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nouvelle 66LECTURES

Ophelius

Pour Marcel Schwob.



I

« Claudius malade. Venez m’aider à le soigner. Urgence.
« Comtesse Ethereld. »
C’est sur cet étrange télégramme, adressé à mon pied-à-terre de la rue Saint-Placide, que je méditais le samedi gras 1888. Je ne m’expliquais pas la maladie de Claudius laissé bien portant, il y a un mois à Mointot, dans sa petite maison du quai des Pilotes. Je comprenais encore moins la présence auprès de lui de lady Viane que je n’avais pas revue depuis bientôt deux ans, depuis sa saison passée à Yport, et que je croyais cet hiver en Espagne, attirée là par sa liaison récente avec le jeune marquis de Columbra-Sesto.

J’avais quitté la ferme, comme je la quitte toujours, après la première quinzaine de janvier. Installé à Paris pour jusqu’à la fin juin, époque à laquelle je reviens avec bonheur à mes pommiers, et fort de la promesse que mon ami Aiguor m’avait faite de venir me rejoindre à Paris au carnaval, je m’attendais depuis huit jours à le voir débarquer à toutes les heures de train, l’esprit à cent lieues de la nouvelle que m’apportait ce télégramme.

Ce télégramme arrivait mal… Il dérangeait bon nombre de projets… Sans parler du bal de l’Opéra, où j’avais toute une joyeuse équipe de femmes voilées à conduire le soir même, j’avais mes soirées du dimanche et des deux jours suivants agréablement remplies… mais on n’a qu’un ami en ce monde… quand on en rencontre un, et cet ami, je l’avais trouvé dans Claudius. Je l’aimais plus qu’il ne m’aimait, je crois, car au fond, c’était un attirant, très conscient de son charme, même très femme sous ce rapport, au demeurant égoïste et n’aimant chez autrui que ses propres défauts, défauts très captivants, du reste. Sur ce sable mouvant, nous avions cependant bâti une solide amitié ; ces défauts communs, affinés chez Claudius comme des vices, étaient restés chez moi dans leur gangue de rudesse et de rusticité première, et depuis, je me suis souvent pris à me regarder dans la conscience évoquée de Claudius, comme dans un miroir d’acier poli qui aurait reflété mes sentiments et mes goûts, mais taillés en diamants, aiguisés, devenus maladifs à force d’affinements…

Ma santé aimait cette névrose, je devinais sa faiblesse et me sentais moralement contraint à la protéger ; sa nature câline et douce d’enfant et de poète s’accommodait à merveille de cette quasi-tutelle, mais au fond de l’association, c’était lui l’âme et la volonté, une volonté de nerveux, mouvante, fuyante, au moindre heurt brisée, mais, une fois tendue, implacable, mauvaise, une volonté à la Catherine II, que rien au monde n’aurait pu fléchir.

Lady Viane avait failli me le tuer, lors de son séjour en Normandie. A son départ, elle me l’avait laissé dans un état impossible à décrire, surexcité, nerveux, l’œil égaré, dans un paroxysme d’irritation et d’exaltation fébrile frisant par moments la folie. A quel jeu cette savante entre toutes les savantes avait-elle pipé la raison de ce malheureux Aiguor ? Par quels chemins l’avait-elle conduit où je le ramassai, quand elle quitta sa fameuse villa mauresque ? La coquetterie suprême est dans la science des refus. Toujours est-il qu’une haine inavouée, mais d’autant plus existante, flambait sourdement entre la comtesse Ethereld et moi. Plusieurs fois, j’avais accompagné Claudius à la villa mauresque. Avec quelles grâces ne m’y avait-elle pas accueilli ? Ses yeux en devenaient doux à force d’être féroces, elle m’eût atrocement aimé : c’était une raffinée, elle aussi, mais je l’avais devinée, d’où sa haine. La raison d’être de ces femmes, c’est leur énigme même.

D’abord, cette chatte mâtinée de tigresse tenait en ce moment une proie entre ses griffes, et c’est cette proie que je voulais lui arracher, aggravation et complication de notre haine… Cette proie qu’elle m’avait laissée quasi morte… La raison de Claudius s’était pourtant remise. Du sang de ses blessures, ce meurtri avait fait un poème, cet étrange livre noir dont j’ai gardé le manuscrit ; puis le temps avait cicatrisé les plaies que le temps avait assainies… Elle, l’artisane de malheurs, l’ourdisseuse de désastres, avait disparu tout à coup sans laisser d’adresse, envolée, évanouie, femme de nuit rentrée dans la nuit.

Depuis deux ans, je respirais, et voilà qu’elle venait de me le reprendre. Pendant que j’étais à Paris, elle, elle était là-bas et cette fois triomphante et bien sûre de l’œuvre accomplie, puisqu’elle m’appelait, moi, le seul être qu’elle eût écarté en cas de lutte encore possible. Le mal était fait, irréparable, et elle m’appelait pour m’en faire juge.

Ce télégramme m’atterrait.

Avait-elle peur maintenant seule en face de son œuvre ? Peur, cela ne lui ressemblait guère, elle était victorieuse et elle me défiait.

J’étais bouleversé de rage. C’était mon frère, mon ami, comme mon enfant, que cette femme me prenait. En tout cas, qu’il fût pour moi perdu ou non, la seule présence de Lady Viane auprès de Claudius constituait un danger et le plus terrible.

Je bouclai ma valise, dispersai une nuée de petits bleus vers mon équipe de femmes voilées et, à l’heure où j’aurais dû monter l’escalier de l’Opéra, je m’installai dans un wagon de la ligne du Havre, où j’arrivai éreinté, le lendemain matin à huit heures. 

Le même jour, à quatre heures, après m’être arrêté à la ferme, le temps d’y donner des ordres au cas d’y devoir transporter Claudius, je sonnais à la petite maison du quai des Pilotes.

Chose étrange, j’étais triste et j’avais l’esprit égayé par la vue de tous les Terre-neuviens du port, voiles aux vergues, banderoles aux mâts, cargués, lestés, prêts à partir pour la grande pêche. Pauvres bateaux marchands à l’aspect conquérant, ils étaient là rangés le long des bassins, mettant au bord des quais une gaieté de fête, comme une envolée d’aventure et de joyeux départ pour des pays qu’on se figure plus chauds, plus hospitaliers et plus bleus que les nôtres, parce qu’ils sont lointains, inconnus ! L’âme des grands voyages flottant dans les hunes souriait ce jour-là, épandue sur la vieille ville et sur le port. Le long des jetées, des gens endimanchés, des marins déjà gris se pressaient, se poussaient. La pensée de Claudius, dolent et malade au milieu de la gaieté de ce pays si rarement gai, me navra. Je dus sonner d’une main distraite, car on ne vint pas à mon premier appel. La seconde fois, Pierre, son valet de chambre, vint m’ouvrir. 

— Hé bien ! mon pauvre Pierre ?

Et je m’arrêtai, tout impressionné de me sentir des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix.

— Ah ! monsieur, faisait-il, et il détournait la tête puis, sans m’en dire davantage, il m’introduisit au salon en balbutiant : Mme la comtesse est là.

Lady Viane était en effet là, dans ce salon de vieilles tapisseries de la maison de Claudius, ce salon que je connaissais depuis mon enfance et où j’avais vu la mère de Claudius rebroder elle-même au métier tous les coussins de soie ancienne traînant sur les meubles, le brocart rose du dessus de piano et jusqu’aux personnages au petit point des fauteuils Louis XVI ; la mère de Claudius, blonde et grande jeune femme qu’on appelait à Mointot la jolie Mme Aiguor, une sorte de martyre ignorée morte à trente-huit ans de chagrin et d’ennui, de la province même, entre un mari égoïste et brutal, de vingt ans plus âgé qu’elle, et un fils adoré, mais qui la désolait, trop compliqué, trop en dehors pour qu’elle, la droiture même, pût le comprendre. La vue de Lady Viane debout dans ce salon me révolta. Comme les mères ont tort de partir, surtout les mères de poètes ! La comtesse Ethereld dans la maison Aiguor, c’était le malheur installé au foyer. L’Anglaise n’y était pas seule : moulée dans une robe étroite en drap noir, une gaine sombre seulement égayée au cou par le trait blanc d’un petit col d’homme, elle y causait debout avec le docteur Halmein que je reconnaissais aussitôt.

— Je vous attendais, et la comtesse Ethereld me tendait une main que je ne prenais pas. Je vous disais bien, faisait-elle alors en se tournant vers le docteur Halmein, que M. Harel viendrait à notre appel. Les vrais artistes n’ont qu’une parole ; maintenant, docteur, rassurez un peu monsieur sur l’état de notre ami.

Et le docteur, ayant toussé par trois fois expliquait : L’état était grave, très grave, mais il ne fallait pas désespérer. C’était une fièvre typhoïde ataxique compliquée de congestion des méninges : avec cela, ce pauvre M. Claudius était d’un nerveux…

Au reste, tout enfant, il était déjà sujet à ces crises. Toute la nature sensible et tendue de sa mère, moins l’énergie.

Mme Aiguor était morte de cette énergie que son fils n’avait pas ; en revanche le fils, lui, mourrait de l’imagination que n’avait pas sa mère. On sauverait le malade, mais sauverait-on sa raison ? Voilà le point qui l’inquiétait. II ajouta :

— Ce garçon a vécu trop à part, trop solitaire, trop sur lui-même, il s’est usé le cerveau dans des conceptions folles, c’est le cerveau qui est attaqué aujourd’hui ; mais avec les nerveux, on peut s’attendre à tout, même à des miracles et, si un miracle est possible, c’est ici qu’il aura lieu, grâce à la fée que voici. Et, avec une grâce toute provinciale, il prenait la main de Lady Viane. Madame a soigné M. Aiguor avec un dévouement, une douceur et une patience qu’on ne trouve plus que chez les sœurs de charité, ces proscrites, ou chez les mères, ces dédaignées. Si votre ami vit encore, remerciez-en madame, monsieur Harel, madame qui le veille depuis dix jours et dix nuits dans l’atmosphère contagieuse et empuantie d’une chambre de malade.

Et, ayant baisé la main de Lady Viane, le docteur Halmein prenait congé brusquement.

Ce grotesque s’en allait ? Enfin ! Que devais-je croire ? Ses paroles étaient un cruel démenti donné à mes suppositions, mais n’était-il pas la dupe de quelque comédie de Lady Ethereld ? La comtesse Viane, le dos appuyé au chambranle de la cheminée, les coudes sur la tablette de chêne, avait un air à la fois souriant et mélancolique qui déconcertait :

— Voulez-vous le voir ? me disait-elle enfin d’une voix très lente et très triste. Je m’approchai et, lui ayant pris la main droite qu’elle laissait pendre inerte auprès d’elle, je l’élevai jusqu’à mes lèvres et la baisai religieusement. Vous ne m’en voulez donc plus, reprenait alors la très douce et très triste voix ; si je lui voulais du mal, en bonne conscience, serais-je ici, Armand ?… Mon nom familièrement donné avait dans sa bouche de si étranges résonances, que j’en restai tout bouleversé. Oui, soulignait-elle, appelez-moi Viane, comme je vous appelle Armand. Ne sommes-nous pas devenus frère et sœur dans le même danger et dans la même douleur, devant le chevet du même ami malade ?

Et, me prenant la main, elle m’emmenait hors du salon.

Pauvre chambre de Claudius, si fantasque et si lui-même avec son haut plafond vert de mer à poutrelles de chêne, ses murs tendus de vieux drap rose bordé de chardons d’argent et la délicate et savante harmonie des rideaux et du lit en vieille soie verte, un vert d’absinthe intense et lumineux, où se fanaient d’anciens galons d’argent à fleurettes roses, pauvre chambre de rêveur et de poète avec ses mille et un bibelots médités, voulus, mettant aux murs leur tache claire ou sombre ! Ce soir-là, elle m’apparaissait, cette chambre, encore plus follement sombre et plus étrange que tous les autres soirs.

Au-dessus du petit bahut hollandais à panneaux dorés, se découpant sur un vieux lampas cerise, un lot de verreries de Venise, une des manies de Claudius, tout opalisées de reflets, mettait ici dans un coin de la chambre comme un rayonnement lunaire, un clair de pierreries vivantes dans la nuit. A l’angle de la haute cheminée tout en glaces coupées de colonnes torses et drapée d’une nappe d’autel, une tête de femme, un buste Renaissance aux cheveux et aux lèvres dorés, aux prunelles d’émail dans une face en bronze vert, se dressait là sur un socle d’ébène, étrangement vivante sous un attifage de vieux broché rose pâle à feuillages bleuâtres, bizarrement coiffée d’un hennin pailleté, d’où coulaient, telle une eau, de longues gazes d’argent : dea silens, la dame du silence, comme Claudius l’appelait lui-même à cause de ses lèvres d’or. 

Ce poète avait ses idoles. Je m’étais toujours méfié de cette chambre verte et rose, d’un goût barbare et pleine d’une dévotion à la fois mystique et païenne, puant à plein nez, sinon le fagot, du moins la franche hystérie. Je l’y retrouvais malade, délirant.

Un paravent en vieilles broderies déployé devant le lit à colonnes dérobait la vue du malade ; au chevet, une ombre noire, la religieuse assise devant la grande table encombrée de fioles et de potions.

Un chapelet aux doigts, elle se taisait, éclairée de haut en bas par la lueur rose de la veilleuse — le godet rouge plein d’huile d’une lampe d’église en cuivre argenté Louis XV, suspendue au plafond par trois chaînettes grêles devant un saint Sébastien du Sodoma, un éphèbe merveilleux d’extase et de souffrances agonisant à la clarté de cette lampe dans un épais cadre Louis XIII, aux ornements chargés de rubans et de fruits.

La religieuse s’était levée ; sur un signe de Lady Viane, elle avait disparu. La comtesse Ethereld avait repris ma main, nous étions debout près du lit à colonnes. Elle écarta une des feuilles du paravent :

— Voilà l’homme, dit-elle. 

Et sur le blanc des oreillers, la tête de Claudius m’apparut. Cette tête était d’une pâleur verte : tête de décollé et de martyr, elle avait le nez pincé, l’œil mort, la peau tirée, creusée aux joues. Une barbe sale, une barbe de vingt jours moisissait sur ses misérables joues ; la chevelure et les moustaches seules étaient restées belles, embroussaillées, farouches, de leur couleur fauve d’or pâle ou de blé mûr. Entre les paupières meurtries et devenues noires, un peu du blanc de l’œil luisait : deux fentes enchâssant de l’argent bruni, c’était là son regard, la prunelle révulsée avait disparu sous la paupière supérieure.

Il avait les yeux entrouverts et pourtant, il dormait ; au coin de ses lèvres bleues et comme pourries, un peu d’écume s’amassait. Sous la lueur de la veilleuse, cette écume semblait rose ; une odeur d’éther et de chloroforme, où dominait une odeur fétide, l’odeur de la fièvre typhoïde, se dégageait de ces lèvres béantes, de ces narines pincées.

Lady Viane me passa son flacon :

— Prenez garde, dit-elle.

Je repoussai sa main, je regardais Claudius. Mes yeux étaient secs. Etait-ce un vivant, était-ce un cadavre ? J’étais atterré. 

Je sentais peser sur moi le regard de Lady Viane. Je l’examinai à mon tour. " Attendez ", semblait dire ce regard ; j’attendis. Tout à coup, Claudius parut se soulever ; d’une main, il écarta son drap, entrouvrit sa chemise qui montra sa poitrine velue… ses lèvres se retroussèrent sur ses gencives noires et, d’une voix qu’on aurait dit lointaine, plutôt dans un soupir : " Ophelius, murmura-t-il, Ophelius. " Il prononça le nom trois fois. Lady Viane avait saisi une des fioles posées sur la table et la lui faisait respirer. La tête de Claudius, qui s’était injectée de sang, retombait sur l’oreiller, subitement redevenue terreuse. Lady Viane moutonnait la chemise entrouverte, ramenait le drap sur cette chemise et me regardait.

— Ophelius ? interrogeai-je.

La comtesse mettait un doigt sur ses lèvres puis, ayant appelé la religieuse, elle reprenait ma main et, m’emmenant au fond de la chambre :

— Ophélius, oui, me disait-elle d’une voix très lente et très calme, c’est là sa maladie, il meurt de cet Ophélius, puis tout à coup, me fixant dans les yeux : — voulez-vous le voir ?, me dit-elle.

— Qui donc, Ophélius ?

— Oui, suivez-moi, et elle me faisait entrer dans la pièce voisine, dont Aiguor avait fait son cabinet de travail.

Le temps d’allumer un flambeau et elle me conduisait devant un haut lutrin en fer forgé, épave de quelque abbaye détruite et que nous avions découvert, Claudius et moi, dans une écurie d’auberge, dans le hameau du Thorp.

Un grand album en forme de missel relié en velours de Gênes, à ferrures artistiques, était posé sur ce lutrin, Je le connaissais aussi, ce missel. C’était un recueil de photographies d’après les tableaux des maîtres préférés de Claudius ; en regard de chaque photographie, il avait écrit de sa main, sur des pages de moire, des vers inspirés du sujet ou du peintre lui-même. Gustave Moreau ouvrait le volume avec sa Chimère, sa jeune fille portant la tête d’Orphée ; il y avait là aussi la Salomé dansant devant Hérode, le Sphinx, le Jeune homme et la Mort et le merveilleux poème des Sirènes, une rêverie d’une philosophie et d’une mysticité si hautes qu’il faut être presque poète pour la saisir et la rêver : suivaient quelques Primitifs et plusieurs Léonard de Vinci, entre autres La Vierge de la grotte, cette peinture si parente de celle de Gustave Moreau à travers les siècles qui les séparent, des Watteau pour le XVIIIe siècle, puis deux ou trois Walter Crane, des Burne-Jones, des esthétiques anglais. Lady Viane feuilletait vite, le flambeau d’une main, l’autre main occupée à tourner les pages… enfin elle s’arrêta : " Regardez ", me disait-elle. C’était une grande photographie que je connaissais déjà et que Claudius avait rapportée d’Italie, un portrait de femme étrange et douloureuse, perversement idéale si l’on peut s’exprimer ainsi, comme une Joconde pénétrée d’Ophélie, peinture au reste bien connue des artistes, la Primavera de Botticelli. En regard, Claudius avait écrit ces vers, que je ne connaissais pas :

Au fond d’un vieux palais toscan enseveli,
C’est un portrait sinistre à force d’être étrange,
Tête idéale et folle aux yeux de mauvais ange,
Visage ovale et fin d’adolescent pâli.

Le cou frêle et trop long penche, comme affaibli,
Sous le poids d’un front haut, mi-voilé d’une frange
De raides cheveux longs, d’un blond roux, presque orange
Et piqués d’iris bleus, signés Botticelli.

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Sous la photographie, la même main avait écrit ce seul mot : Ophelius.

Dans quelle intrigue malsaine et follement imaginative m’étais-je embarqué à la suite de Lady Viane ? Il me semblait que l’air raréfié devenait irrespirable, j’avais peur de comprendre et ne voulais pas comprendre.

— Je ne sais pas, faisais-je à Lady Viane.

Lady Viane m’observait, je sentais son regard de femme mauvaise pénétrer en moi comme un poinçon.

Alors elle :

— Voulez-vous saisir ? Et, posant lentement son flambeau sur une table. vous avez peur, pourquoi ? Moi, je sais bien tout, moi qui suis une femme. Vous, qui êtes un homme et son ami, vous devez tout savoir.

Qu’allait-elle m’apprendre ? Cette fois, Lady Viane me faisait peur… Par quel horrible secret révélé sur la vie de Claudius allait-elle tuer mon estime et mon amitié pour ce malheureux garçon ?

— Il faut pourtant que vous sachiez tout pour le soigner en conséquence, si j’étais appelée à Londres, en Espagne. Je puis partir demain, dans un instant…, et s’étant assise, le coude appuyé à l’angle de la table, pâle et fine dans sa robe de drap noir à la lueur de cette seule bougie dans cette immense pièce obscure, Lady Viane commença. 

II

Et quand elle m’eut raconté cette histoire, où sombraient l’honneur et la moralité de mon ami : — Claudius a toujours eu la folie de ce visage, conclut elle en désignant l’étrange photographie, la folie de ce sourire et de ces yeux, que vous retrouverez en gravure en tête de son volume de vers ; c’était une obsession, une maladie. Ce sourire et ces yeux, quand il les a rencontrés dans la réalité animés du charme de la vie, l’exaspéré et le passionné qu’il était, s’est trouvé subjugué, sans armes contre lui-même et son désir. Ce visage enivrant, la fatalité a voulu que ce fût un homme qui le portât, d’où son étrange passion dont il se meurt au reste, mais nous le sauverons à nous deux, n’est-ce pas ?

L’Anglaise avait dit cela froidement, d’une voix lente, presque avec un sourire, svelte et veloutée dans sa robe sombre comme un sphinx de nuit ou l’hirondelle noire des ruines. Elle tenait fixés sur moi ses deux yeux d’émeraude qui luisaient ; son calme était exaspérant, je sentais qu’elle mentait et qu’elle mentait effrontément, consciente et fière de son mensonge. Pour un rien, j’eusse étranglé cette femme.

— Jamais, éclatai-je brusquement, jamais je n’admettrais la possibilité d’une telle passion chez Claudius !

— Comment expliquerez-vous alors toutes les esquisses dont la maison ici est remplie, toutes de la main de Claudius et toutes représentant uniquement et toujours le visage de cet Ophelius, comme il l’appelait lui-même, ce nom écrit sur cet album et ces quatrains au revers de cette page ?

— Monomanie !… L’artiste qu’il était a pu se toquer d’un type, du caractère d’une physionomie étrange et rare, mais moi-même, j’ai mes cartons remplis d’études de têtes d’hommes et de jeunes garçons, et vous ne m’imputez pas, j’espère…

— Mais vous, vous êtes peintre, interrompit flegmatiquement l’Anglaise. Claudius, lui, ne peignait pas.

J’avais peur. N’avais-je pas vu Claudius, durant un séjour commun à Paris, s’éprendre, s’affoler absolument d’un chien danois du Jardin d’Acclimatation, au point de venir huit jours de suite dévaliser les marchands du jardin et y passer des heures à gaver de friandises et de caresses sa passion du jour, ce magnifique lévrier gris de Finlande vendu deux mille francs un mois plus tard aux frères Sismondo de Vienne, les cousins de Sismondo de Paris ? De sa part, toutes les extravagances étaient possibles ; néanmoins, un doute me restait.

— Comment n’ai-je jamais vu l’homme dont vous me parlez ? objectai-je à l’Anglaise.

— D’abord, voyez-vous jamais quelque chose, vous ? m’était-il froidement répliqué. Il y a deux ans, à Yport, vous êtes resté trois mois auprès d’une femme qui vous adorait, sans même vous en être aperçu. Rassurez-vous, ce n’était pas moi, ajoutait-elle avec un mauvais sourire, mais vous avez vu cent fois cet Ophelius ; mais l’avez-vous regardé ? vous n’avez même pas remarqué ce type absolument remarquable pourtant, ces cheveux de lin et cet étrange sourire. Je n’ai passé que deux jours ici l’an dernier, à peu près à cette époque,avec Oscar Grune, le peintre esthétique, venu ici pour obtenir de Claudius l’autorisation d’illustrer son poème du Roi d’Ys, une commande de Hachette à Grune, et nous avons bel et bien distingué tous deux cet Ophelius… Du reste, Aiguor a pris soin de nous le faire remarquer lui-même, il nous a conduits à bord du terre-neuvier sur lequel le garçon devait partir le lendemain, à bord du Saint-Maixent… Il l’a fait même descendre des vergues pour nous le présenter. " Hein ! est-il assez beau, cet animal, répétait-il, est-il beau, même trop beau pour un homme ! " Pendant ses trois mois de séjour à terre, ce matelot était tantôt son compagnon de pêche, tantôt son modèle, ils montaient la même barque ensemble ; d’ailleurs, Claudius le tutoyait, mais vous, vous n’êtes jamais là et auriez-vous été là, vous avez des yeux pour ne pas voir.

— Et ce garçon est mort ?

— Il y a quinze jours, comme je vous l’ai dit. On l’a trouvé à marée basse, noyé dans les estacades des jetées. Ophelius ! son nom le prédestinait à cette fin tragique. Il avait une assez large plaie à la nuque ; s’était-il blessé en tombant ? Quelqu’un l’avait-il frappé d’abord et jeté à la mer ensuite ?… Mystère ! La fièvre a pris Claudius aussitôt après la découverte du corps, et depuis ne l’a pas quitté.

— Et vous soupçonnez…

— Personne, répondait Lady Viane avec un défi dans son œil glauque. Et vous, que soupçonnez-vous ? Qu’entrevoyez-vous dans cette aventure au moins bizarre, avouez-le ?

— Un mensonge et une trahison.

— Un mensonge ! croyez-vous ?

Et, comme pour me donner un démenti à moi-même, la voix de Claudius s’élevant dans la pièce voisine venait nous apporter dans un râle, prononcé par trois fois, le nom d’Ophelius, Ophelius, Ophelius !

" Vous voyez bien, sembla dire en s’allumant le regard vert de l’Anglaise, Ophelius ! " Brusquement, je pris le flambeau et, m’étant levé, je m’approchai du portrait mystérieux.

Lady Viane s’était levée, elle aussi, suivant avec une curiosité cruelle l’altération croissante de mes traits.

La Primavera était là, vaguement animée sous la vacillante lueur du flambeau, droite sous ses longs cheveux piqués d’anémones et de branchages aux ramifications de madrépores, charmante avec la douceur lointaine de ses yeux mornes, et souriant, dans l’ovale amaigri de son visage, de son étrange sourire sensuel, exaspérant.

Au-dessus de la Primavera, mince et pâle comme elle, la tête obstinée de Lady Viane souriait du même sourire énigmatique et ondoyant aux lèvres enroulées, avec le même regard attirant, noyé dans les prunelles d’étoiles.

— L’homme avait-il ce regard et ce sourire ? demandai-je à Lady Viane.

— Ce sourire et ces yeux !

— Alors, c’est de vous, et non de lui, que meurt mon ami Claudius, de vous, Lady Ethereld ; car ce portrait, c’est vous, et il est impossible que deux ressemblances aussi parfaites aient existé ensemble, à la même époque, sous les mêmes cieux.

— Vraiment ? Et, très calme, elle se penchait sur la Primavera pour mieux voir, puis avec un soupir : — Il est en effet d’étranges ressemblances.

— C’est de vous qu’il meurt, m’entendez-vous, milady !

— Ou de lui.

— Mais quand ce lui serait, puisque ce lui, c’est vous ! Il n’a fait que poursuivre, affolé, ébloui, une vague ressemblance ; et ce fantôme, toujours chassé, hélas ! jamais atteint, n’était-ce pas vous, toujours votre image vivante, ineffacée, ineffaçable dans l’esprit malade et bouleversé par vous de ce misérable garçon.

— Et qui vous dit que ce n’est pas ce garçon qu’il aimait à travers ma ressemblance !

— Ah ! c’en est trop ! m’écriai-je hors de moi, au risque d’éveiller le malade ; Claudius vous a vue pour la première fois à Florence, il y a de cela quatre ans, à Florence, dont il rapportait cette photographie, qu’on dirait la vôtre… et l’Ophelius d’aujourd’hui avait alors treize ans ; vous voyez bien que c’est impossible.

— Tout est possible. On aime, nous poursuivons tous ici-bas chacun un type, un idéal à travers tous les types analogues, jusqu’au jour où nous croyons l’avoir rencontré… car le bonheur est une croyance.

" Ce type, mon avis est que Claudius l’a rencontré dans cet Ophelius dont il râle le nom dans sa fièvre. Pourquoi n’invoque-t-il jamais celui de Lady Viane ? Ce type, assurément, il l’a aimé un jour, un soir en moi d’abord, je n’ai jamais plu qu’aux raffinés, aux dépravés, aux dilettanti. Les autres, c’est presque de l’horreur que je leur inspire, et son bras frôlait insolemment le mien. Puis, moi qui vous parle, je n’ai jamais aimé qu’une ressemblance. Pourquoi Claudius ne serait-il pas comme moi ? — Une ressemblance, vous !

— Et la vôtre, oui, c’est ainsi. Car Claudius vous ressemble ; vous ne le saviez pas… Oh ! rassurez-vous, c’est bien fini entre nous deux et avant d’avoir commencé. Oui, j’ai aimé Claudius avant de vous connaître, parce qu’il avait de vous, que je ne connaissais pas, ces moustaches d’or fauve, cet œil d’outremer enfoncé et chercheur, cet air d’aventure et d’insolence, tout cet ensemble enfin d’un type qu’on adore et qu’on rêve, et quand je vous ai rencontré auprès de lui, il y a deux ans, c’est à vous qu’est allé mon désir… Mais les gens comme vous ne voient pas… Aujourd’hui, je ne vous hais pas… Je vous laisse, mais j’ai voulu que vous sachiez tout.

" Avec ce regard bleu et ces cheveux-là, une pareille inconscience !… Ah ! vous êtes bien équilibré, vous, bien uni, comme on dit dans les Trois-Royaumes, vous au moins, vous n’êtes pas un homme à Primavera, un homme à Ophelius, et un geste intraduisible ajoutait presque : " Et c’est vraiment dommage ", puis brusquement : — Bonne nuit, c’est la onzième nuit que je veille, et ce soir, franchement, c’est bien votre tour, et saisissant d’une main le flambeau, relevant de l’autre la traîne de sa robe, elle s’était enfoncée, évanouie dans l’ombre.

Je gagnai à tâtons la chambre de Claudius, guidé dans les ténèbres par l’embrasure lumineuse de la porte.

J’y passai la nuit avec la garde, réfléchissant au singulier récit de Lady Viane, à son plus singulier aveu quand, hautainement, avec l’audace d’une courtisane, elle s’était dévoilée, offerte à moi, l’ami d’Aiguor, au chevet, à côté même de la chambre d’agonie de cet ami.

Etait-ce pour cela qu’elle m’avait fait venir ? J’avais évité le premier piège, mais le second ? Que machinait-elle encore contre moi ? Elle me haïssait, cela était certain, mais m’avait-elle aimé, comme elle le disait. Cet aveu n’était-il pas une trahison, une amorce tendue à ma vanité ? Etre ma maîtresse, à moi, son ennemi, dans la maison même de Claudius malade, quel orgueil et quel triomphe pour cette perverse ! Je redoutais et je désirais fiévreusement le leverdu jour. Quelle allait être, après l’entretien de cette nuit, notre première rencontre, notre première entrevue ? Tout agité que j’étais, vaincu par la fatigue de mon autre nuit passée en chemin de fer, vers les quatre heures du matin, je m’endormis. Quand je me réveillai à huit heures, l’estomac torturé par la faim (dans ma préoccupation de l’état de Claudius et des étranges récits de Lady Viane, j’avais tout à fait oublié de dîner la veille), le valet de chambre m’apporta sur un plateau un billet de la comtesse Ethereld.

J’avais reconnu à première vue le sale salax, audax et le dauphin de la devise.

Une amie me réclame à Vienne. Je vous sais auprès de Claudius, je pars tranquille, oubliez. Votre…

Viane

— L’étrange créature… Puis, m’adressant à Pierre — Elle est vraiment partie ?

— Qui, elle ?

— Pardon, Mme la comtesse. 

— Ce matin même, par le train de six heures, pendant que monsieur dormait. Mme la comtesse est entrée dire adieu à M. Claudius, elle a même voulu embrasser monsieur sur le front malgré la garde, qui ne voulait pas à cause de la fièvre ; elle ne craint rien, Mme la comtesse ! Madame attendait l’arrivée de monsieur pour partir, elle avait annoncé hier son départ à l’office, madame ne l’avait pas annoncé à monsieur ?

— Si fait, si fait, répondis-je pour couper court aux réflexions du domestique.

Elle avait perdu la partie, elle s’en allait ; mais sa fuite était une victoire, car en partant, elle me laissait vibrant au cœur un dard empoisonné et dans ce cœur, une plaie ouverte que rien ne pouvait guérir, plaie cuisante, purulente, profonde, envenimée d’un soupçon, et Dieu sait quel soupçon, sur l’honneur de Claudius.

— Et voilà, concluait Armand en se plantant droit devant moi, les yeux brillants, comme lumineux dans la pénombre.

Le jour commençait à poindre. Les persiennes lamellées de lumière striaient déjà de barres grisâtres le noir opaque des croisées ; dans le lointain, sur le plateau des fermes, un coq chanta ; un froid subit me tomba sur les épaules, le froid du matin ou de cette longue nuit blanche. Je m’aperçus alors qu’Armand était très pâle ; j’eus pitié de sa pâleur et, malgré ma curiosité encore allumée sur la comtesse Ethereld, disparue à mon gré bien soudainement du récit, je me levai un peu gêné, ne trouvant rien à dire que cette phrase banale :

— Terribles, ces femmes de race anglo-saxonne, de race blonde ! La cruauté aiguë des blonds n’est pas une invention littéraire. Le Nord est plein de Ladies Viane.

— Non, me répondait Harel, les Ladies Viane sont de partout ; brune ou rousse de cheveux, Lady Viane, c’est la femme, la femme vraiment femme, l’Eva de la Genèse, l’Ennoïa de Flaubert, l’éternelle ennemie, la danseuse qui boit le sang des prophètes, Salomé, Hérodias, la bête impure, Bestia. Quand elle nous tue physiquement, elle s’appelle la Débauche ; quand elle nous tue moralement, elle s’appelle la Haine et quelquefois l’Amour.