de l’écuelle. Il a chaud et s’essuie, d’un tour de bras, avec sa manche où pendent des brins de racine.
Et, peu à peu, je m’occupe moins de la soupe. Je suis distrait par l’éclosion d’une perle sur le front de Papot. D’abord modeste, elle ne brille que d’un faible éclat entre ses deux sourcils. Et je vois qu’elle se déplace et roule et suit la pente inévitable que lui offre la nature. Et bientôt elle miroite au bout du nez, ronde, claire et digne d’enrichir l’oreille d’une femme, car ce n’est pas une perle fausse.
Puis elle a l’air de ne plus tenir que par un fil.
Enfin, elle tombe dans l’écuelle, sur le pain de la soupe. L’écuelle était trop large et le coup de manche arrive trop tard.
Aussitôt ma bouche, pleine de faim, se dégonfle. Passé l’appétit ! Je n’ai plus qu’à chercher un prétexte pour m’en aller, et si je ne trouve rien, je m’en irai quand même, car Dieu n’exige pas que je mange mon pain à la sueur du front des autres.