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Une nuit trouble

– La somme de mystère et d’effroi flottant dans l’impalpable et l’invisible, les affinités de certains éléments fantômes, comme le vent par exemple, avec certaines formes d’animaux tenant du rêve et du cauchemar, l’aspect sorcier de certains paysages entrevus à des heures troubles et le caractère équivoque de quelques créatures, certains oiseaux entre autres, véritables ébauches de gnomes et de monstres échappés d’une tentation de Cahot ou d’une scène bohémienne de Goya, personne n’en a mieux exprimé le frissonnement et l’angoisse maladive que ce madré poète paysan dans son livre La Nature et de Jacquels, d’un geste indifférent, désignait, traînant là grand ouvert sur la table, le dernier volume de Maurice Rollinat.
Avez-vous lu sa Nuit d’orage ? sa Nuit d’orage passée dans l’atmosphère lourde et vénéneuse d’une chambre de campagne hantée de vieux portraits, de vieux portraits hostiles aux clairs regards fixes, aux minces sourires froids, et ses obsessions morbides de misérable, dont le raisonnement sombre et que le surnaturel va ensorceler.
Là-bas devant vos yeux hallucinés par l’ombre
Dans la haute fenêtre, où chuchote le vent,
Une forme s’ébauche inerte et se mouvant
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ayant sûrement vu quelque monstrueux drame,
Mainte agonie et maint ensevelissement
Les murs – vous semble-t-il – vivent en ce moment
Des rampements de spectre et des frôlements d’âme.
Des rampements de spectre et des frôlements d’âme ! Eh bien ! cette nuit de fièvre et d’épouvante, moi, qui ne suis ni superstitieux ni nerveux, je l’ai vécue dans des circonstances si étranges qu’il faut ma foi, que je vous la raconte. Les vers de ce diable de Rollinat m’en ont singulièrement rajeuni l’impression, et puis, comme vous êtes tous aujourd’hui plus ou moins collaborateurs dans les feuilles, n’est-ce pas une aubaine qu’un récit de cette sorte ?
– Hé, gare à la neuvième ! objectait le petit André Frary en train de se confectionner un soda.
– La neuvième ! je défie bien tous les Cabat du monde de trouver cette fois dans ma prose un iota... C’était il y a quatre ans ; à cette époque de l’année, je m’étais rendu à l’invitation d’un ami de province marié depuis peu et qui offrait en l’honneur de sa jeune femme un grand bal costumé à la société de sa ville. J’étais descendu chez lui, appelé à l’aider de mes lumières dans l’organisation de la fête et, arrivé l’avant-veille du fameux jour en plein tohu-bohu des derniers préparatifs et d’une maison presque entièrement déménagée, j’avais été relégué je ne sais où, tout à l’extrémité du logis, dans une aile ordinairement inhabitée.
Mon ami et sa jeune femme s’en étaient excusés, au désespoir de me loger si loin, mais les autres pièces étaient encombrées par le mobilier, puis trois nuits étaient vite passées et j’avais d’ailleurs la plus belle vue sur la campagne et les bois environnants.
Mon ami habitait aux portes de la ville ; et le corps de logis où on m’avait confiné, bâti à cheval sur le mur de clôture, dominait, en effet, un chemin de traverse et le plus vaste horizon de vallées et de forêts qu’on eût pu souhaiter, mais d’une solitude et d’une tristesse sous ce ciel jaune et bas d’hiver !
Superbe, en effet, le paysage ! mais d’une détresse à vous noyer l’âme de spleen. Entrevu par les vitres claires des deux hautes fenêtres à grands rideaux blancs, c’était à boucler sa valise et à reprendre le train le soir même ; carrelée, d’ailleurs, avec son étroite cheminée de marbre blanc et ses meubles Empire, la chambre était froide et sèche comme un parloir de couvent, elle exhalait de tous les coins une indéfinissable odeur d’ambre vieux et de poires mûres ; mon Dieu, qu’étais-je venu faire là ! Il aurait fallu des troncs d’arbres entiers pour échauffer une pareille chambre, et je dois avouer que, dans le désarroi de leur maison au pillage, mes hôtes avaient complètement oublié d’y faire allumer du feu.
Ils y songeaient d’ailleurs, mais un peu tard, à la fin du dîner, à l’annonce faite par un des domestiques qu’il neigeait à gros flocons et que tout dehors était déjà blanc.
Ah mon Dieu ! et mon bal, soupirait la jeune femme, nous n’aurons personne s’il fait ce temps-là ! – Et la chambre d’Edouard, s’écriait tout à coup mon ami, tu vas geler, pauvre vieux, on n’a même pas songé à faire du feu dans sa chambre, c’est ridicule, cela, vois-tu ! Ce bal nous fait perdre la tête, vite du feu dans la chambre de monsieur ! A quoi le domestique observait avec raison que jamais feu de bois allumé à pareille heure n’échaufferait semblable chambre et qu’il serait plus simple d’y installer un des chouberski, car il y en avait des chouberski dans cette maison, cinq ou six au moins dans les salons du rez-de-chaussée, et en grande marche, en prévision de la fameuse soirée.
On traînait donc un des chouberski dans ma chambre avec expresse recommandation de l’enlever au moment ou je monterais coucher.
A dix heures, j’avais pris congé de mes hôtes, et, reconduit par un domestique, un bougeoir à la main, par les interminables corridors d’une maison déserte, j’étais solidement verrouillé dans ma glacière... glacière, non, j’exagère ; grâce au chouberski maintenant enlevé, la température était fort supportable, mais dehors, la tourmente de neige faisait rage, et comme une démence de bruits confus et de gémissements tournoyait autour de mon corps de logis, dans le livide assombrissement du paysage.
Du moins, je le supposais tel, car je n’avais garde d’aller m’attrister l’esprit par le lugubre aspect de la campagne, et, dévêtu en un clin d’œil, je me mettais prestement au lit en soupirant : Si je pouvais au moins m’endormir !
Et je m’endormais en effet et du sommeil du juste, quand, vers deux heures du matin, un bruit inusité m’éveillait. Dehors, le vent s’était calmé ; las de siffler et de gémir, il dormait enfin autour de la maison muette, et dans le silence inquiet de la chambre, le bruit continuait à se faire entendre, saccadé et mou comme celui d’un corps qui se heurterait aux parois d’une cloison. Singulièrement ému, je prêtais l’oreille ; le bruit qui s’était tu un moment reprenait, il partait de la cheminée, le rideau de tôle en était baissé. C’était maintenant, mêlé de sourds glapissements, comme un large effarement d’ailes ; quelque oiseau de passage sans doute balayé par la tempête et tombé dans cette cheminée, où il se débattait misérablement.
D’un bond, j’étais debout, et d’un autre bond à genoux devant la cheminée ; mon bougeoir allumé à la main, je relevais le tablier.
Dans un brusque déploiement d’ailes, un être accroupi dans l’ombre se redressait tout à coup et reculait en ouvrant démesurément un hideux bec à goitre, un bec membraneux de chimérique cormoran ; à mon tour, je reculais. Quelle était cette bête ? A quelle race appartenait-elle ? Hideuse et fantomatique avec son ventre énorme et comme bouffi de graisse, elle sautelait maintenant dans le foyer, piétinant çà et là sur de longues cuisses grêles et grenues, aux pattes palmées, comme celles d’un canard, et, avec des cris d’enfant peureux, elle se rencognait dans les angles, où ses grandes ailes de chauve-souris s’entrechoquaient avec un bruit de choses flasques.
Effrayée et menaçante, elle dardait affreusement un œil rond de vautour, et, dans un recul de tout son corps, tendait vers moi le tranchant de son bec effilé comme un poignard ; elle tenait à la fois du gnome et de la strige, de l’engoulevent et du nain ; et, ignoblement obscène avec son ventre offert et ses longues cuisses nues, elle sentait le marécage et la ruine, la feuille morte et le sabbat. Je la contemplais, terrifié ; soudain, une rage me prenait, et m’emparant des pincettes, je fondais sur le monstre, le lardant de coups au flanc et au ventre, essayant d’étrangler ce long cou de vautour, de trouer cette chair blême d’oiseau fantôme, exaspéré, devenu ivre, fou ; et la bête sautelait avec des cris pareils à des râles, essayait de se défendre du tranchant de son bec, de ses pattes palmées, tout à coup griffues, debout de toute sa hauteur dans l’envergure déployée de ses ailes. Elle finissait pourtant par s’effondrer sur elle-même en un amas confus de chair et de vertèbres, où mes coups de pincettes entraient comme dans du mou; mon cœur défaillait à chaque coup porté dans ses flancs et, quand elle se fut accroupie dans son coin en claquant misérablement du bec, la membrane hideuse qui lui servait de paupière retombée sur son œil terne, j’étais moi-même à bout de forces et, rabattant vivement le tablier sur la bête inerte, je laissais tomber les pincettes sanglantes et n’avais que le temps de courir à mon nécessaire pour y prendre mon flacon d’éther. Une goutte, deux gouttes et, la poitrine dégagée, le cœur libre, je me remettais au lit et m’endormais comme un enfant.
Un clapotement de bec, un bavardage sournois de vieille femme, me réveillait au bout de combien d’instants ? L’hallucination continuait, la cheminée était pourtant bien muette ; non, le bruit venait de la croisée maintenant, je me retournais sur mon lit et, dans l’encadrement d’une des hautes fenêtres (comment le domestique avait-il négligé d’en fermer les persiennes et les rideaux ?), qu’apercevais-je ? Se détachant en noir sur le ciel brumeux d’hiver, sur la campagne blanche de neige et de luné... deux oiseaux monstrueux à bec de cormoran, à ventres flasques et renflés de vampires, deux êtres de cauchemar pareils à la bête morte dans la cheminée, qui, perchés sur le rebord extérieur de la fenêtre, cliquetaient de leurs longs becs et, rengorgeant leur goitre, me regardaient sournoisement.
Dans l’attitude à la fois hiératique et comique des gargouilles sculptées qui montent leur garde éternelle aux balustres des cathédrales, les deux monstres ailés s’entretenaient de moi évidemment, ruminaient quelque projet de vengeance et s’aiguisaient le bec aux angles de la pierre avec des ricanements bizarres et des petits clignements d’yeux menaçants.
Énervé de ce colloque, voulant mettre fin à cette vision, je me relevai et, courant à la fenêtre, je cognai aux carreaux pour effrayer les étranges visiteurs et les faire envoler ; peine perdue, les deux monstres, dardant sur moi leur œil à paupière membraneuse, continuaient à gouailler, immobiles et, parfois allongeant leur cou, piquaient les vitres de leur bec.
Décidément, le cauchemar se prolongeait trop ; une sueur froide me perlait au visage, je me sentais envahi par le froid de la petite mort, et, prêt à tout pour en finir, je me précipitai de nouveau hors de mon lit et me baissai pour ramasser les pincettes, quand, en cherchant à tâtons sur le plancher, ma main s’abattait sur quelque chose d’humide et de mou qui vivait, sur un frôlement de vampire, un rampement de spectre qui m’assenait un formidable coup de bec et, du tranchant de sa corne, me détachait presque le pouce de la main.
La bête que je croyais morte au fond de la cheminée n’était qu’étourdie ; elle en avait soulevé, comment ? le tablier de tôle et, se traînant par la chambre vers ses deux compagnes entrevues, s’était, à moitié mourante, trouvée à ma portée et venait de se venger en me mutilant.
Et les deux autres au-dehors, dans le froid et la neige, dont j’entendais bruire les ricanements sinistres ! A cet instant, je l’avoue, la douleur ressentie dans ma chair et l’épouvante vrillée en moi furent si fortes que je trébuchai sur le carrelage et je m’évanouis.
– Et le lendemain ? interrogeait en chœur l’assistance
Le lendemain, je m’éveillai couché dans mon lit avec une fièvre de cheval et mes amis à mon chevet, les rideaux étaient tirés, les persiennes bien closes ; dans la cheminée, dont je voulus visiter le foyer, pas plus de trace d’oiseau que sur ma main, je dis que sur ma main, non, car j’avais entre le pouce et l’index une longue estafilade, et, au beau milieu de la chambre en désordre aux meubles renversés, la paire de pincettes gisait, ses deux branches rouges de sang coagulé et de chair en bouillie, pantelante.
J’avais rêvé et pourtant je n’avais pas tout à fait rêvé ; je quittai mon jeune ménage le jour même sans vouloir rien entendre, je n’avais cure de demeurer plus longtemps dans une ville hantée de pareils oiseaux de nuit ; ma blessure à la main fut fort longue à guérir et encore consultai-je un peu plus que la Faculté pour en venir à bout, et sur cette épouvantable nuit plane toujours un mystère dont énigme est encore à déchiffrer, à moins que vous ne le trouviez dans cette fin de lettre... une lettre de l’ami de là-bas que j’ai reçue, avant-hier, et de Jacquels lisait tout haut : – « Nous avons bien ri, ma femme et moi, d’une étrange découverte faite ce matin par les ramoneurs. Les fumistes venus nettoyer la cheminée de la fameuse chambre au cauchemar que tu as habitée une nuit ; qu’ont-ils trouvé tout à fait dans le haut, à deux mètres du chapiteau ? Trois squelettes de petites chouettes tassées les unes contre les autres, trois squelettes-bijoux, blancs comme de l’ivoire et que nous tenons à ta disposition, puisque c’est toi le meurtrier. Nul doute qu’elles n’aient été asphyxiées par le chouberski de ta chambre, la nuit où tu y as couché. » Et voilà, concluait de Jacquels, y aurait-il des âmes de chouettes ?