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conte 116LECTURES

Effets de lune

I

Le soir, si je sens que la lune monte derrière moi, à pas de loup, vite je me retourne et je la regarde en face. C’est plus prudent. Et je voudrais, comme je la regarde, que quelqu’un me lût, dans l’ombre, des détails précis sur elle. Au cœur d’un ignorant, le mystère de la lune fait mal. Elle est le désespoir du poète qui ne peut en dire quelque chose de neuf.

II

Les petites vagues remuent ce soir comme des lèvres de dévotes. La barque trempe à peine. Les rames touchent l’eau avec une légèreté de mains maternelles, et mon amie n’ose pas chanter.
Autour de l’étang, le bois dort dans une brume qu’un cri dissiperait et les lueurs qui flottent sur l’eau s’effaroucheraient d’une pensée vulgaire.
L’étang, le bois, le village ne pèsent rien et ne tiennent plus à la terre, car la lune éclatante nous attire, là-haut, sans effort. De ses rayons, les uns s’attachent aux pointes successives du paysage et l’enlèvent ; les autres se nouent comme des fils à nos yeux, et nous montons vers elle, pendus, aériens.
Je tremble qu’un chien ne jappe, qu’un coq ne se réveille, qu’une de nos deux ombres ne bouge.
Femme aimée, prends bien garde, nous approchons ; mais si tu dis un mot, nous sommes perdus : brusquement, tout va retomber du ciel sur la terre, fils cassés, étang et bois brouillés, rames brisées, rêve en miettes.