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La Cathédrale

Quel paysage ! ruminait Durtal, évoquant le souvenir d'un voyage qu'il avait fait depuis son retour de la Trappe avec l'abbé Gévresin et sa gouvernante. Il se rappelait l'effroi du site qu'il avait traversé entre Saint-Georges de Commiers et La Mure, son effarement en wagon lorsque le train passait lentement au-dessus des gouffres.

En bas, c'était la nuit descendant en spirales dans d'immenses puits ; en haut, c'étaient, à perte de vue, des groupes de montagnes escaladant le ciel.

Le train montait, en soufflant, tournant sur lui-même tel qu'une toupie, descendait dans des tunnels, s'engouffrait sous la terre, paraissait refouler devant lui le jour, puis il sortait dans un hallali de lumière, revenait sur ses pas, se dérobait dans un nouveau trou, puis ressortait encore dans un bruit strident de sifflets et un fracas assourdissant de roues, et courait sur des lacets taillés en pleine roche sur le flanc des monts.

Et subitement, les pics s'étaient écartés, une énorme éclaircie avait inondé le train de lueurs ; le paysage avait surgi, terrible, de toutes parts.

Le Drac ! s'était écrié l'abbé Gévresin, montrant, au fond du précipice, un serpent liquide qui rampait et se tordait, colossal, entre des rocs, ainsi qu'entre les crocs d'un gouffre.

Par instant en effet, ce reptile se redressait, se jetait sur des quartiers de rochers qui le mordaient au passage, et, comme empoisonnée par ce coup de dents, les eaux changeaient ; elles perdaient leur couleur d'acier, blanchissaient, en moussant, se menaient en un bain de son ; puis le Drac accélérait sa fuite, se ruait dans l'ombre des gorges, s'attardait, au soleil, sur des lits de graviers et s'y vautrait ; il rassemblait encore ses rigoles dispersées ; reprenait sa course, s'écaillait de pellicules semblables à la crème irisée du plomb qui bout ; et plus loin il déroulait ses anneaux et disparaissait, en pelant, laissant après lui sur le sol un épiderme blanc et grénelé de cailloux, une peau de sable sec.

Penché à la portière du wagon, Durtal plongeait directement dans l'abîme ; sur cette ligne étroite, à une seule voie, le train longeait, d'un côté, les quartiers accumulés de pierre et, de l'autre, le vide. Seigneur ! si l'on déraillait ! Quelle capilotade ! se disait-il.

Et ce qui était non moins atterrant que la monstrueuse profondeur de ces gouffres, c'était, lorsqu'on relevait la tête, la vue de l'assaut furieux, exaspéré, des pics. On était positivement, dans cette voiture, entre le ciel et la terre, et le sol sur lequel on roulait demeurait invisible, occupé qu'il était, dans toute sa largeur, par les parois du train.

On filait, suspendu en l'air, à des hauteurs vertigineuses, sur d'interminables balcons, sans balustrades ; et au-dessous, les falaises dévalaient en avalanche, tombaient abruptes, nues, sans une végétation, sans un arbre ; par endroits, elles paraissaient fendues à coups de haches dans d'immenses amas de bois pétrifié ; par d'autres, coupées dans des blocs exfoliés d'ardoises.

Et tout autour, un cirque s'ouvrait de montagnes sans fin, couvrant le ciel, se superposant, les unes sur les autres, barrant le passage des nuées, arrêtant la marche en avant du ciel.

Les unes figuraient assez bien, avec leurs crêtes rugueuses et grises, des tas géants de coquilles d’huîtres ; d'autres, dont les cimes bouillonnaient comme des pyramides, grillées de coke, verdoyaient jusqu'à mi-corps. Elles étaient hérissées de forêts de sapins qui débordaient sur l'abîme et elles étaient aussi écartelées de croix blanches par des routes, parsemées, çà et là, de joujoux de Nuremberg, de villages à toits rouges, de bergeries prêtes à piquer une tête, en bas, tenant on ne sait comment en équilibre, jetées à la débandade sur des morceaux de tapis verts collés aux flancs des rampes ; et d'autres se dressaient encore, pareilles à de gigantesques meules calcinées, à des cratères mal éteints, couvant encore des incendies, fumant les grands nuages qui semblaient, en fuyant, s'échapper de leurs pointes.

Le paysage était sinistre ; l'on éprouvait un extraordinaire malaise à le contempler, peut-être parce qu'il déroutait cette idée de l'infini qui est en nous. Le firmament n'était plus qu'un accessoire relégué, tel qu'un rebut, sur le sommet délaissé des monts et l'abîme devenait tout. Il diminuait, il rapetissait le ciel, substituant aux splendeurs des espaces éternels la magnificence de ses gouffres.