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Des différents Âges, de la Vie, de la Maladie et de la Mort

I.
Rien ne coûte tant aux enfants que la réflexion. C’est que la dernière et essentielle destination de l’âme est de voir, de connaître, et non de réfléchir. Réfléchir est un des travaux de la vie, un moyen d’arriver, un chemin, un passage, et non pas un centre. Connaître et être connu, voilà les deux points de repos ; tel sera le bonheur des âmes.

II.
L’enfant prononce les mots avec la mémoire, longtemps avant de les prononcer avec la langue.

III.
* Les enfants tourmentent et persécutent tout ce qu’ils aiment. Quand les enfants jouent, ils font tous les mouvements nécessaires pour se persuader que leurs fictions sont des réalités. Les joujoux sont des images qui mettent les objets extérieurs à leur portée, en les proportionnant avec leur âge, leur stature et leurs forces.
L’accord des mouvements avec les sons charme les enfants.
Pendant notre jeunesse, il y a souvent en nous quelque chose de meilleur que nous-mêmes, je veux dire que nos désirs, nos plaisirs, nos consentements, nos approbations.
Notre âme alors est bonne, quoique notre intelligence et notre volonté ne le soient pas.
Un seul âge est propre à recevoir les semences de la religion. Elles ne germent pas sur un sol qu’ont ravagé les passions, ou qu’elles ont desséché et durci. Tout enfant impie est un enfant méchant ou débauché.
Par l’association des idées, le bonheur du premier âge en fait aimer tous les événements, les mets dont on fut nourri, les chants qu’on entendit, l’éducation que l’on reçut, et les peines mêmes qu’elle causa.
Les plus jeunes ne sont pas dans le devoir, quand ils n’ont pas de déférence pour les plus âgés, ni les plus âgés, quand ils n’exigent rien des plus jeunes.
N’estimez que le jeune homme que les vieillards trouvent poli.
La sagesse philosophique des jeunes gens est toujours folle par quelque point. Comment, dans les troubles de l’âge, garderait-on l’équilibre de la raison ? Comment aurait-on une raison droite, quand le cœur a tant de penchants, et le sang tant de turbulence et de fougue ? Adressez-vous aux jeunes gens : ils savent tout ! L’âge mûr est capable de tous les plaisirs du jeune âge dans sa fleur, et la vieillesse, de tous les plaisirs de l’enfance.
Il est un âge où les forces de notre corps se déplacent et se retirent dans notre esprit.
La première et la dernière partie de la vie humaine sont ce qu’elle a de meilleur, ou du moins de plus respectable ; l’une est l’âge de l’innocence, l’autre l’âge de la raison.
Les passions des jeunes gens sont des vices dans la vieillesse. Un jeune homme méfiant court le danger d’être fourbe un jour.
Pour bien faire, il faut oublier qu’on est vieux, quand on est vieux, et ne pas trop sentir qu’on est jeune, quand on est jeune.
Il n’y a de bon, dans l’homme, que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées.
La jeunesse aime toutes les sortes d’imitations ; mais l’âge mûr les veut choisies, et la vieillesse n’en veut plus que de belles.
Deux âges de la vie ne doivent pas avoir de sexe ; l’enfant et le vieillard doivent être modestes comme des femmes.
La vieillesse aime le peu, et la jeunesse aime le trop. Les quatre amours correspondant aux quatre âges de la vie humaine bien ordonnée, sont l’amour de tout, l’amour des femmes, l’amour de l’ordre, et l’amour de Dieu. Il est cependant des âmes privilégiées qui, s’adonnant, dès la jeunesse et presque dès l’enfance, à l’amour de l’ordre et à l’amour de Dieu, s’interdisent l’amour des femmes, et passent une longue vie à n’aimer rien que d’innocent.
Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.
Les vertus religieuses ne font qu’augmenter avec l’âge ; elles s’enrichissent de la ruine des passions et de la perte des plaisirs. Les vertus purement humaines, au contraire, en diminuent et s’en appauvrissent.
Chaque année il se fait en nous un nœud, comme dans les arbres ; quelque branche d’intelligence se développe, ou se couronne et se durcit. L’oisif studieux sait qu’il vieillit, mais le sent peu ; il est toujours également propre à ses études.
La lenteur de l’âge rend facile la patience dans le travail.
Avec l’âge, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau ; l’esprit se décrépit ; les notions et les opinions se détachent, comme par couches, de la substance médullaire ; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, à mesure que les autres s’en séparent et les y laissent à découvert.
On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès, dans l’âge mûr, consiste à revenir sur ses pas, et à voir où l’on fut trompé. Le désabusement, dans la vieillesse, est une grande découverte. Ce surcroît de vie que nous appelons la vieillesse, aurait toujours beaucoup de prix, quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleurs, sinon plus habiles.
La vieillesse est le temps où la chrysalide entre dans l’assoupissement.
L’âge a ses glaçons ; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds ; ils vont au cœur, mais ils n’y arrivent qu’à la fin.
La vieillesse n’ôte à l’homme d’esprit que des qualités inutiles à la sagesse.
Il semble que, pour certaines productions de l’esprit, l’hiver du corps soit l’automne de l’âme.
Tant qu’il conserve sa raison, il reste à l’homme assez de feu, d’esprit et de mémoire pour converser avec le ciel et avec les âmes simples et bonnes : cela suffit ; tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, pour les plaisirs et pour les honneurs.
Or, quelles affaires a-t-on, de quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin, quand on n’a rien de nécessaire à demander à la fortune, quand on est sage et qu’on est vieux ? La vieillesse, voisine de l’éternité, est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion, mais avec défiance, avec crainte. Si l’on n’a plus alors de passions, on en a eu, et l’on en conserve les habitudes ; si l’on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre ; enfin, on s’est longtemps trompé, et il faut craindre de se tromper encore, et surtout de tromper les autres.
Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur. Une belle vieillesse est, pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l’espérance pour soi ou pour les siens. C’est la perspective d’un âge où l’on se flatte d’arriver ; on aime à voir que cet âge a de la beauté.
Les vieillards sont la majesté du peuple.
Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse, et il ne sied qu’à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté ; on l’y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l’oublier eux-mêmes ; il ne leur est permis de parler que de leur débilité.
Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.
Il est un âge où l’on ne voit dans le visage que la physionomie, dans la stature que le support de la tête, dans le corps enfin que le domicile de l’âme.
Il n’y a de belle vieillesse que celle qui est patriarcale ou sacerdotale, et de vieillesse aimable, que celle du lévite ou du courtisan.
La politesse aplanit les rides.
Il ne convient au vieillard de parler long-temps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.
Craignons une vieillesse sourcilleuse.
Il n’est pas vrai que la vieillesse soit nécessairement dépourvue de grâce. Elle peut en avoir dans les regards, dans le langage, dans le sourire. L’harmonie d’action et l’espèce de franchise tempérée qui produisent la grâce peuvent se rencontrer à tout âge entre notre esprit et nos paroles, entre notre âme et nos manières.
Il y a, dans les vêtements propres et frais, une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s’entourer.
La vieillesse est amie de l’ordre, par cela même qu’elle est amie du repos. Elle aime l’arrangement autour d’elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peine, et facilitant les souvenirs.
La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoir que ce qu’il avait vu.
Il faut réjouir les vieillards.
Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous n’avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard. L’amitié qu’on a pour un vieillard a un caractère particulier : on l’aime comme une chose passagère ; c’est un fruit mûr qu’on s’attend à voir tomber. Il en est à peu près de même du valétudinaire ; on lui appliquerait volontiers le mot d’épictète : « j’ai vu casser ce qui était fragile. » chose effrayante, et qui peut être vraie : les vieillards aiment à survivre.
Avec des sens qui sont éteints, et des forces qui diminuent, on tient plus à la vie à venir qu’à la vie présente, et l’on est malheureux si, ne pouvant plus vivre de celle-ci, on ne veut pas non plus vivre de l’autre. En cherchant à retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes à les saisir, on s’éloigne, on se détourne des biens qui viennent et semblent d’eux-mêmes se donner à nous, tant ils conviennent à nos faiblesses et s’assortissent avec elles, par le peu de force et de vie qu’il faut pour les goûter. à cette époque, la mémoire n’a plus aucun ressort, et, par un bienfait signalé, la crédulité est extrême. Au lieu donc de chercher à ranimer ses souvenirs, il ne faudrait songer qu’à fortifier ses espérances, à les nourrir, à s’y plonger ; car c’est à cela seulement que nous sommes demeurés propres.
Or, les espérances, à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d’une autre vie.
Il n’y a d’heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.
Le temps et la santé, quand ils changent, changent notre tâche et nos obligations. Tout âge est près de sa fin ; il a un avenir toujours proche, et dont il nous importe à tous de nous occuper également, avenir que la jeunesse a sous ses pieds, comme la vieillesse le voit devant ses yeux. Faut-il donc agir, à la fin de la vie, comme au milieu ou au commencement ? Notre action, à cette époque, ne doit-elle pas être dirigée autrement que dans d’autres temps ? Doit-on agir alors pour ce qui fuit, ou pour ce qui s’approche ? Quant à moi, je crois qu’il faut planter et non bâtir, quoi qu’en aient dit les jeunes hommes.
La vie est un pays que les vieillards ont vu et habité. Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s’adresser qu’à eux, pour en demander les routes.
Il faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l’on veut pourvoir à la sûreté de l’avenir.
Notre vie est du vent tissu.
Que de gens boivent, mangent et se marient ; achètent, vendent et bâtissent ; font des contrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis, des plaisirs et des peines ; naissent, croissent, vivent et meurent, mais endormis ! Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier et de mourir. Il faut, tandis qu’on croît, vivre soumis à la volonté de ses parents. Il faut, plus tard, fonder, gouverner et pourvoir, pour le présent et pour l’avenir, sa maison, sa famille et sa société, en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probité et de vertu, en assujettissant assidûment à la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires, sa famille de bons exemples, et ses amis de bons souvenirs. Enfin il faut mourir en espérant une meilleure vie.
Un peu de vanité et un peu de volupté, voilà de quoi se compose la vie de la plupart des femmes et des hommes.
La vie entière est employée à s’occuper des autres : nous en passons une moitié à les aimer, l’autre moitié à en médire.
On a besoin pour vivre de peu de vie ; il en faut beaucoup pour agir.
Nous sommes prêtres de Vesta : notre vie est le feu sacré que nous avons mission d’entretenir, jusqu’à ce que Dieu lui-même l’éteigne en nous.
Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte de rosée.
Chacun est sa parque à lui-même, et se file son avenir.
Il faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits : mettre en accord, en harmonie, le commencement, le milieu et la fin. Nous avons besoin, pour cela, d’y faire beaucoup d’effaçures.
Songe au passé quand tu consultes, au présent quand tu jouis, à l’avenir dans tout ce que tu fais.
Les dettes abrégent la vie. N’aimer plus que les belles femmes, et supporter les méchants livres : signes de décadence.
Il faut accepter de bonne grâce les difformités que le ciel envoie ou que le temps amène.
Le meilleur des expédients, pour s’épargner beaucoup de peine dans la vie, c’est de penser très-peu à son intérêt propre.
On est heureux quand on sort de la santé pour entrer dans la sagesse.
Qui n’a pas l’esprit de son âge, de son âge a tout le malheur, dit Voltaire ; et non-seulement il faut avoir l’esprit de son âge, mais aussi l’esprit de sa fortune et de sa santé.
Les valétudinaires n’ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces.
Ils gardent jusqu’à la fin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu ; il ne nuit qu’à leur durée.
Des forces toujours en travail, une activité sans repos, du mouvement sans intervalles, des agitations sans calme, des passions sans mélancolie, des plaisirs sans tranquillité ! C’est bannir le sommeil de la vie, marcher sans jamais s’asseoir, vieillir debout, et mourir sans avoir dormi.
Vivre médicinalement, ce n’est pas toujours vivre malheureux, quoi qu’en dise le proverbe, si, pendant ce temps, on vit en soi, ou avec soi. Vivre en soi, c’est n’avoir de mouvement que ceux qui nous viennent de nous, ou de notre consentement ; et vivre avec soi, c’est ne rien éprouver qui ne nous soit connu ; c’est être le témoin, le confident, l’arbitre de tout ce qu’on fait, de tout ce qu’on dit et de tout ce qu’on pense ; c’est se servir de compagnon, d’ami et de régulateur ; c’est à la fois mener et contempler la vie.
L’air d’innocence qu’on remarque sur le visage des convalescents, vient de ce que les passions se sont reposées et n’ont pas encore repris leur empire.
Naître obscur et mourir illustre, ce sont les deux termes de l’humaine félicité.
Il faut mourir aimable, si on le peut.
La patience et le mal, le courage et la mort, la résignation et la nécessité arrivent ordinairement ensemble. L’indifférence pour la vie naît avec l’impossibilité de la conserver.
Cette vie n’est que le berceau de l’autre.
Qu’importe donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d’une métamorphose qui n’a sans doute ici-bas que ses commencements ? Lorsque la mort s’approche, la pensée se joue encore du cerveau, comme une vapeur légère prête à se dissoudre. Elle ne s’y fait plus qu’en tournoyant, semblable à la bulle de savon qui va se résoudre en goutte d’eau.
La poésie à laquelle Socrate disait que les dieux l’avaient averti de s’appliquer, avant de mourir, c’est la poésie de Platon, et non pas celle d’Homère, la poésie immatérielle et céleste, dont l’âme est ravie, et qui tient les sens assoupis. Elle doit être cultivée dans la captivité, dans les infirmités, dans la vieillesse.
C’est celle-là qui est les délices des mourants.
Quand on a trouvé ce qu’on cherchait, on n’a pas le temps de le dire : il faut mourir !