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poésie 192LECTURES

La frousse

(Onze ans, six ans)

– « Hé ! tu dors pus ?... Caus’ moi, Mémaine...
Toi aussi t’ as h’entendu l’ coup ?
C’est h’encor Pepa qui rentr’ saoul :
y n’a dû claquer sa quinzaine !

Serr’-moi fort,... boug’ pas,... écoutons.
(Ah ! ton p’tit cœur fait du tapage !
Y saut’ comme Fifi dans sa cage
quand y voit l’ petit chat Miton.)

Aie pas peur,... j’ suis là,... j’ suis ta « Grande »,
tu sais ben cell’ qu’ est quasiment
comm’ qui dirait ta p’tit’ moman ?
Ben voyons, la cell’ qui t’ commande,
qui t’ brabouill’,qui t’habill’, qui t’ peigne,
qui t’ mouch’, qui t’ serch’ tes petits poux,
cell’ qui ramass’ pour toi les beignes,
cell’ qui t’aime à plein-cœur-d’amour !

Bon sang ! Quoi c’est qu’y s’ passe en bas ?
M’man est encore à sa couture....
P’pa l’appell’ : – « Putain, pourriture ! »
Vrai ! Pourvu qu’a n’y répond’ pas !

Quand qu’y n’est bu y d’vient méchant :
M’man dit toujours qu’all’ le plaqu’ra
mais avant, y l’estourbira,
pis nous... y nous en f’ra autant.

Hier,... t’as vu ? Pour sercher querelle
et tâcher d’y mette eun’ pâtée,
y n’a craché dans nos écuelles,
mais Moman a pas rouspété !
T’ entends ? Y va, y vient, y rogne.....
Pan ! Ça c’est nos joujoux qu’y cogne.....
(Pourvu qu’avec ses gros souïers
y n’aill’ pas les écrabouiller !)

Pleur’ pas, Mémain’, c’est pour de rire ;
laiss’ fair’, j’ fouill’rai dans son fann’zar ;
ça et c’ qu’y m’ rest’ dans ma tir’-lire,
j’ t’en ach’t’rai des aut’s au bazar.

Mais surtout qu’y grimp’ pas nous voir,
j’ai la frouss’ quand l’est dans la chambe,
y pos’ son gros cul su’ nos jambes
et y rest’ comm’ ça dans le noir....

Y ricane, y caus’, ses dents grincent
pis y nous chopp’, nous tât’, nous pince
et nous farfouille où faurait pas.....
Mais on peut rien dir’ : c’est Pepa !
On s’ gare, on s’ noue, on s’ met en boule ;
crier !... on prendrait l’ mauvais paing,
c’est du coup qu’y perdrait la boule
et nous f’rait passer l’ goût du pain !

Tout ça vient de c’ que près d’ l’usine
où tout’ la journaille y turbine,
d’un Sam’di à l’autre Sam’di,
y a plein d’ bistrots qui font crédit !

Pis M’mam aussi a pas d’ toupet,
pass’que moi, quand j’ s’rai pour m’ marier,
sûr, j’ prendrai pas un ovréier
ou c’est moi que j’ touch’rai sa paie !
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mémaine ! Ej’ crois que l’ v’là, bon Dieu !
voui voui,... enfonçons-nous au pieu ;
tais-toi,... f’sons min’ de roupiller,
n’os’ra p’t-êt’ pas nous réveiller.....
Patatras, boum ! Minc’ de potin !
Y bûche !... Y doit n’ête en cabosse.....
Oh ! à preusent, y a pus d’émosse,
y planqu’ra là jusqu’au matin !

Preusent... on peut rabattre el’ drap
on peut s’allonger à sa guise.
Bonn’ nuit, ma gross’, fais-moi eun’ bise,

serr’-moi ben fort dans tes p’tits bras. »