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poésie 70LECTURES

La journée

Merl’ v’là l’ Printemps ! Ah ! salop’rie,
V’là l’ monde enquier qu’est aux z’abois
Et v’là t’y pas c’te putain d’ Vie
Qu’a r’biffe au truc encore eun’ fois !

La Natur’ s’achète eun’ jeunesse,
A s’ déguise en vert et en bleu,
A fait sa poire et sa princesse,
A m’ fait tarter, moi, qui m’ fais vieux.

Ohé ! ohé ! saison fleurie,
Comme y doit fair’ neuf en forêt !
V’là l’ mois d’ beauté, ohé Marie !
V’là l’ temps d’aimer, à c’ qu’y paraît !

Amour ! Lilas ! Cresson d’ fontaine,
Les palpitants guinch’nt en pantins,
Et d’ Montmertre à l’av’nue du Maine
Ça trouillott’, du côté d’ Pantin !

V’là les poèt’s qui pinc’nt leur lyre
(Malgré qu’y n’aient rien dans l’ fusil),
V’là les Parigots en délire
Pass’ qu’y pouss’ trois branch’s de persil !

L’est fini l’ temps des z’engelures,
Des taup’s a sort’nt avec des p’lures
Dans de l’arc en ciel agencées
De tous les tons, de tous les styles ;

Du bleu, du ros’, tout’s les couleurs ;
Et ça fait croir’ qu’a sont des fleurs
Dont la coroll’ s’rait renversée
Et ballad’rait su’ ses pistils.

Pis v’là des z’éclairs, des z’orages
Et d’ la puïe qui vous tombe à siaux,
Rapport à d’ gros salauds d’ nuages
Qu’ont pas pitié d’ mes godillots.

Car c’t’ épatant, d’pis quéqu’s z’années,
Les saisons a sont comm’ pourries ;
Semb’ que l’ Bon Guieu pass’ qu’on l’oublie
Pleur’ comm’ eun’ doche abandonnée ;

Et c’est affreux et si tell’ment
Malpropre, obscur et délétère,
Qu’on s’ figur’rait qu’ les z’éléments
Sont sous l’ régim’ parlementaire.

Voui ! les cieux sont si dégueulas,
Corrompus et vomitatoires
Qu’on s’ dit : – C’est cor’ eun’ drôl’ d’histoire,
Arton a dû passer par là.

Mais les salad’s, a sort’nt de terre
Et les genss’ y sort’nt su’ l’ boul’vard.
Les flics sort’nt de leur caractère :
J’ vourais ben, moi, sortir d’ quéqu’ part !

L’ rupin qu’a z’eu des aventures
Regard’ c’ qui lui sort su’ la hure,
Et l’ pauvre avec mélancolie
Les punais’s sortir d’ son bois d’ lit.

Les marrogniers sont comm’ des folles,
Et dans leurs branch’s et sous les toits
Ces vach’s de bécans batifolent
En gueulant pus fort qu’ des putois.

Les objets mêm’ les pus moraux,
Les pus vioqu’s, n’ont quét’ chos’ qui jase
Et gn’a pas jusqu’aux becs de gaz
Qui n’ont envie d’ finir poireaux !

V’là l’ Quatorz’ Juillet des z’asperges,
Des p’tits z’ozeaux et des hann’tons,
Et les bléchard’s, les veuv’s, les vierges
A z’ont mal au bout des tétons.

Voui, l’ v’là l’ Printemps, l’ marchand d’ rameaux ;
Y vient, y trott’, quoiqu’ rien n’ le presse,
« Par les sentiers remplis d’ivresse »,
Le v’là qui radin’, le chameau !

Ah ! nom de Dieu, v’là qu’ tout r’commence.
L’Amour, y « gonfle tous les cœurs »,
D’après l’ chi-chi des chroniqueurs,
Quand c’est qu’y m’ gonflera... la panse ?

Quand c’est qu’y m’ foutra eun’ pelure,
Eun’ liquette, un tub’, des sorlots.
Si qu’a fait peau neuv’ la Nature,
Moi, j’ suis cor’ mis comme un salaud !

Mes chaussett’s ? C’est pus qu’ des mitaines !
Mes s’mell’s ? Des gueul’s d’alligators :
Ma reguingote a fait d’ la peine
Et mon phalzar, y m’ fait du tort !

Quant à mon bloum, ah ! parlons-en,
Rien qu’ d’y penser ça m’ fout la flemme,
À côté d’ lui Mathusalem
N’est qu’un cynique adolescent.

C’te vach’-là m’ donn’ l’air ridicule,
Y m’ tomb’ su’ les yeux, m’ les rabat :
Si mes esgourd’s le sout’naient pas
Y m’arriv’rait aux clavicules !

Avec ça l’ Glorieux m’ roussit l’ crâne
Et éclaire comm’ par calcul
Mes nipp’s couleur de pissat d’âne,
Les trous d’ mes coud’s et ceux d’ mon cul !

Ah ! ben il est frais l’ mois d’Avril,
Le v’là l’ temps des métamorphoses,
Moi, j’ chang’ pas d’ peau comm’ les reptiles,
J’ suis tous les Printemps la mêm’ chose.

N’empêch’ ! Je m’ sens des goûts d’ richesse,
J’ suis comm’ ça, moi, né élégant,
J’am’rais ben, moi, fair’ mon Sagan
Et mon étroit’ chez les duchesses !

Et m’ les baigner dans des étoffes,
Car pour moi, quand l’ turquois est gai,
La pir’ de tout’s les catastrophes
C’est d’êt’ mochard et mal fringué.

En attendant, les gas d’ la Haute,
(Ceuss’ qui nous sont dévoués l’Hiver)
Se caval’nt et vont s’ mett’ au vert ;
Si gn’a d’ la dèch’, c’est-y d’ leur faute ?

Sûr que non ! Y z’ont fait ripaille ;
Mais, c’était pour les malheureux
Et y sont quasi su’ la paille,
À forc’ d’avoir carmé pour eux ;

On a guinché chez les comtesses,
On s’a empiffré aux buffets,
On s’a décoll’té jusqu’aux fesses,
Pour quêter comm’ Nini Buffet !

– Maint’nant, qu’y dis’nt, la Vie est belle,
Les pauvr’s y n’ont pus grand besoin
(Et l’ fait est que d’pis qu’y sont loin,
Gn’a pus qu’ du vent dans leurs poubelles !)

(Tout c’ mond’-là, mêm’ quand c’est sincère,
Y s’ figur’ pas qu’ la charité
Entretient la mendicité
Et fait qu’ perpétuer la misère.)

Aussi, moi, j’ m’en fous d’ leur galette,
Qu’y se l’enfonc’nt dans l’ troufignon,
Et ceuss’ qui viv’nt de leur pognon,
J’ les méprise ! – Y sont moins qu’ des bêtes !

Tout’fois n’en rest’ des rigoleurs
Qui prenn’nt jour, pour pas tomber meule
Et s’ transmett’ des ros’s su’ la gueule :
Y z’appell’nt ça « la Fêt’ des Fleurs » !

Nom de d’là ! Si pourtant l’un d’ nous
(Histoire ed’ venger la faiblesse)
Leur éclaboussait leur noblesse
D’eun’ vieill’ pomme ou d’un trognon d’ chou...

(Ah ! ma chère ! Yaurait pas d’ police
Assez fort’ pour cet attentat
Et ça f’rait eune affair’ d’État.
Malheur ! Ousqu’alle est la Justice ?)

D’aut’s en pus d’ dix endroits d’ la Ville
Vont voir pendr’ des fil’s de croûtons
Par des peintr’s qui sont ben cent mille
(Et su’ tout c’ tas, gn’en a trois d’ bons !)

D’autr’s enquiquin’nt des canassons
Su’ des pist’s, des concours z’hippiques,
Auteuil-Lonchamps ! C’est là qu’y sont
Tous les marlous d’ la République !

Oh ! là, ça pue bon l’écurie,
La sueur d’ jockeys et d’ bookmakers,
Là gn’a tous les Robert-Macaire
Qu’est la richess’ de ma Patrie !

Oh ! là gn’a d’ la gonzess’ dorée,
Du gibier d’ joie à peau nouvelle
Qui sent si bon et qu’est si belle
Qu’on s’en a des envies d’ pleurer.

(Car ça c’est pas pour nos rognons.)

Mais v’là quéqu’ chose en fil’s pressées
Qui vous r’pos’ l’œil des maquignons :
Ça c’est crémeux, frais et mignon,
C’est d’ la blancheur su’ la chaussée :

(Les v’là, les preumièr’s commugnions.)
Avec leurs petits compagnons,
A pass’nt les petit’s fiancées...
Oh ! c’ que c’est doux, c’ qu’y sont mignons !

(Et moi, j’ m’ennuie à la pensée
Qu’ la Vie n’ leur servira qu’ des gnons.)

C’ qu’y a cor’ dans la Capitale ?
Des cravailleurs... des enfermés,
Des genss qui n’ont pas l’ droit d’aimer,
Et qu’ des clebs qui font du scandale !

Car à Paris quand r’vient l’ Printemps
Si l’Amour y tourn’ tout’s les têtes
Et si qu’y saoule un peu les gens
Y tracasse encor pus les Bêtes.

Les cadors d’ordinair’ si dignes
Tournent soudain pires que pires
C’est des boucs, des faun’s, des vampires
Qui z’ont l’ mépris d’ la feuill’ de figne.

Oh ! ceuss’-là minc’ de rigolade,
On s’en paye eun’ tranch’ chez les chiens :
Museaux dans l’ cul en enfilade,
Y fil’nt, y trott’nt, y connaiss’nt rien...

Leurs affair’s ? A sont leurs affaires :
Y prenn’nt tous la joie au sérieux,
C’est à croir’ qu’ dans la Vill’ Lumière
Le Printemps y soit fait qu’ pour eux !

Ah ! les maqu’reaux y sont pas d’ bois,
Et par meut’s entières aux z’abois,
En chapelets d’ chipolata,
Y s’ tord’nt, y gueul’nt, y s’ font du plat

Et jouent un jeu qui les enflamme.
(Caricoco, caricoco,
Et en avant les p’tits bécots
« À-qui-qui-p’lot’ra-vit’-sa-femme. »)

Leur mariag’s sont pas spirituels
Bien qu’y s’ consomm’nt dans un coup d’ vent ;
C’est des « steeple-chas’s » émouvants
Gn’a d’ quoi faire un Pari Mutuel !

Comment qu’ leurs patt’s sont pas usées !
Y font la pige aux canassons
Et aux meut’s de Madam’ d’Uzès
Voire à cell’s de Baudry d’Asson.

Des fois, y stopp’nt... et pouf, les r’v’là
Qui se recavall’nt ventre à terre.
– Azor ! par-ci, Toto ! par-là,
S’égosill’nt leurs propiétaires :

Ah ! oui, j’ t’en fous ! Y montr’nt leurs s’melles,
Y sont quinze après eun’ fumelle,
La langu’ dehors depis l’ matin,
Comm’ des vieux après un trottin !

D’autr’s, rigolards et phizolofs,
Revenus des joies d’ici-bas
Et s’ gobant pus dans l’ célibat,
Prenn’nt le pavé en guis’ de schloff.

Les patt’s en l’air et l’ blair aux anges,
Y s’ usent eul’ râb’ su’ des cacas ;
Quant eun’ môm’ passe et qu’a voit ça
A dit : Mon Guieu ! Qué mœurs étranges !

(Mais quoi qu’on dise et quoi qu’on gronde,
Le Printemps pour tous, c’est l’ Printemps,
Et j’ connais pus d’eun’ fill’ du monde
Qui n’am’rait ben d’en faire autant.)

Pourtant, vrai ! les clebs, y m’ dépass’nt :
Chez eux, ça coûte rien la « passe » !
« Saluez ! c’est l’Amour qui passe ! ».
Y s’ fout’nt de tout, ces salauds-là !

Hé, M’am’ Pudeur, voilez vot’ face,
Vertu ! Moral’ ! Ç’ s’rait-y qu’ des mots ?
M’sieur Bérenger ! Faurait qu’on fasse
Des claqu’-dents pour les animaux !