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nouvelle 232LECTURES

Une goguette

Dans le quartier de Montrouge-Plaisance, une triste rue s’étend qui naît près d’un passage à niveau de chemin de fer, à côté des ateliers à machines de la gare de l’Ouest, prend en écharpe la chaussée du Maine et s’arrête enfin, non loin de l’extraordinaire bal Grados, rue de la Gaieté.

De cette rue, un marchand de vins ouvre sur un trottoir une boutique barbouillée de chocolat et rechampie de filets jaune-serin. Ce n’est pas le marchand de vins moderne avec ses dorures, ses glaces, son immense comptoir d’étain, surmonté à chaque bout de mousquetaires ou de mignons en similibronze qui surveillent, l’épée ou le drapeau en main, le filet d’eau en train de chanter dans la piscine où baignent des verres ; ce n’est même pas le marchand de vins des quartiers populeux avec ses barreaux rouges et ses raisins en tôle bleue, au-dessus de la porte, c’est le vulgaire mastroquet des anciens temps, c’est la boutique nue, sans cabinets séparés par des cloisons découpées, à hauteur d’homme. Une salle humide comme une cave, sans papier collé au mur, sans sable jaune qui boive au moins le liquide rejeté par les buveurs, six tabourets, deux tables de bois et, dans un coin, un petit comptoir au milieu duquel trône, coupé au ventre, un buste d’homme versant les manches retroussées jusqu’aux coudes sur des bras poilus, des brocs de vin qui mousse en gloussant dans le verre subitement violet des litres.

Huit heures du soir sonnent à peine ; la salle est presque vide. Un chat roulé en boule sur une table se lève, s’étire, fait le dos de chameau et va flairer une vieille femme qui dévore, silencieuse, du fromage d’Italie dans un papier ; on traverse la pièce, on pousse une porte et l’on descend cinq marches ; la goguette est là dans une cour.

Quatre murailles se dressent, quatre derrières de maisons trouées de lucarnes. Une lumière paraît de temps à autre au travers des grilles qui les garnissent, puis s’en va ; l’on ne paraît pas séjourner longtemps dans chacune de ces pièces.

En bas, dans la cour, l’obscurité est à peu près complète ; une lampe à schiste éclaire, seule, enfumant les murs ; cependant, les yeux s’habituent à l’ombre, et alors, confusément, l’on distingue des arbres plantés dans des barriques, des pins et des lauriers-roses, des tables, du gravier qui crie sous les pas et, tout au fond, une tonnelle qui abrite un grouillement de foule. La cour fourmille d’ailleurs de gens ; les tables sont encombrées, c’est à peine si près d’un enfant qui me tambourine aussitôt les jambes avec ses pieds, j’ai pu parvenir à trouver place. Un garçon arrive et demande ce que l’on veut boire ; les consommations sont peu variées ; tout le monde réclame un saladier et bientôt l’on entend au-dessus des voix, le bruit du sucre que l’on écrase à coups de cuillers dans un peu d’eau, puis le dégoulinage des litres qui tombent en cascade dans la faïence.

Un second quinquet s’allume, à l’autre bout de la cour, et alors apparaît une petite estrade et le profil de l’homme-orchestre assis sur une chaise sans dossier, une grosse caisse dans le dos, cymbales par-dessus, un immense biniou dégonflé entre les bras. Deux autres figures coiffées de chapeaux pointus, des modèles italiens avec des dents de loup, s’installent sur des tabourets et ils lèchent aussitôt pour la lubréfier la bouche de leurs flageolets.

— Un peu de silence ! crie une voix enrouée.

Et l’homme-orchestre se lève, souffle dans son instrument qui s’emplit comme un ballon et jappe tel qu’un chien, tandis que la mailloche tape sur la caisse et que les cymbales claquent. Il joue la « Mandolinata » avec calme d’abord, puis sans qu’on sache pourquoi, il presse le mouvement, accélère les borborygmes du biniou, suivi dans cette hâte fébrile par ses comparses, qui sucent plus avidement le bec des flageolets qui crient dans la nuit, et vous entrent dans l’oreille comme une pointe.

Satisfait, l’homme-orchestre remue ses yeux qui rient et s’assied. Un ouvrier se lève d’une table.

— C’est Jules !

— Tu crois ?

— Oh, j’en suis sûr !

Des pleurs d’enfants accompagnés par l’aboiement d’un terrier coupent cette conversation échangée par des gens qu’on ne voit pas.

— Eh ! garçon, de la flotte ! hurle, en traînant, une voix canaille, tandis que le garçon apporte une carafe d’eau.

Puis le silence se rétablit.

— Vas-y, négociant ! crie une femme à un ouvrier qui s’achemine vers l’estrade.

— À la commode ! glapit une autre.

Le patron a paru en haut de l’escalier conduisant dans la cour ; il tient tout le cadre de la porte avec ses épaules et croise, la mine rogue, de formidables bras.
Personne ne dit plus mot. L’ouvrier monté sur l’estrade se dandine, un peu renversé en arrière, et il commence, sans accompagnement de musique, d’une voix profonde creusée par le trois-six :

« Salut au héros de Vincennes,

À Daumesnil, au bon Français ! »

Ces accents héroïques, religieusement écoutés, enthousiasment les buveurs. Quelques-uns déjà très saouls, s’agitent, et un maçon plus ivre encore se lève, se retenant d’une main à la table, dressant l’autre en l’air, et il braille, à tue-tête, avec le chanteur :

« De lui que tout Français l’apprenne, Le drapeau ne se rend jamais ! »

Sa femme se pend après lui et le fait asseoir.

— Hein ! j’ai payé ma tournée, j’ai le droit de chanter, crie-t-il.

— Voyons, mon vieux, voyons !

— Y a pas de mon vieux qui tienne, j’ai-t-y payé ? oui, eh bien alors, je suis le maître...
L’homme-orchestre se relève et ressouffle dans son biniou la « Mandolinata » que vinaigrent furieusement les flageolets des hommes aux chapeaux pointus.

Il se rassied et, cette fois, deux ouvriers escaladent l’estrade. Comme ils ne peuvent, faute de la place nécessaire pour exécuter les gestes, se tenir en face du public, ils se présentent de profil, bec contre bec, haleinant droit, l’un sur l’autre, penchés en avant, prêts à se cogner le front comme chez Guignol. Ils entament, sans musique toujours, un duo polisson qui secoue la foule.

Des salves d’applaudissements partent ; la cour entière vocifère des bis. Ils dégoisent alors un nouveau couplet où, par une facile divination de la bêtise humaine, le chansonnier a ajouté aux malheurs d’une belle-mère les infortunes d’une jeune fille qui avoue naïvement sa faute. Le triomphe est retentissant et se prolonge jusqu’à ce que les chanteurs soient descendus et aient regagné leur place.

Depuis dix minutes déjà, d’étranges bruits me parviennent dans l’obscurité, j’entrevois de vagues enlacements, je perçois des rires énervés de femmes que l’on brasse. Je tourne la tête et, à la lueur d’une allumette qui brûle une pipe, je regarde au fond de la tonnelle, en un rapide éclair, des couples échauffés près de litres vides, dominés, comme dans une apothéose, par une énorme fille en cheveux, debout, le corsage dégrafé dans lequel un mécanicien plonge, en ricanant, une grosse patte noire.

L’allumette s’est éteinte et le bosquet est retombé dans l’ombre ; la bière à laquelle je goûte m’épouvante ; une hurlée de Marseillaise m’étourdit en même temps qu’une odeur d’évier m’écoeure. Allons, il est temps de partir - aussi bien les Alphonses rappliquent de toutes parts, et une fois sorti, je les rencontre encore qui rôdent en bande dans la rue, tandis qu’en une effrontée ribambelle, des filles lâchées des maisons voisines les rejoignent et, bras dessus, bras dessous, s’enfoncent dans d’obscurs couloirs d’hôtels louches dont les portes à claire-voie sonnent lugubrement dans la rue noire.