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Des femmes

I (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.

2 (I)

Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.

3 (I)

J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.

4 (IV)

Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s’y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation : leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel. Ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins.

5 (VII)

Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée ; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c’est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ; c’est une espèce de menterie.

Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête.

6

(v) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice ; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes ; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu’avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires ; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.

(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par un artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.

7 (VII)

Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l’opinion qu’elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l’affectation l’accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur.

8 (VII)

Lise entend dire d’une autre coquette qu’elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d’ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi, et pendant qu’elle se regarde au miroir, qu’elle met du rouge sur son visage et qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule.

9 (IV)

Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent ; mais si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l’état où elles se trouvent ; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents ; elles sentent le désordre où elles sont, s’ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent parées.

I0 (I)

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.

II (IV)

L’agrément est arbitraire la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l’opinion.

I2 (I)

L’on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d’un mérite si éclatant, que l’on se borne à les voir et à leur parler.

I3 (I)

Une belle femme qui a les qualités d’un honnête homme est ce qu’il y a au monde d’un commerce plus délicieux : l’on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.

I4 (I)

Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. Il n’échappe presque rien aux hommes ; leurs caresses sont volontaires ; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.

I5 (IV)

Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son contre-poison, et afin qu’elle nuise moins aux hommes, qui n’en guériraient pas sans remède.

I6 (I)

Les femmes s’attachent aux hommes par les faveurs qu’elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

I7 (I)

Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus jusques aux faveurs qu’il a reçues d’elle.

I8 (I)

Une femme qui n’a qu’un galant croit n’être point coquette ; celle qui a plusieurs galants croit n’être que coquette.

Telle femme évite d’être coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.

I9 (IV)

Un ancien galant tient à si peu de chose, qu’il cède à un nouveau mari ; et celui-ci dure si peu, qu’un nouveau galant qui survient lui rend le change.

Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère de la personne qu’il sert.

Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d’une femme qui l’attache, que le nom de mari : c’est beaucoup, et il serait mille fois perdu sans cette circonstance.

20 (IV)

Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu’un homme galant. L’homme coquet et la femme galante vont assez de pair.

2I (I)

Il y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.

22 (V)

Une femme galante veut qu’on l’aime ; il suffit à une coquette d’être trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager ; celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d’un engagement à un autre ; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. Ce qui domine dans l’une, c’est la passion et le plaisir ; et dans l’autre, c’est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion ; la coquetterie est un dérèglement de l’esprit. La femme galante se fait craindre et la coquette se fait haïr. L’on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous.

23 (V)

Une femme faible est celle à qui l’on reproche une faute qui se la reproche à elle-même ; dont le cœur combat la raison ; qui veut guérir, qui ne guérira point, ou bien tard.

24 (V)

Une femme inconstante est celle qui n’aime plus ; une légère, celle qui déjà en aime un autre ; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce qu’elle aime ; une indifférente, celle qui n’aime rien.

25 (V)

La perfidie, si je l’ose dire, est un mensonge de toute la personne : c’est dans une femme l’art de placer un mot ou une action qui donne le change, et quelquefois de mettre en œuvre des serments et des promesses qui ne lui coûtent pas plus à faire qu’à violer.

Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée, n’est qu’infidèle : s’il la croit fidèle, elle est perfide.

On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu’elle guérit de la jalousie.

26 (I)

Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler ; il ne manque à l’un que le contrat, et à l’autre que le cœur.

27 (I)

A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n’y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer. Son choix est fait : c’est un petit monstre qui manque d’esprit.

28 (I)

Il y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n’ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre, ou d’une femme avancée en âge qui a besoin d’un cavalier, ou d’un cavalier qui a besoin d’une vieille.

29 (IV)

Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle, où il défait le magistrat même en cravate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier, les écarte et devient maître de la place : il est écouté, il est aimé ; on ne tient guère plus d’un moment contre une écharpe d’or et une plume blanche, contre un homme qui parle au Roi et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalouses : on l’admire, il fait envie : à quatre lieues de là, il fait pitié.

30 (I)

Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu’est pour une femme de ville un homme de la cour.

3I (I)

A un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité, de nul jugement et d’une imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien des femmes, que de beaux traits et la taille belle.

32 (I)

Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime un valet, cette autre un moine, et Dorinne son médecin ?

33 (VII)

Roscius entre sur la scène de bonne grâce : oui, Lélie ; et j’ajoute encore qu’il a les jambes bien tournées, qu’il joue bien, et de longs rôles, et que pour déclamer parfaitement il ne lui manque, comme on le dit, que de parler avec la bouche ; mais est-il le seul qui ait de l’agrément dans ce qu’il fait ? et ce qu’il fait, est-ce la chose la plus noble et la plus honnête que l’on puisse faire ? Roscius d’ailleurs ne peut être à vous, il est à une autre ; et quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu : Claudie attend, pour l’avoir, qu’il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Bathylle, Lélie : où trouverez-vous, je ne dis pas dans l’ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs un jeune homme qui s’élève si haut en dansant, et qui passe mieux la capriole ? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l’air avant que de tomber à terre ? Ignorez-vous qu’il n’est plus jeune ? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu’il n’en agrée ; mais vous avez Dracon, le joueur de flûte : nul autre de son métier n’enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le flageolet, car c’est une chose infinie que le nombre des instruments qu’il fait parler ; plaisant d’ailleurs, il fait rire jusqu’aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul repas ? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait prévenue ? Se serait-il enfin engagé à Césonie, qui l’a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule d’amants, je dirai même toute la fleur des Romains ? à Césonie, qui est d’une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse ? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu’ont tant de femmes romaines pour ce qu’on appelle des hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé ? Il reste encore Bronte, le questionnaire : le peuple ne parle que de sa force et de son adresse ; c’est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un nègre d’ailleurs, un homme noir.

34 (I)

Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.

35 (I)

Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants : galantes et bienfactrices, elles ont jusque dans l’enceinte de l’autel des tribunes et des oratoires où elles lisent des billets tendres, et où personne ne voit qu’elles ne prient point Dieu.

36 (VII)

Qu’est-ce qu’une femme que l’on dirige ? Est-ce une femme plus complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère pour ses amis ; qui soit moins esclave de son humeur, moins attachée à ses intérêts ; qui aime moins les commodités de la vie ; je ne dis pas qui fasse des largesses à ses enfants qui sont déjà riches, mais qui, opulente elle-même et accablée du superflu, leur fournisse le nécessaire, et leur rende au moins la justice qu’elle leur doit ; qui soit plus exempte d’amour de soi-même et d’éloignement pour les autres ; qui soit plus libre de tous attachements humains ? "Non, dites-vous, ce n’est rien de toutes ces choses." J’insiste, et je vous demande : "Qu’est-ce donc qu’une femme que l’on dirige ? " Je vous entends, c’est une femme qui a un directeur.

37 (I)

Si le confesseur et le directeur ne conviennent point sur une règle de conduite, qui sera le tiers qu’une femme prendra pour sur-arbitre ?

38 (I)

Le capital pour une femme n’est pas d’avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu’elle s’en puisse passer.

39 (I)

Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses, celles qu’elle a pour son directeur ; et le temps qu’elle perd dans son entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d’y renoncer.

40 (V)

Je voudrais qu’il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : "Fuyez les femmes, ne les dirigez point, laissez à d’autres le soin de leur salut."

4I (I)

C’est trop contre un mari d’être coquette et dévote ; une femme devrait opter.

42 (VI)

J’ai différé à le dire, et j’en ai souffert ; mais enfin il m’échappe, et j’espère même que ma franchise sera utile à celles qui n’ayant pas assez d’un confesseur pour leur conduite, n’usent d’aucun discernement dans le choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d’admiration et d’étonnement à la vue de certains personnages que je ne nomme point ; j’ouvre de fort grands yeux sur eux ; je les contemple : ils parlent, je prête l’oreille ; je m’informe, on me dit des faits, je les recueille ; et je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement opposées au bon esprit, au sens droit, à l’expérience des affaires du monde, à la connaissance de l’homme, à la science de la religion et des mœurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l’apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu’ils sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime ; et si au contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé, si difficile, et accordé à si peu de personnes, et qu’ils se persuadent de ne faire en cela qu’exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, je le comprends encore moins.

Je vois bien que le goût qu’il y a à devenir le dépositaire du secret des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons des grands, à manger souvent à de bonnes tables, à se promener en carrosse dans une grande ville, et à faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs personnes de nom et de distinction s’intéresser à sa vie et à sa santé, et à ménager pour les autres et pour soi-même tous les intérêts humains, je vois bien, encore une fois, que cela seul a fait imaginer le spécieux et irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette pépinière intarissable de directeurs.

43 (VI)

La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes, comme une passion, ou comme le faible d’un certain âge, ou comme un mode qu’il faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d’un joli sermon : elles allaient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène ; elles savaient dès la veille toute la joie qu’elles devaient avoir le jour d’après et le lendemain ; elles jouissaient tout à la fois du plaisir présent et de celui qui ne leur pouvait manquer ; elles auraient souhaité de les pouvoir rassembler tous en un seul jour : c’était alors leur unique inquiétude et tout le sujet de leurs distractions ; et si elles se trouvaient quelquefois à l’Opéra, elles y regrettaient la comédie. Autres temps, autres mœurs : elles outrent l’austérité et la retraite ; elles n’ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir ; elles ne mettent plus leurs sens à aucun usage ; et chose incroyable ! elles parlent peu ; elles pensent encore et assez bien d’elles-mêmes, comme assez mal des autres ; il y a chez elles une émulation de vertu et de réforme qui tient quelque chose de la jalousie ; elles ne haïssent pas de primer dans ce nouveau genre de vie, comme elles faisaient dans celui qu’elles viennent de quitter par politique ou par dégoût. Elles se perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère et par l’oisiveté ; et elles se perdent tristement par la présomption et par l’envie.

44 (VII)

Si j’épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point ; si une joueuse, elle pourra s’enrichir ; si une savante, elle saura m’instruire ; si une prude, elle ne sera point emportée ; si une emportée, elle exercera ma patience ; si une coquette, elle voudra me plaire ; si une galante, elle le sera peut-être jusqu’à m’aimer ; si une dévote, répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-même ?

45 (IV)

Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s’en donne la peine. Un seul même en gouverne plusieurs ; il cultive leur esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion ; il entreprend même de régler leur cœur. Elles n’approuvent et ne désapprouvent, ne louent et ne condamnent, qu’après avoir consulté ses yeux et son visage. Il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins, de leurs désirs, de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours il les fait rompre avec leurs galants ; il les brouille et les réconcilie avec leurs maris, et il profite des interrègnes. Il prend soin de leurs affaires, sollicite leurs procès, et voit leurs juges ; il leur donne son médecin, son marchand, ses ouvriers ; il s’ingère de les loger, de les meubler, et il ordonne de leur équipage. On le voit avec elles dans leurs carrosses, dans les rues d’une ville et aux promenades, ainsi que dans leur banc à un sermon, et dans leur loge à la comédie ; il fait avec elles les mêmes visites ; il les accompagne au bain, aux eaux, dans les voyages ; il a le plus commode appartement chez elles à la campagne. Il vieillit sans déchoir de son autorité : un peu d’esprit et beaucoup de temps à perdre lui suffit pour la conserver ; les enfants, les héritiers, la bru, la nièce, les domestiques, tout en dépend. Il a commencé par se faire estimer ; il finit par se faire craindre. Cet ami si ancien, si nécessaire, meurt sans qu’on le pleure ; et dix femmes dont il était le tyran héritent par sa mort de la liberté.

46 (V)

Quelques femmes ont voulu cacher leur conduite sous les dehors de la modestie ; et tout ce que chacune a pu gagner par une continuelle affectation, et qui ne s’est jamais démentie, a été de faire dire de soi : On l’aurait prise pour une vestale.

47 (IV)

C’est dans les femmes une violente preuve d’une réputation bien nette et bien établie, qu’elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de quelques-unes qui ne leur ressemblent point ; et qu’avec toute la pente qu’on a aux malignes explications, on ait recours à une tout autre raison de ce commerce qu’à celle de la convenance des mœurs.

48 (VII)

Un comique outre sur la scène ses personnages ; un poète charge ses descriptions ; un peintre qui fait d’après nature force et exagère une passion, un contraste, des attitudes ; et celui qui copie, s’il ne mesure au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne à toutes les pièces qui entrent dans l’ordonnance de son tableau plus de volume que n’en ont celles de l’original : de même la pruderie est une imitation de la sagesse.

Il y a une fausse modestie qui est vanité, une fausse gloire qui est légèreté, une fausse grandeur qui est petitesse ; une fausse vertu qui est hypocrisie, une fausse sagesse qui est pruderie.

Une femme prude paye de maintien et de parole ; une femme sage paye de conduite. Celle-là suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison et son cœur. L’une est sérieuse et austère ; l’autre est dans les diverses rencontres précisément ce qu’il faut qu’elle soit. La première cache des faibles sous de plausibles dehors ; la seconde couvre un riche fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l’esprit, ne cache ni l’âge ni la laideur ; souvent elle les suppose : la sagesse au contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l’esprit, ne rend la jeunesse que plus piquante et la beauté que plus périlleuse.

49 (VII)

Pourquoi s’en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d’ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu’elles ont lu, et d’en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs ouvrages ? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu’elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d’un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l’esprit, ou par un tout autre goût que celui d’exercer leur mémoire ? Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d’ailleurs par tant d’endroits, aient sur eux cet avantage de moins.

On regarde une femme savante comme on fait une belle arme : elle est ciselée artistement, d’une polissure admirable et d’un travail fort recherché ; c’est une pièce de cabinet, que l’on montre aux curieux, qui n’est pas d’usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu’un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m’informe plus du sexe, j’admire ; et si vous me dites qu’une femme sage ne songe guère à être savante, ou qu’une femme savante n’est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts : concluez donc vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages, et qu’ainsi une femme sage n’en serait que plus propre à devenir savante, ou qu’une femme savante, n’étant telle que parce qu’elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n’en est que plus sage.

50 (I)

La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, quoiqu’elles aient rompu pour des intérêts où nous n’avons nulle part, est un point difficile : il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux.

5I (I)

Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants que son argent.

52 (I)

Il est étonnant de voir dans le cœur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l’amour pour les hommes, je veux dire l’ambition et le jeu : de telles femmes rendent les hommes chastes ; elles n’ont de leur sexe que les habits.

53 (I)

Les femmes sont extrêmes : elles sont meilleures ou pires que les hommes.

54 (I)

La plupart des femmes n’ont guère de principes ; elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment.

55 (IV)

Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l’emportent sur elles en amitié.

Les hommes sont cause que les femmes ne s’aiment point.

56 (V)

Il y a du péril à contrefaire. Lise, déjà vieille, veut rendre une jeune femme ridicule, et elle-même devient difforme ; elle me fait peur. Elle use pour l’imiter de grimaces et de contorsions : la voilà aussi laide qu’il faut pour embellir celle dont elle se moque.

57 (VII)

On veut à la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l’esprit ; on veut à la cour que bien des gens manquent d’esprit qui en ont beaucoup ; et entre les personnes de ce dernier genre une belle femme ne se sauve qu’à peine avec d’autres femmes.

58 (I)

Un homme est plus fidèle au secret d’autrui qu’au sien propre ; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d’autrui.

59 (I)

Il n’y a point dans le cœur d’une jeune personne un si violent amour auquel l’intérêt ou l’ambition n’ajoute quelque chose.

60 (I)

Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti ; elles n’en laissent guère échapper les premières occasions sans se préparer un long repentir : il semble que la réputation des biens diminue en elles avec celle de leur beauté. Tout favorise au contraire une jeune personne, jusques à l’opinion des hommes, qui aiment à lui accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.

6I (I)

Combien de filles à qui une grande beauté n’a jamais servi qu’à leur faire espérer une grande fortune !

62 (VII)

Les belles filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu’elles ont maltraités, ou par de laids, ou par de vieux, ou par d’indignes maris.

63 (IV)

La plupart des femmes jugent du mérite et de la bonne mine d’un homme par l’impression qu’ils font sur elles, et n’accordent presque ni l’un ni l’autre à celui pour qui elles ne sentent rien.

64 (IV)

Un homme qui serait en peine de connaître s’il change, s’il commence à vieillir, peut consulter les yeux d’une jeune femme qu’il aborde, et le ton dont elle lui parle : il apprendra ce qu’il craint de savoir. Rude école.

65 (IV)

Une femme qui n’a jamais les yeux que sur une même personne, ou qui les en détourne toujours, fait penser d’elle la même chose.

66 (IV)

Il coûte peu aux femmes de dire ce qu’elles ne sentent point : il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu’ils sentent.

67 (I)

Il arrive quelquefois qu’une femme cache à un homme toute la passion qu’elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu’il ne sent pas.

68 (I)

L’on suppose un homme indifférent, mais qui voudrait persuader à une femme une passion qu’il ne sent pas ; et l’on demande s’il ne lui serait pas plus aisé d’imposer à celle dont il est aimé qu’à celle qui ne l’aime point.

69 (I)

Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourvu qu’il n’en ait pas ailleurs un véritable.

70 (I)

Un homme éclate contre une femme qui ne l’aime plus, et se console ; une femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps inconsolable.

7I

(I) Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l’amour.

(IV) La paresse au contraire dans les femmes vives est le présage de l’amour.

72 (IV)

Il est fort sûr qu’une femme qui écrit avec emportement est emportée ; il est moins clair qu’elle soit touchée. Il semble qu’une passion vive et tendre est morne et silencieuse ; et que le plus pressant intérêt d’une femme qui n’est plus libre, celui qui l’agite davantage, est moins de persuader qu’elle aime, que de s’assurer si elle est aimée.

73 (VII)

Glycère n’aime pas les femmes ; elle hait leur commerce et leurs visites, se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est petit, à qui elle est sévère, qu’elle resserre dans leur ordre, sans leur permettre rien de ce qui passe l’amitié ; elle est distraite avec eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s’en défaire ; elle est solitaire et farouche dans sa maison ; sa porte est mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celles de Monthoron et d’Héniery. Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes les heures ; on l’embrasse à plusieurs reprises ; on croit l’aimer ; on lui parle à l’oreille dans un cabinet où elles sont seules ; on a soi-même plus de deux oreilles pour l’écouter ; on se plaint à elle de tout autre que d’elle ; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien : elle a la confiance de tous les deux. L’on voit Glycère en partie carrée au bal, au théâtre dans les jardins publics, sur le chemin de Venouze, où l’on mange les premiers fruits ; quelquefois seule en litière sur la route du grand faubourg, où elle a un verger délicieux, ou à la porte de Canidie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît ordinairement avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé, sans corps et avec des mules : elle est belle en cet équipage, et il ne lui manque que de la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche attache, qu’elle dérobe avec soin aux yeux de son mari. Elle le flatte, elle le caresse ; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms ; elle n’a pas d’autre lit que celui de ce cher époux, et elle ne veut pas découcher. Le matin, elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu’il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret ; c’est Parménon, qui est favori, qu’elle soutient contre l’antipathie du maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité fait mieux connaître des intentions, et rapporte mieux une réponse que Parménon ? qui parle moins de ce qu’il faut taire ? qui sait ouvrir une porte secrète avec moins de bruit ? qui conduit plus adroitement par le petit escalier ? qui fait mieux sortir par où l’on est entré ?

74 (I)

Je ne comprends pas comment un mari qui s’abandonne à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le cœur d’une jeune femme contre les entreprises de son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l’empressement, les dons, la flatterie.

75 (VII)

Un mari n’a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent qu’il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle tête ; il agrée ses soins ; il reçoit ses visites ; et après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paraît de meilleur goût que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper, et il dit aux conviés : "Goûtez bien cela ; il est de Léandre, et il ne me coûte qu’un grand merci."

76 (VI)

Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu’il n’en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore ? ne vit-il plus ? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu’à montrer l’exemple d’un silence timide et d’une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni conventions ; mais à cela près, et qu’il n’accouche pas, il est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une même maison sans le moindre danger de se rencontrer ; il est vrai seulement qu’ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le cuisinier, et c’est toujours chez Madame qu’on a soupé. Ils n’ont souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom : ils vivent à la romaine ou à la grecque ; chacun a le sien ; et ce n’est qu’avec le temps, et après qu’on est initié au jargon d’une ville, qu’on sait enfin que M. B… est publiquement depuis vingt années le mari de Mme L…

77 (VII)

Telle autre femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu’elle a apportée, par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que quelques-uns appellent vertu.

78 (VII)

Il y a peu de femmes si parfaites, qu’elles empêchent un mari de se repentir du moins une fois le jour d’avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n’en a point.

79 (IV)

Les douleurs muettes et stupides sont hors d’usage : on pleure, on récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu’on n’en oublie pas la moindre circonstance.

80 (I)

Ne pourrait-on point découvrir l’art de se faire aimer de sa femme ?

8I (IV)

Une femme insensible est celle qui n’a pas encore vu celui qu’elle doit aimer.

Il y avait à Smyrne une très belle fille qu’on appelait Emire, et qui était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité de ses mœurs, et surtout par l’indifférence qu’elle conservait pour tous les hommes, qu’elle voyait, disait-elle, sans aucun péril, et sans d’autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies ou pour ses frères. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les folies qu’on disait que l’amour avait fait faire dans tous les temps ; et celles qu’elle avait vues elle-même, elle ne les pouvait comprendre : elle ne connaissait que l’amitié. Une jeune et charmante personne, à qui elle devait cette expérience la lui avait rendue si douce qu’elle ne pensait qu’à la faire durer, et n’imaginait pas par quel autre sentiment elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l’estime et de la confiance, dont elle était si contente. Elle ne parlait que d’Euphrosyne : c’était le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne parlait que d’elle et d’Euphrosyne leur amitié passait en proverbe. Emire avait deux frères qui étaient jeunes, d’une excellente beauté, et dont toutes les femmes de la ville étaient éprises ; et il est vrai qu’elle les aima toujours comme une sœur aime ses frères. Il y eut un prêtre de Jupiter, qui avait accès dans la maison de son père, à qui elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s’attira que du mépris. Un vieillard, qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, avait eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphait cependant ; et c’était jusqu’alors au milieu de ses frères, d’un prêtre et d’un vieillard, qu’elle se disait insensible. Il sembla que le ciel voulut l’exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins qu’à la rendre plus vaine, et qu’à l’affermir dans la réputation d’une fille que l’amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à ses pieds ; le second, plein de désespoir de n’être pas écouté, alla se faire tuer à la guerre de Crète et le troisième mourut de langueur et d’insomnie. Celui qui les devait venger n’avait pas encore paru. Ce vieillard qui avait été si malheureux dans ses amours s’en était guéri par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui il voulait plaire : il désira de continuer de la voir, et elle le souffrit. Il lui amena un jour son fils, qui était jeune, d’une physionomie agréable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt ; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu’il n’avait pas assez d’esprit, et désira qu’il en eût eu davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit ; mais comme il la regarda peu, et qu’il parla encore moins d’elle et de sa beauté, elle fut surprise et comme indignée qu’un homme si bien fait et si spirituel ne fût pas galant. Elle s’entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n’eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu’elle était belle ; et Emire si indifférente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon était persuadé de ce qu’il disait, et que non seulement était galant, mais même qu’il était tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec son amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour être plus éclaircie ; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu’elle ne craignait de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle s’éloigne d’Euphrosyne, ne lui connaît plus le mérite qui l’avait charmée, perd le goût de sa conversation ; elle ne l’aime plus ; et ce changement lui fait sentir que l’amour dans son cœur a pris la place de l’amitié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s’aiment, songent à s’épouser, s’épousent. La nouvelle s’en répand par toute la ville ; et l’on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu’ils aimaient. Emire l’apprend, et s’en désespère. Elle ressent tout son amour : elle recherche Euphrosyne pour le seul plaisir de revoir Ctésiphon ; mais ce jeune mari est encore l’amant de sa femme, et trouve une maîtresse dans une nouvelle épouse ; il ne voit dans Emire que l’amie d’une personne qui lui est chère. Cette fille infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger : elle s’affaiblit ; son esprit s’égare ; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui parle comme à un amant ; elle se détrompe, rougit de son égarement ; elle retombe bientôt dans de plus grands, et n’en rougit plus ; elle ne les connaît plus. Alors elle craint les hommes ; mais trop tard : c’est sa folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l’a vue si fière et si insensible, trouve que les Dieux l’ont trop punie.