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De la Sagesse, de la Vertu, de la Morale, de la Règle et du Devoir

I.
La sagesse est une science par laquelle nous discernons les choses qui sont bonnes à l’âme, et celles qui ne le sont pas. Elle est la science des sciences, car elle en connaît seule la valeur, le juste prix, le véritable usage, les dangers et les utilités.

II.
La sagesse est le repos dans la lumière. Heureux sont les esprits assez élevés pour se jouer dans ses rayons !

III.
Consulte les anciens, écoute les vieillards. Est bien peu sage qui n’a que sa propre sagesse, et bien peu savant qui ne l’est que de sa science. La sagesse est la force des faibles.
L’illusion et la sagesse réunies sont le charme de la vie et de l’art.
Le bon sens s’accommode au monde ; la sagesse tâche d’être conforme au ciel.
La sagesse humaine éloigne les maux de la vie. La sagesse divine fait seule trouver les vrais biens. Il faut employer le mouvement à chercher la sagesse humaine, et le repos ou la méditation à chercher la sagesse divine.
Il n’y a pas assez de sagesse ou assez de vertu dans ceux de nos jugements et de nos sentiments où il n’y a pas assez de patience.
Il ne faut jamais regretter le temps qui a été nécessaire pour bien faire. Ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer.
La vertu est la santé de l’âme. Elle fait trouver de la saveur aux moindres feuilles de la vie.
La vertu cherche à se répandre, et ceux qui l’ont aiment à la donner.
Il faut exercer la vertu, même quand on ne l’a pas, c’est-à-dire l’exercer par sa volonté et contre son inclination. L’habitude fait qu’à la fin elle n’est plus sacrifice ; elle devient goût, instinct, mœurs.
La vertu par calcul est la vertu du vice.
Les vertus rendent constamment heureux ceux qui les ont. Elles rendent meilleurs ceux mêmes qui les voient et ne les ont pas. Sa vertu propre et le bonheur d’autrui, voilà la double fin de l’homme sur la terre.
Son bonheur, en effet, est sa destination suprême ; mais ce n’est pas ce qu’il doit chercher ; c’est seulement ce qu’il peut attendre et obtenir, s’il en est digne.
Il n’y a de grave, dans la vie civile, que le bien et le mal, le vice et la vertu. Tout le reste y doit être un jeu.
On doit refuser la science à ceux qui n’ont pas de vertu.
Il n’est pas inutile, pour être vertueux, de rendre aussi satisfaisant qu’on le peut le témoignage de soi-même.
La nécessité peut rendre innocente une action douteuse ; mais elle ne saurait la rendre louable. La parfaite innocence, c’est la parfaite ignorance.
Elle n’est ni prudente, ni méfiante, et l’on ne peut faire aucun fonds sur elle ; mais c’est une aimable qualité, qu’on révère presque autant et qu’on aime plus que la vertu.
On n’est point innocent, quand on nuit à soi-même.
Les femmes croient innocent tout ce qu’elles osent.
Il n’est point de vertu qui paraisse petite, quand elle se montre sur un grand théâtre.
On aime plus les qualités ; on estime davantage les vertus.
Peut-être, pour les succès du monde, faut-il des vertus qui fassent aimer, et des défauts qui fassent craindre. Les gens de bien de toute espèce sont faciles à tromper, parce qu’aimant le bien passionnément, ils croient facilement tout ce qui leur en donne l’espérance.
Il faut tout faire au gré des gens de bien.
favores ampliandi, odia restringenda : c’est une de ces maximes dont la vérité est cubique, ou qui sont belles et vraies sous quelque face qu’on les envisage. Je crois que la morale seule en a de telles.
La vertu sans récompense ne se plaint pas, ne s’indigne pas, ne s’agite pas ; l’injustice ne produit en elle aucun ressentiment, mais seulement une douce mélancolie.
Tout s’apprend, même la vertu.
Faites que ce qui est vice chez les autres soit chez vous une vertu. Que la colère vous rende modéré, l’avarice généreux, et la débauche tempérant.
La morale est la connaissance des règles auxquelles il nous importe de conformer non-seulement nos actions, mais encore nos affections.
Celles-ci sont une portion si importante de notre manière d’être, que je m’étonne qu’aucun philosophe ne les ait comprises encore dans la définition de l’objet essentiel de la morale. Nos affections, en effet, sont à nos actions ce que les idées sont aux mots. Le point essentiel, en morale comme en logique, est que les premières soient bonnes.
Il faut du ciel à la morale, comme de l’air à un tableau.
J-J Rousseau, dans sa manière d’envisager la morale, aurait pu la définir : « l’art « d’augmenter les passions avec utilité », et il y aurait eu là deux erreurs capitales : premièrement, quant à l’utilité ; car il ne peut y en avoir à augmenter les passions, c’est-à-dire à donner aux hommes plus de passions que la nature ne leur en a donné, ou des passions plus grandes qu’eux ; secondement, quant aux attributions ; car il peut être utile de dresser les passions à conserver, dans leurs opérations, leurs œuvres et leurs moindres mouvements, quelque droiture, quelque ordre, quelque bienséance, quelque beauté ; mais attribuer un pareil soin à la morale, c’est tout confondre. La morale n’est faite que pour réprimer et contenir ; elle est règle, règle immobile et immuable, et par cela même elle est barrière, elle est frein, et non aiguillon.
Nos haines et nos amours, nos colères et notre douceur, notre force et notre faiblesse, notre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger.
Il y a des gens qui n’ont de la morale qu’en pièce ; c’est une étoffe dont ils ne se font jamais d’habit.
La morale est le pain des âmes ; il faut la distribuer aux hommes tout apprêtée : la cribler, la moudre, la cuire, et la leur couper par morceaux.
Sans modèle, et sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire.
Une conscience à soi, une morale à soi, une religion à soi ! Ces choses, par leur nature, ne peuvent point être privées.
Chacun ne peut voir qu’à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d’autrui.
Il faut se pourvoir d’ancres et de lest, c’est-à-dire d’opinions fixes et constantes, garder son lest et rester sur ses ancres, sans dériver.
Laissez d’ailleurs flotter les banderoles, et laissez les voiles s’enfler ; le mât seul doit demeurer inébranlable.
Une maxime est l’expression exacte et noble d’une vérité importante et incontestable. Les bonnes maximes sont les germes de tout bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté.
Les maximes sont à l’intelligence ce que les lois sont aux actions : elles n’éclairent pas, mais elles guident, elles dirigent, elles sauvent aveuglément. C’est le fil dans le labyrinthe, la boussole pendant la nuit.
C’est toujours par l’oubli ou l’inobservation de quelque maxime triviale que tout périclite ou périt.
Il ne faut jamais offrir à l’attention et faire entrer dans la mémoire des hommes de mauvaises maximes bien exprimées.
Souvent on a le sentiment d’une vérité dont on n’a pas l’opinion, et alors il est possible qu’on dirige sa conduite d’après ce qu’on sent, et non d’après ce qu’on pense. Il est même de très-graves matières et des questions fort importantes où les idées décisives doivent venir des sentiments ; si elles viennent d’ailleurs, tout se perdra.
Les idées claires servent à parler ; mais c’est presque toujours par quelques idées confuses que nous agissons ; ce sont elles qui mènent la vie.
Il est un grand nombre de décisions où le jugement n’intervient pas. On décide sans évidence, de lassitude, avec précipitation, pour terminer un examen qui ennuie, ou pour faire cesser en soi une incertitude qui tourmente ; on décide enfin par volonté, et non par intelligence.
La raison peut nous avertir de ce qu’il faut éviter ; le cœur seul dit ce qu’il faut faire.
Dieu est dans notre conscience, mais non dans nos tâtonnements. Quand nous raisonnons, nous marchons seuls et sans lui.
La raison est dans l’homme le supplément universel de l’impuissance de la nature. Penser ce que l’on ne sent pas, c’est mentir à soi-même. Tout ce qu’on pense, il faut le penser avec son être tout entier, âme et corps.
Faire les plus petites choses par les plus grands motifs, et voir dans les plus petits objets les plus grands rapports, voilà le grand moyen de perfectionner en soi l’homme sensible et l’homme intellectuel.
La règle doit être droite comme un fil, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne, même lorsqu’il fléchit ; l’inflexion ne le fausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite ; les esprits durs la font de fer.
Toute règle a sa raison, qui en est l’esprit, et quand, en observant la règle, on doit s’écarter de sa raison, c’est à celle-ci qu’il faut se conformer. En toutes choses donc, suis la règle, ou mieux encore la raison de la règle, si tu la connais. Opposer la nature à la loi, sa raison à l’usage et sa conscience à l’opinion, ce n’est qu’opposer l’incertain au certain, l’inconnu au connu, le singulier à l’universel.
Le but n’est pas toujours placé pour être atteint, mais pour servir de point de mire.
Tel le précepte de l’amour des ennemis.
On ne doit placer la règle suprême ni en soi ni autour de soi, mais au-dessus de soi.
Il faut, quand on agit, se conformer aux règles, et quand on juge, avoir égard aux exceptions.
Qui vit sans but et, comme on dit, à l’aventure, vit tristement. Dans la vie morale, pour avoir du plaisir, il faut se proposer un but et l’atteindre ; or, tout ce qui est but est limite.
Non-seulement il n’y a pas de vertu où il n’y a pas de règle et de loi, mais il n’y a pas même de plaisir. Les jeux des enfants eux-mêmes ont des lois, et n’existeraient pas sans elles ; ces règles sont toujours gênantes, et cependant, plus on les observe strictement, plus on s’amuse.
Il y a, dans la règle, un repos qui attache, à toute autorité qui établit l’ordre, la reconnaissance de ceux qu’elle y soumet. L’homme aime naturellement son guide, celui qui l’instruit, lui commande et le dresse.
Gardons-nous bien de faire une proposition de ce qui est un précepte, une règle, un commandement.
Dans les temps où l’on n’a pas de règles, les gens de bien mêmes valent moins. La vie alors est un pont sans parapets, d’où les emportés se précipitent dans le vice, quand ils le veulent, et les gens ivres, sans le vouloir. On est, dans les bons temps, meilleur que soi-même, et pire dans les temps mauvais. Il faut que chaque homme ait en soi une force qui fasse plier ses actions, même les plus secrètes, à la règle, et qu’il dirige sur lui-même sa pensée et son action, les regards de son intelligence et la main de sa volonté.
Chacun doit être le magistrat, le roi, le juge de soi-même.
Notre goût juge de ce que nous aimons, et notre jugement décide de ce qui convient : voilà leurs fonctions respectives, et ils doivent s’y tenir. Il faut qu’il y ait entre eux la même différence qu’entre l’inclination et la raison.
Nos qualités ne sont qu’un ordre sans lumière, une régularité sans règle, une droiture sans cordeau, un équilibre sans aplomb, une harmonie dont rien ne nous bat la mesure, un instinct de ce qu’il faut être, et non pas de ce qu’il faut faire. Sans le devoir et son idée, point de solidité dans la vertu. Si les sensations sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle.
Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites.
Il nous faut des doctrines convenables à notre faiblesse, sinon nous ne pouvons les supporter, les retenir, les conserver ; convenables à notre force, sinon nous ne pouvons les admettre ou nous en contenter.
Le devoir ! à l’égard de nous-mêmes, c’est l’indépendance des sens, et, à l’égard d’autrui, c’est l’assiduité à l’aide, au support ; aide au bien-être, au bien-faire, au bien-vouloir, au bien-souhaiter ; aide par le concours et la résistance, par le don et par le refus, par la rigueur et la condescendance, par la louange et par le blâme, par le silence et les paroles, par la peine et par le plaisir. Habitants de la même terre, voyageurs du même moment et compagnons de la même route, nous devons tous nous entr’aider, et, lorsque nous arriverons au gîte, il faudra d’abord rendre compte de ce que nous aurons fait les uns pour le bonheur des autres, pour le bonheur ou la vertu. Un souris nous sera payé.
Nous avons beau faire, nous n’aurons jamais en propre que la pénétration dont le ciel nous a doués. Tout le reste n’est qu’une apparence trompeuse, un mensonge qui cache notre nullité. Mais par le cœur et par les actions, nous pouvons devenir tous les jours meilleurs.
Comme instruments, nous avons une destination ; comme créatures morales, nous avons une liberté.
La vie et la mort, par lesquelles nous entrons dans le monde ou nous en sortons ; les richesses et la pauvreté, qui nous y assignent une place ; la gloire et la honte, l’élévation ou l’abaissement, qui nous y font jouer un rôle, tiennent au train général des affaires humaines, et font partie de notre destinée. Dieu s’en est réservé la répartition ; il en distribue, à son gré, une mesure à chaque individu. Le bien et le mal, au contraire, sont dans nos mains, ou, comme dit l’écriture, dans les mains de notre conseil, parce qu’ils font nos mérites et nos démérites. De même donc que nous sommes assujettis à deux mouvements, celui de la terre et le nôtre, de même nous sommes dominés par deux volontés, la nôtre et celle de la providence ; auteurs de la première, et instruments de celle-ci ; maîtres de nos œuvres, pour mériter la récompense assignée à la vertu, et machines pour tout le reste. être meilleurs ou pires dépend de nous ; tout le reste dépend de Dieu.
Il serait facile de prouver la liberté par le crime, qui est une résistance au penchant de notre nature vers le bien-faire, et par les actes de vertu, qui sont une déviation de notre penchant vers le bien-être.
Il faut que les hommes soient les esclaves du devoir, ou les esclaves de la force.
Quand une fois l’idée exacte du devoir est entrée dans une tête étroite, elle n’en peut plus sortir.
Sans le devoir, la vie est molle et désossée ; elle ne peut plus se tenir.
Il ne faut pas regarder le devoir en face, mais l’écouter et lui obéir les yeux baissés.
Il y a de l’impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré.
Toujours occupé des devoirs des autres, jamais des siens, hélas ! L’homme véritablement vertueux remplit ses devoirs dans leur ordre, et fait céder les petits aux grands.
Il faut sacrifier son humeur à son rôle, et ses vertus mêmes à son devoir.
Les devoirs ont une loi qui en règle l’accomplissement. Aucun bon sentiment ne doit excéder le cercle de son ordre propre. Point d’empressement sans mesure ; point d’élan qui soit trop subit ; que la force ait de la souplesse ; que l’égalité soit dominante ; qu’on ait l’empire de soi-même, et que, par cet empire, on soit maître de ses vertus, en leur imposant l’à-propos.
Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l’esprit une musique qu’exécutent leurs actions ! Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nômes éternels.