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Un soir qu'il neigeait

A Maurice Talmeyr.

Nous étions entrés entendre le père Monsabré à Notre-Dame.
Le sermon venait de finir dans un bruit sec de petits bancs et de chaises renversées, les auditeurs se levaient ; c’était maintenant dans une rumeur confuse de chuchotements et d’apartés déjà moins contenus, un traînassement de pieds vers les portes, un brouhaha d’armée en marche.
Dehors, la voix des camelots s’enrouant à crier le sermon de la soirée s’était tue ; leurs boniments féroces (« Achetez la Chasteté, achetez le Célibat, la dernière conférence du R.P. Monsabré »), leur parade éhontée de marchands de contremarques vendant le paradis s’étaient brusquement apaisés dans la tiédeur ouatée de la neige floconnant devant la cathédrale.
Dans la nef maintenant presque vide, sous la virgule d’or de la lampe de chœur, de hautes ombres noires s’écoulaient lentement, archiprêtres ou chanoines tout à l’heure encore affaissés dans quelque méditation solitaire et regagnant tranquillement leur logis ; comme une marée montante de ténèbres semblait baigner la pâleur des piliers, mystérieux envahissement de l’ombre encore aggravée par un subit resplendissement d’améthystes et d’opales brésillant très haut, dans un coin, sous les voûtes, court reflet de vitrail brusquement allumé par un rayon de lune tombé dans cette nuit ; dehors, c’était le froid, la tombée de la neige, la Seine charriant des glaçons limoneux le long des quais déserts et la place Notre-Dame saupoudrée de grésil.
Que pouvait donc bien faire à cette heure et dans cette église, dans ce grand silence et ce grand apaisement toujours un peu terrifiants des lieux sacrés abandonnés la nuit, la forme indécise, prêtre ou femme, qui se tenait affalée juste devant le chœur, contre la grille ornementée de lys ? Une même curiosité nous avait retenus ; au bruit de pas du sacristain trottinant par les bas-côtés et fermant déjà les portes, la forme agenouillée se levait : c’était une femme, et quelle femme ! Rassemblant d’une main ses jupons élimés et tout tachés de boue, les yeux droit fixés devant elle, je ne sais quelle prière entre ses lèvres tremblées, elle passait près de nous sans nous voir ; une même pitié nous étreignait au cœur. Jeune encore, mais combien flétrie ! cette femme sentait le vice et la misère, et pourtant, sous sa robe de soie mince prétentieuse et fanée, sa pelisse en petit-gris dépoilé de pierreuse et son lamentable chapeau à fleurs, une si suprême détresse, une résignation si désespérée transfiguraient ces pauvres yeux capotés et tout ce mince visage, qu’instinctivement, nous nous touchions du coude, décidés à suivre cette fille, désireux de savoir.
Elle s’était déjà glissée par le tambour entrebâillé de la porte et maintenant, la fourrure jaune de son manchon appuyée contre sa bouche, elle filait, filait sous les flocons de neige, toute noire dans le blanc craquant et velouté de la place, prenait le pont Notre-Dame et là, sous la bataille éternelle des nuées, éclairée par cette lune d’hiver, s’arrêtait un moment, penchée au parapet, et regardait couler l’eau ; puis elle repartait d’un trait, silhouette démantibulée et folle, pour s’évaporer, s `évanouir à l’entrée de la rue de la Huchette, cette rue chaude de la prostitution et du crime, vraie cour des Miracles de la moderne truanderie de l’amour.
– Quelque fille de la place Maubert, me chuchotait Alexis Sternef, le compagnon ordinaire de mes pérégrinations nocturnes. Nous la retrouverons sûrement au Château-Rouge ou chez le Père Lunette, mais crois-moi, prenons la rue du Pavé. La rue de la Huchette est mauvaise à cette heure avec son long couloir de grands murs, qui l’étranglent entre Saint-Julien-le-Pauvre et l’asile de nuit.
– Tu as peur ? Nous sommes deux pourtant, et puis, ça me connaît, la place Maub ! J’ai beaucoup frayé jadis avec la grande pêche du quartier et parle argot comme un souteneur.
– Et si on nous assassine ?... Le coup de couteau reçu, tu seras bien avancé !...
– Pas d’autre moyen de la retrouver, pourtant. Viens donc, cette fille m’intrigue, je crois avoir vu sa figure quelque part.
Et nous nous engagions dans la rue soupçonnée. Obscure et déserte pendant des centaines de pas, d’une solitude sinistre de coupe-gorge, elle grouillait par places d’une vermine de filles et de casquettes pontées tassées à la devanture de louches marchands de vin ; çà et là, des « pstt, pstt, j’ai un bon feu chez moi », vous sollicitaient à la barrière en bois de garnis équivoques ; des blancheurs de chemises et de camisoles vous frôlaient au passage et puis la ruelle s’éteignait, retombait dans la nuit, suspecte, solitaire, fuyante sous la lueur d’une lanterne falote pendue à une poulie, et là-dessus la molle, légère et silencieuse tombée de la neige, de la neige floconnant toujours.
De la fille entrevue tout à l’heure et suivie, nulle trace ; tout à coup, un bruit de pas craquait dans le grésil et nous étions au même instant dépassés par deux hommes courant à toutes jambes.
– Mince, j’crois qu’all’ a son compte.
– Oh ! j’l’ai matée... Madame en pince pour les ratichons maintenant, et renâcle à la besogne... deux sigues qu’elle m’a fait perdre ce soir Aussi, j’l’ai salée, j’t’en donnerai, moi, de la messe ! Le client est au Château, qu’tu dis, pourvu qu’i ne soit point décanillé ! Bonne nuit, Dodolphe.
Et les deux hommes se séparaient.
– Nous allons au Château-Rouge, me disait Sternef.
Nous nous étions compris : aux quelques mots échappés à ces hommes, nous avions deviné qu’il s’agissait de la dévote de Notre-Dame.
En arrivant rue Galande, devant le fameux cabaret, nous nous heurtions à un fiacre où montait, enveloppé de fourrures, le melon-cape rabattu sur les yeux, un richissime excentrique de la colonie américaine, figure très connue des premières et du boulevard ; à la vue de deux chapeaux hauts de forme, les nôtres, M. X... se rejetait vivement dans le fond de la voiture. Un grand voyou, cotte de velours et veste bleue, la Desfoux plaquée sur les tempes, lui parlait accoudé à la glace baissée de la portière.
– Monsieur peut y aller, traînassait-il d’une voix canaille, all’ vous attend hôtel Colbert, numéro 10, au premier, y a un bon feu et all’ ne rechignera pas, all’ est dressée. D’abord si a faisait des manières, mon prince n’a qu’à le dire, Drien s’en charge. Ah ! j’en ai eu du mal à la décider, all’ s’était carrée, madame f’sait du renaud, une taffeuse, quoi ! et ça a peur de quoi, j’vous le demande ? mon prince n’lui veut pas d’mal ; n’importe, j’en ai fait du chemin pour mettre la main dessus ! Ça vaut bien deux thunes, monseigneur.
La main pâle de l’Américain allongeait une pièce d’or dans la patte de Drien, et le fiacre détalait en cahotant.
Adrien, lui, glissait le demi-louis dans son gousset et, d’un coup de pouce préalablement mouillé ramenant ses cheveux en avant sur ses joues, montrait enfin sa face effrontée de marlou.
– Tiens, Adrien ! faisais-je en le reconnaissant.
– Tiens, monsieur Jean ! ripostait la fripouille en se mettant au port d’arme avec une vague esquisse de salut militaire, nous vadrouillons donc ce soir ? Puis, clignant de l’œil du côté du fiacre – Un client, et un vrai, et un chouette, vous le connaissez ?
– Parbleu !
– Oui, c’est un de la haute, hein ? et de la galette ? Y s’appelle ?
– Tu plaisantes, mon garçon, pour que tu lui fasses un bon chantage. Et qu’est-ce qu’il vient faire ici, ton client ?
– C’qu’y vient faire, pardi ! on a ses petites passions dans la haute comme dans la basse, dans la haute surtout, et j’vous présente le fournisseur en titre de monsieur.
– Ah ! ah ! eh bien, entre avec nous boire un verre, tu nous raconteras ça.
– Oui, de la bonne copie pour monsieur ! Monsieur écrit dans les feuilles, monsieur est peut-être bien de la police aussi ? et Mossieu ?
Et, devant l’oblique regard dont il enveloppait Sternef :
– Mais vas-y donc, faisais-je en lui mettant une pièce de cent sous dans la main, monsieur est un copain, et d’abord, prends cette thune. Qu’est-ce que tu lui fournis, à ton client ?
– Quoi que j’lui fournis ? ricanait Adrien une fois installé vis-à-vis nous deux dans l’arrière-boutique du Château-Rouge, entre un carafon d’eau-de-vie de cidre et un saladier de vin. Quoi que j’lui fournis ? Mais, pardi, j’lui fournis des femmes ! Et, devant la mine désappointée de Sternef : – Vous voudriez pas que j’lui fournisse des archevêques ! Je lui fournis la mienne, de femme, et ça me rapporte bon et c’est de l’argent bien gagné, car y a que ma femme qui consente à faire sa besogne, à mon client. Et, clignant de l’œil et ricanant devant l’effarement de Sternef : – Car vous croyez peut-être que c’est facile à lui trouver des gonzesses à m’sieu André (c’est le nom qu’y se donne à la Maubert), eh bien, non ! Ah, quand alles savaient pas le turbin qu’y voulait, ah oui, ça allait bien, on en trouvait, mais quand ça s’est su, va te coucher, rien n’y a fait, ni les boniments, ni les gnons ! Pas plus tard que l’autre jeudi, le Rouquin défonçait presque la Frisée par rapport à ça, qu’all’ refusait de monter avec lui, car c’est des deux sigues et même jusqu’à des trois qui donne, M. André ! Mais all’ se serait plutôt fait tuer que d’y aller, la carne... alles sont si rosses !
Maintenant, il est noblé dans le quartier ; dès qu’il est signalé pihouitt, pihouitt, toutes de décaniller, les poules en ont une peur; y s’amène, plus personne. Y a que la mienne (aussi, je l’ai dressée) qui veuille bien encore... et encore v’là-t-y pas que ce soir, quand all’ l’a vu s’amener et causer avec Bibi, qu’all’ s’est tirée des pieds et pstt pstt, qu’all’ a passé les ponts et s’est allée carapater à Notre-Dame, dedans l’église ous qu’elle fout jamais son gniasse, et que si le bedeau l’avait pas mise dehors, all’ y serait encore avec les ratichons et les vieux birbes, à Notre-Dame ! Et le client qui se faisait vieux à l’attendre et que j’étais forcé d’endormir pendant ce temps-là ! Aussi que je l’ai salée en rentrant ! Enfin all’ y est, et mince qu’all’ ne doit pas claquer des dents pour la minute, c’te pauvre Mélie, pour peu qui y passe son rasoir sur le kiki, car, c’est vrai, je vous l’ai pas dit, sa passion au client. Une drôle d’idée, allez, une vraie idée de rupin. Une fois dans la carrée avec la môme, lui, bien convenable, il lui passe et repasse bien gentiment une lame de rasoir bien affilée sur le cou un quart de plombe, une demi-plombe, quelquefois plus, jusqu’à ce que la gonzesse prenne peur. Alors, plus all’ grelotte, claquant des dents, toute transie, plus y rigole et prend son marc, mais en dedans et tout à fait en dedans, car y reste tout le temps sérieux comme un juge, avec des yeux extraordinaires qui tournent les sangs aux plus marlouses, même qu’il y en a qui prennent des crises et qui flanchent et tombent du haut mal. Alors, quand la femme est toute roide, et qu’all’ râle quasi refroidie, alors il referme son outil, le carre dans sa profonde, se lève, aboule la galette et s’en va... Et les v’là, les passions des rupins, faire des frayeurs aux filles de l’ouverrier, à la compagne du prolétaire, victimer le pôvre peuple ; aussi, quand notre tour viendra, gare aux proprios !
– Mais c’est un sadique, un monomane, un fou, éclatait Sternef. Un de ces jours, il appuiera le rasoir et lui coupera la gorge, à votre femme, votre client à trois louis, et ce sera pour vous une sale affaire !
– Nom d’un nom, supprimer Mélie et me faire envoyer à lostau, moi, Drien de la Maub’, ça ne serait pas à faire ! J’y cours, messieurs, d’autant plus qu’il y met le temps, ce soir le vieux client ; Mélie ne rapplique pas. Pourvu qu’il ne lui ait pas pris de sales lubies, ce soir, à mon rupin. Vous m’avez gelé le sang, parole ! avec vos histoires ; excuse à la soce, j’y vais, j’y cours, moi, c’est mon pain.
Là-dessus, Drien, un peu ému, se faufilait entre les tables et gagnait la porte. Nous nous levions et Sternef soldait le saladier sur cette boutade :
– Quel beau conte à dédier à Brunetière, qui te reproche de fréquenter les assommoirs.