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De l’Éducation

I.
L’idée de l’ordre en toutes choses, c’est-à-dire de l’ordre littéraire, moral, politique et religieux, est la base de toute éducation.

II.
Les enfants n’obéissent aux parents que lorsqu’ils voient les parents obéir à la règle. L’ordre et la règle, une fois établis et reconnus, sont la plus forte des puissances.

III.
* Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques. On peut appliquer à l’enfance ce que M De Bonald dit qu’il faut faire pour le peuple : peu pour ses plaisirs ; assez pour ses besoins ; et tout pour ses vertus.
L’éducation doit être tendre et sévère et non pas froide et molle.
Les enfants doivent avoir pour amis leurs camarades, et non pas leurs pères et leurs maîtres.
Ceux-ci ne doivent être que leurs guides.
La crainte trempe les âmes, comme le froid trempe le fer. Tout enfant qui n’aura pas éprouvé de grandes craintes, n’aura pas de grandes vertus ; les puissances de son âme n’auront pas été remuées. Ce sont les grandes craintes de la honte qui rendent l’éducation publique préférable à la domestique, parce que la multitude des témoins rend le blâme terrible, et que la censure publique est la seule qui glace d’effroi les belles âmes. La crainte fixe l’amour, au moins dans les enfants. Il y a, dans le premier de ces sentiments, quelque chose d’austère qui empêche l’autre de s’évaporer.
Trop de sévérité glace nos défauts et les fixe ; souvent l’indulgence les fait mourir. Un bon approbateur est aussi nécessaire qu’un bon correcteur.
Quand on applique la sévérité où il ne faut pas, on ne sait plus l’appliquer où il faut.
Apprenez aux enfants à être vertueux, mais non pas à être sensibles. On peut être raisonnable de la raison d’autrui, et bienfaisant par maximes, car la vertu s’acquiert ; mais la sensibilité d’emprunt est une hypocrisie odieuse : elle donne un masque pour un visage.
Souvenons-nous-en bien, l’éducation ne consiste pas seulement à orner la mémoire et à éclairer l’entendement ; elle doit surtout s’occuper à diriger la volonté.
Le discernement vaut mieux que le précepte, car il le devine et l’applique à propos.
Donnez donc aux enfants la lumière qui sert à distinguer le bien du mal, en toutes choses, sans leur vouloir enseigner tout ce qui est mal et tout ce qui est bien, détail immense et impossible ; ils le distingueront assez.
Il faut que les enfants aient un gouverneur en eux-mêmes : il y est mieux placé et plus assidu qu’à leurs côtés. Tous sont disposés à le recevoir, et il y a dans leur conscience une place toujours prête pour lui.
Ni en métaphysique, ni en logique, ni en morale, il ne faut placer dans la tête ce qui doit être dans le cœur ou dans la conscience.
Faites de l’amour des parents un sentiment et un précepte ; mais n’en faites jamais une thèse, une simple démonstration. On pourrait tellement préparer l’éducation de l’homme que tous ses préjugés seraient des vérités, et tous ses sentiments des vertus.
Il faut rendre les enfants raisonnables, mais non les rendre raisonneurs. La première chose à leur apprendre, c’est qu’il est raisonnable qu’ils obéissent, et déraisonnable qu’ils contestent. L’éducation, sans cela, se passerait en argumentations, et tout serait perdu, si tous les maîtres n’étaient pas de bons ergoteurs.
Quand les enfants demandent une explication, qu’on la leur donne et qu’ils ne la comprennent pas, ils se contentent néanmoins, et leur esprit demeure en repos. Et cependant qu’ont-ils appris ? Que ce qu’ils ne voulaient plus ignorer est très-difficile à connaître ; or, cela même est un savoir ; ils attendent, ils patientent, et avec raison.
L’éducation se compose de ce qu’il faut dire et de ce qu’il faut taire, de silences et d’instructions. Il y a partout des verenda, nefanda, silenda, tacenda, alto premenda.
Conservons un peu d’ignorance, pour conserver un peu de modestie et de déférence à autrui : sans ignorance point d’amabilité. Quelque ignorance doit entrer nécessairement dans le système d’une excellente éducation.
Rien de trop terrestre et de trop matériel ne doit occuper les jeunes filles. Il ne faut entre leurs mains que des matières légères. Comme la nature les dégage, en quelque sorte, de la terre et les forme élancées pour les faire belles, il faut que l’éducation fasse pour leur âme ce que la nature a fait pour leur corps. Tout ce qui exerce pleinement le tact, principalement sur les choses qui ont de la vie, est peu convenable à leur pureté et la détruirait.
Elles le sentent si bien par instinct qu’elles regardent beaucoup et touchent peu ; elles ne touchent même les choses les plus délicates que de l’extrémité de leurs doigts. Elles ressemblent à l’imagination et ne doivent qu’effleurer comme elle. Ce qu’il y a de moins virginal entre nos sens, en effet, c’est le tact.
Aussi remarquez qu’une fille ne touche rien comme une femme, ni une femme chaste en son âme comme celle qui ne l’est pas.
On ne voit dans les jeunes gens que des étudiants ; moi j’y vois de jeunes hommes.
Soufflez sur eux une molle indulgence, et faites fleurir leurs passions ! Ils en recueilleront des fruits amers.
En élevant un enfant, songez à sa vieillesse.
Il n’est pas bon d’apprendre la morale aux enfants en badinant. S’il doit y avoir, dans la vie humaine, quelque chose d’immuable et d’indépendant de nos goûts, de nos fantaisies, de notre volonté, c’est le devoir. C’est là le terme qu’il ne faut jamais remuer, le rocher où l’on se sauve, et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions.
Il nous importe d’accoutumer notre esprit à le considérer comme ne devant jamais changer ni de solidité, ni de place. Cependant, dans la plupart de leurs leçons badines, nos derniers moralistes font du devoir une espèce de jouet avec lequel ils prétendent exercer la jeunesse à bien faire. Ils lui donnent mille faces, et, l’asseyant sur le sable mouvant de notre imagination ou de notre sensibilité, ils veulent en faire l’objet de ce qu’il y a de plus léger et de plus variable en nous, notre plaisir.
Ce n’est pas ainsi qu’il faut traiter cette grande affaire de la vie, d’où dépend toute la vertu. Il est essentiel de la conduire avec une gravité profonde, constante, uniforme ; et cela importe non-seulement au bonheur des hommes, mais aux plaisirs mêmes de l’enfance.
Il y a, dans l’âme humaine, dès le moment où elle se forme, une partie sérieuse, aussi bien qu’il en est une légère et frivole.
Les enfants participent à la fois de l’impulsion qui les jeta où ils sont venus et du progrès qui les entraîne où ils doivent aller. Ils sentent leur destination éloignée, plus encore qu’ils ne se ressentent de leur origine si proche.
S’il y a autour d’eux un mouvement qui les distrait, il y a devant eux une lumière qui les attire, lumière si convenable à leur nature, que, sans qu’ils la distinguent nettement, tout ce qui en participe les charme.
Le sublime de tous les genres, celui des mots, celui des sentiments, leur cause toujours du plaisir ; tous lui paient le tribut d’une admiration aveugle. Vous ne sauriez donc satisfaire à tous leurs besoins, en cherchant à les amuser par un éternel badinage. Leur esprit veut s’en reposer ; et, quand vous leur présentez comme plaisant ce qui par sa nature est sérieux ; quand vous leur faites pratiquer, en se jouant et comme un divertissement, ce qui doit être pratiqué posément et comme un sacrifice, ils sentent, malgré eux et malgré vous, dans leur conduite, le malaise secret et le mécontentement involontaire d’une fausse position.
Ne montrez aux enfants rien que de simple, de peur de leur gâter le goût, et rien que d’innocent, de peur de leur gâter le cœur.
éloignez d’eux cette morale qui ressemble à une eau qui n’a pas de source, et ne leur faites boire que des eaux vives.
Le mot sage dit à un enfant, est un mot qu’il comprend toujours, et qu’on ne lui explique jamais.
Ce qu’on regrette de l’ancienne éducation, c’est ce qu’elle avait de moral, et non ce qu’elle avait d’instructif ; c’est le respect qu’on avait pour les maîtres, et celui qu’ils avaient pour eux-mêmes ; c’est le spectacle de leur vie et de l’idée qu’on s’en faisait ; c’est l’innocence de ce temps, et la piété qu’on inspirait à l’enfance pour les hommes et pour le ciel : bonheur de l’homme à tous les âges ! everso succurrere seclo, devrait être la devise de l’université.
Pour enseigner la vertu, dont il est tant parlé dans Platon, il n’y a qu’un moyen : c’est d’enseigner la piété.
C’est au prêtre seul à instruire les enfants dans la religion. Le maître d’école ne doit leur apprendre qu’à prier Dieu. Le soin du corps et l’apprentissage des arts, la négligence de l’esprit et l’ignorance des devoirs, sont les caractères de l’éducation nouvelle.
Il ne faut ni que les pères, ni que les maîtres paraissent se mêler de l’animalité des jeunes gens. Renvoyez cette sale et importante matière au confesseur, qui peut seul la traiter sans souillure pour l’élève et pour lui, parce que Dieu intervient et se place entre eux.
Il faut regretter, pour la jeunesse, les leçons de itié que jadis ses regards rencontraient partout, jusque sur les vitraux des cloîtres, dans l’aspect des monastères, et à la vue de ces prie-dieu au pied d’un crucifix, qui formaient, dans chaque maison, à la tête du lit du maître, une chapelle domestique.
Des écoles de piété ! Elles nous paraîtraient, si nous étions sages, indispensables à cet âge qui a besoin qu’on le dresse à aimer le devoir, car il va aimer le plaisir. La direction de notre esprit est plus importante que son progrès.
Il faut laisser à chacun, en se contentant de les perfectionner, sa mesure d’esprit, son caractère et son tempérament. Rien ne sied à l’esprit que son allure naturelle ; de là son aisance, sa grâce et toutes ses facilités réelles ou apparentes. Tout ce qui le guinde lui nuit ; en forcer les ressorts, c’est le perdre. Nous portons tous quelques indices de nos destinations.
Il ne faut pas les effacer, mais les suivre, sans quoi nous aurons inévitablement une fausse et malheureuse destinée. Il faut que ceux qui sont nés délicats, vivent délicats, mais sains ; que ceux qui sont nés robustes, vivent robustes, mais tempérants ; que ceux qui ont l’esprit vif, gardent leurs ailes, et que les autres gardent leurs pieds.
Les secours donnés à l’esprit pour le rendre plus attentif et plus étendu, sont une force prétendue, une industrie acquise, qui le trompent également sur sa nature et sur ses forces naturelles : erreur grave et funeste.
Rien ne corrige un esprit mal fait : triste et fâcheuse vérité, qu’on apprend tard et après bien des soins perdus.
N’avoir reçu que l’éducation commune aux autres hommes, est un grand avantage pour ceux qui leur sont supérieurs, parce qu’ils leur sont plus semblables.
Aux enfants, en littérature, rien que de simple. La simplicité n’a jamais corrompu le goût ; tout ce qui est poétiquement défectueux est incompatible avec elle. C’est ainsi que la limpidité de l’eau se détruit par le mélange de matières trop terrestres. Notre goût alimentaire se corrompt par des saveurs trop fortes, et notre goût littéraire, pur dans ses commencements, par les expressions trop prononcées. Ménagez, égayez la vue de ces jeunes esprits ; donnez-leur des auteurs qui la reposent et la réjouissent. Ne donnez aux enfants que des modèles de bonhomie et de bon goût ; ne mettez entre leurs mains que des auteurs où leur âme trouve à la fois un mouvement et un repos perpétuels, qui les occupent sans efforts et dont ils se souviennent sans peine.
Il faut donner pour exemples, aux enfants, des phrases où l’accord entre l’adjectif et le substantif soit non-seulement grammatical, mais moral. L’épithète est un jugement, et le plus insinuant de tous, car il se glisse avec le mot ; et si rien n’est plus important que les idées saines, rien n’est plus important aussi que cet accord. Je dirai donc à nos faiseurs de thêmes : joignez toujours aux substantifs des adjectifs qui expriment l’idée et le sentiment qu’il faut avoir de chaque chose ; mettez tout à sa place dans l’esprit, en laissant tout à sa place dans le monde.
Il faut apprendre aux enfants le terme propre, et leur laisser trouver le terme figuré. La préférence exclusive qu’on accorde aux mathématiques, dans l’éducation, a de grands inconvénients. Les mathématiques rendent l’esprit juste en mathématiques, tandis que les lettres le rendent juste en morale. Les mathématiques apprennent à faire des ponts, tandis que la morale apprend à vivre.
Les sciences sont un aliment qui enfle ceux qu’il ne nourrit pas ; il faudrait le leur interdire. Ce mets vanté leur fait dédaigner une autre nourriture qui serait meilleure pour eux, aveuglés et flattés qu’ils sont de leur faux embonpoint.
Il y a des sciences bonnes, dont l’existence est nécessaire à la société et la culture inutile aux esprits ; telles sont les mathématiques.
Votre géométrie est bonne peut-être à redresser l’esprit de l’homme ; mais elle raidit celui de l’enfant ; elle est opposée à la docilité.
Il faut que les idées spirituelles et morales entrent les premières dans la tête, car si elles y trouvaient la place prise par les dogmes de la physique, elles ne pourraient plus s’y faire jour. L’esprit alors habitué à se contenter de notions grossières en refuserait de meilleures.
En apprenant le latin à un enfant, on lui apprend à être juge, avocat, homme d’état.
L’histoire de Rome, même celle de ses conquêtes, enseigne à la jeunesse la fermeté, la justice, la modération, l’amour de la patrie.
Les vertus de ses généraux étaient encore des vertus magistrales, et, sur leur tribunal militaire, ils n’avaient point une autre contenance que sur la chaise curule. Les actions et les mots, les discours et les exemples, tout concourt, dans les livres latins, à former des hommes publics. Ces livres suffiraient pour apprendre au magistrat, qui connaîtrait l’histoire et la position de son pays, quels sont ses devoirs et quels doivent être ses mœurs, ses talents et ses travaux. C’est ce que savait fort bien un magistrat illustre, qui, dans ce siècle où des livres excellents ont décrié l’éducation ancienne, et où beaucoup de gens n’approuvent que l’étude des langues modernes, disait, avec autant de courage que de raison : « je veux que mon fils sache beaucoup de latin. » il suffit, pour une éducation noble et lettrée, de savoir de la musique et de la peinture ce qu’en disent les livres.
La manie de classifier peut être bonne à l’endoctrinement, mais elle est inutile à la science. Elle aide l’élève à répondre, et le docteur à enseigner ; mais elle n’apprend ni à l’un ni à l’autre à connaître. Elle est toute pédagogique, et rien au delà.
Souvent on apprend, par la réunion, plus facilement que par la division et la simplicité.
C’est ainsi qu’une médaille, en imprimant dans la mémoire le nom d’une ville, donne à l’enfant plus de facilité pour retenir celui d’une province, et que, partant de là comme d’un point connu, il se met plus aisément, de proche en proche, l’univers entier dans la tête.
L’histoire et la numismatique rendent l’étude de la géographie moins laborieuse, quoiqu’elles paraissent la compliquer. C’est que cette complication apparente n’est, en effet, qu’une juxta-position de simplicités réelles, dont chacune offre à l’esprit un degré, un échelon, une branche, à l’aide desquels il arrive au sommet, en sautant et en se jouant. Une analyse exacte et rigoureuse est donc quelquefois, et en un certain sens, un moyen d’ignorer plus qu’un moyen d’apprendre.
Une douce lumière, imperceptiblement insinuée dans les esprits, y porte une joie qui s’y augmente par la réflexion.
Qui n’a qu’un ton est monotone ; qui est monotone devient ennuyeux. Apprenez donc à la jeunesse toutes les formes du discours, et dressez-la à les mettre en œuvre avec facilité.
Le même ton ennuie, mais non la même voix ; la même manière, mais non la même main ; la même couleur, mais non le même pinceau. Il y a une uniformité qui plaît. Virgile est Virgile partout ; ainsi de Raphaël, de Greuze, de Fénelon, de Bossuet, de La Fontaine, de Racine ; vox hominem sonat ; on les retrouve et on les reconnaît avec délices, toujours les mêmes dans des ouvrages différents.
L’ouvrage déplaît, si l’on n’y reconnaît pas l’auteur. Celui-ci a opéré pendant que son âme était absente ; c’est une œuvre de son pinceau, de sa plume, et non de lui ; c’est l’art ou le métier tout seul ; ce sont des lignes et des couleurs, de l’encre et du papier ; mais il n’y a là qu’une apparence de livre, un mets insipide et froid : le maître y manque. L’âme sommeille quelquefois, il est vrai, bonus dormitat homerus ;
mais pourvu qu’on la sente, qu’on l’entrevoie, qu’on la devine, on est content. Elle plaît assoupie, oisive ou distraite. Les fautes mêmes font plaisir, si elle y a contribué ; mais rien n’est beau sans elle.
Il est plus aisé de rendre la régularité belle que le désordre beau, parce que celui-ci repousse la beauté, et qu’il faut, pour l’introduire en lui, une puissance singulière, et que la nature seule peut donner. C’est donc la régularité qu’on doit donner pour modèle aux commençants. Les maîtres seuls ont le droit de s’en proposer un autre.
Le plaisir que les hommes goûtent à se sentir instruire, suffirait à leur bonheur ; en être cause devrait aussi suffire à notre ambition ; mais nous ne nous contentons pas d’être utiles : nous voulons éblouir.
On ne remarque pas assez à quel point les mœurs et les humeurs du maître, manifestés par sa physionomie, ont d’influence sur les enfants, et les forment ou les déforment.
Craindre de passer pour un pédant, dans la profession de l’enseignement, c’est être un fat.
Enseigner, c’est apprendre deux fois.
Il faut que les livres d’un professeur soient le fruit d’une longue expérience, et l’occupation de son éméritat.

LX.
« Inspirez, mais n’écrivez pas », dit Lebrun ; c’est ce qu’il faudrait dire aux professeurs ; mais ils veulent écrire, et ne pas ressembler aux muses.