Temps de lecture
2
min
nouvelle 188LECTURES

Variation sur un air connu

Il pleut, il pleut, bergère ; presse tes blancs moutons : l’orage hurle, la pluie raie le ciel de fils gris, les éclairs strient de jets blancs les nuages qui se heurtent et s’écroulent ; rentre tes blancs moutons.
Les pauvres bêtes bêlent désespérément et lèvent au ciel leurs têtes hagardes ; elles courent, éclaboussent d’eau leur robe grise, se précipitent les unes sur les autres, s’enchevêtrent les pattes, tombent, se relèvent, bondissent comme une houle, tandis que le grand chien noir, ébouriffé, trempé jusqu’aux os, les frôle en baissant la tête et en grognant.
Ô ma petite bergère, que tu es changée ! Toi si mignarde, si frétillante, tu ne sautes plus dans l’herbe avec tes bas de soie brodés et tes mignonnes mules de satin rose, tu ne pinces plus de tes jolis doigts ta jupe qui bouillonne et crépite à chacun de tes sauts, tu clapotes lourdement dans l’eau avec des souliers gauchis et des pieds énormes ! Ta face béate, cuivrée par le soleil, bouffie par la graisse, se détache, déplorablement rouge, des ailes d’un chapeau amolli et boueux ; tes cheveux incultes ne fleurent plus les excitantes senteurs de la maréchale, et tes yeux si bizarrement lutins, dans leur cercle de pastel, ne décèlent plus que le grossier hébétement d’une fille de ferme !
Ô Estelle ! si Némorin, qui devait aller chez ton père lui demander ta main, te voyait si fantastiquement enlaidie, crois-tu qu’il s’écrierait : « En corset, qu’elle est belle ! Ô ma mère, voyez-la ! » Hélas ! lui aussi est bien changé ! Au lieu d’un galant cavalier au pourpoint céladon, agrémenté de bouffettes roses, aux chausses lilas ou jaune tendre, je vois un gros vacher vêtu d’une souquenille érodée, délavée et racornie par la pluie et le soleil.
Où donc est ta houlette enrubannée de faveurs bleues ? ô Némorin ! Où donc ta panetière, ta chemisette godronnée ? ô Estelle ! Où donc surtout ta taille fringante, ton regard enjôleur, plein de menteuses mignotises ?
Las ! tout cet exquis et pimpant attirail a disparu depuis longtemps ! Ces ondoiements de jupes, ces bruissements de linge, ces cliquetis de pierres fines, ces sifflements de la soie dans des forêts de théâtre, sous des feuillages bleutés, ont disparu pour jamais !
Et pourtant tu voudras peut-être les revêtir, ces falbalas que je regrette, maritorne joufflue ! Tu feras comme tes sœurs, comme tes aînées, tu iras à Paris, et ta robuste armature y fléchira sous le poids des grandes saouleries et des combats lubriques ! Et qui sait si, un soir de mi-carême, lasse de traîner en vain sur l’asphalte des trottoirs tes charmes frelatés et malsains, tu ne décrocheras pas dans l’arrière-boutique du fripier la défroque des bergères de Watteau que tu iras promener dans un bal, à la recherche d’une pâture incertaine ?
Ah ! mieux eût valu pour toi garder tes haillons de paysanne, mieux eût valu rester dans ton village, car tu regretteras plus d’une fois le temps où tu gardais les moutons ; plus d’une fois tu te sentiras obsédée par d’invincibles malaises, alors que ce refrain retentira dans ton âme, pleine de rancunes et de détresses :
Il pleut, il pleut, bergère ; presse tes blancs moutons : l’orage hurle, la pluie raie le ciel de fils gris, les éclairs strient de jets blancs les nuages qui se heurtent et s’écroulent ; rentre tes blancs moutons.