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De la mode

I

(I) Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes quand on l’étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, et par cette raison insipide ; ce serait pécher contre la mode que de guérir de la fièvre par la saignée. De même l’on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime ; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur.

2

(VI) La curiosité n’est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu’on a et ce que les autres n’ont point. Ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose, qui est rare, et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg : il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l’admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point ; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange : il est curieux de fruits ; vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance ; c’est pour lui un idiome inconnu : il s’attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos pruniers : il n’a de l’amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise ; il l’ouvre, vous en donne une moitié, et prend l’autre : « Quelle chair ! dit-il ; goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs. » Et là-dessus ses narines s’enflent ; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. Ô l’homme divin en effet ! homme qu’on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu’il vit ; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !

Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, et surtout de Diognète. "Je l’admire, dit-il, et je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu’il cherche à s’instruire par des médailles, et qu’il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitables de l’ancienne histoire ? rien moins. Vous croyez peut-être que toute la peine qu’il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu’il se fait de ne voir pas une suite d’empereurs interrompue ? c’est encore moins. Diognète sait d’une médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin ; il a une tablette dont toutes les places sont garnies à l’exception d’une seule : ce vide lui blesse la vue, et c’est précisément et à la lettre pour le remplir qu’il emploie son bien et sa vie.

« Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes ? » et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d’ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve : il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu’elle est d’un Italien qui a travaillé peu, qu’elle n’a presque pas été tirée, que c’est la seule qui soit en France de ce dessin, qu’il l’a achetée très cher, et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il a de meilleur. « J’ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m’obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j’ai tout Callot, hormis une seule, qui n’est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages ; au contraire c’est un des moindres, mais qui m’achèverait Callot : je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d’y réussir ; cela est bien rude ! »

Tel autre fait la satire de ces gens qui s’engagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes ; qui vont pour voir, et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu’ils ont vu ; qui désirent seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer des rivières qu’on n’appelle ni la Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste, et se fait écouter.

Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu’il m’a fait comprendre par ses discours qu’il a une bibliothèque, je souhaite de la voir : je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où dès l’escalier je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu’ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d’or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l’un après l’autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu’on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l’œil s’y trompe, ajouter qu’il ne lit jamais, qu’il met pas le pied dans cette galerie, qu’il y viendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, voir sa tannerie, qu’il appelle bibliothèque.

Quelques-uns par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent toutes et n’en possèdent aucune : ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que d’être sûrs et profonds dans une seule. Il trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d’une ignorance crasse.

D’autres ont la clef des sciences, où ils n’entrent jamais : ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail ; ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l’histoire ; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d’aucun ; c’est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être grande, mais à la vérité la meilleur récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s’imaginer : ils plient sous le faix ; leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.

Un bourgeois aime les bâtiments ; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné, qu’il est inhabitable. Le maître, honteux de s’y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d’affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l’enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L… G… et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette porte ; tous demandent à voir la maison, et personne à voir Monsieur.

On en sait d’autres qui ont des filles devant leurs yeux, à qui ils ne peuvent pas donner une dot, que dis-je ? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries ; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc ; qui sont pauvres ; et la source de leur misère n’est pas fort loin : c’est un garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et couverts d’ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu’ils ne peuvent se résoudre à mettre en vente.

Diphile commence par un oiseau et finit par mille : sa maison n’en est pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l’escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière ; ce n’est plus un ramage, c’est un vacarme : les vents d’automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu ; on ne s’entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d’entrée, que les petits chiens aient aboyé. Ce n’est plus pour Diphile un agréable amusement, c’est une affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n’a point d’autre ministère que de siffler des serins au flageolet e de faire couver des canaris. Il est vrai que ce qu’il dépense d’un côté, il l’épargne de l’autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu’il n’aime que parce qu’il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil : lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve la nuit qu’il mue ou qu’il couve.

Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux ? Devineriez-vous, à entendre parler celui-ci de son léopard, de sa plume, de sa musique, les vanter comme ce qu’il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu’il veut vendre ses coquilles ? Pourquoi non, s’il les achète au poids de l’or ?

Cet autre aime les insectes ; il en fait tous les jours de nouvelles emplettes : c’est surtout le premier homme de l’Europe pour les papillons ; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite ? il est plongé dans une amère douleur ; il a l’humeur noire, chagrine, et dont toute la famille souffre : aussi a-t-il fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce qu’il vous montre sur son doigt, qui n’a plus de vie et qui vient d’expirer : c’est une chenille, et quelle chenille !

3

(I) Le duel est le triomphe de la mode, et l’endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d’éclat. Cet usage n’a pas laissé au poltron la liberté de vivre ; il l’a mené se faire tuer par un plus brave que soi, et l’a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l’honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer ; il a décidé de l’innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux ; il s’était enfin si profondément enraciné dans l’opinion de peuples ; et s’était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit ; qu’un des plus beaux endroits de la vie d’un très grand roi a été de les guérir de cette folie.

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(I) Tel a été à la mode, ou pour le commandement des armées et la négociation ou pour l’éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n’y est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu’ils furent autrefois ? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l’on avait pour eux ?

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(IV) Un homme à la mode dure peu, car les modes passent : s’il est par hasard homme de mérite, il n’est pas anéanti, et il subsiste encore par quelqueendroit : également estimable, il est seulement moins estimé.

(VI) La vertu a cela d’heureux, qu’elle se suffit à elle-même, et qu’elle sait se passer d’admirateurs, de partisans et de protecteurs ; le manque d’appui et d’approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l’épure et la rend parfaite ; qu’elle soit à la mode, qu’elle n’y soit plus, elle demeure vertu.

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(VI) Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu’un tel a de la vertu, ils vous disent : « Qu’il la garde » ; qu’il a bien de l’esprit, de celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent : « Tant mieux pour lui » ; qu’il a l’esprit fort cultivé, qu’il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur apprenez qu’il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un verre d’eau-de-vie, et, chose merveilleuse ! qui y revient à plusieurs fois en un repas, alors ils disent : « Où est-il ? amenez-le-moi demain, ce soir ; me l’amènerez-vous ? » On le leur amène ; et cet homme, propre à parer les avenues d’une foire et à être montré en chambre pour de l’argent, ils l’admettent dans leur familiarité.

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(VI) Il n’y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jeu : cela va du pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit perdre huit cents pistoles en une séance.

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(VI) Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur ; qui n’a de prix et de beauté que ce qu’elle emprunte d’un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant : aujourd’hui elle est courue, les femmes s’en parent ; demain elle est négligée, et rendue au peuple.

Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu’on ne désigne pas par sa couleur, mais que l’on nomme par son nom, que l’on cultive pour sa beauté ou pour son odeur ; l’une des grâces de la nature, l’une de ces choses qui embellissent le monde ; qui est de tous les temps et d’une vogue ancienne et populaire ; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères ; à qui le dégoût ou l’antipathie de quelques-uns ne sauraient nuire : un lis, une rose.

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(VI) L’on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d’un air pur et d’un ciel serein : il avance d’un bon vent et qui a toutes les apparences de devoir durer ; mais il tombe tout d’un coup, le ciel se couvre, l’orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submergée : on voit Eustrate revenir sur l’eau et faire quelques efforts ; on espère qu’il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l’enfonce, on le tient perdu ; il paraît une seconde fois, et les espérances se réveillent, lorsqu’un flot survient et l’abîme : on ne le revoit plus, il est noyé.

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(IV) Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps où il semble qu’ils étaient attendus. S’ils s’étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard ; et j’ose douter qu’ils fussent tels aujourd’hui qu’ils ont été alors. Les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l’on était admis seulement avec de l’esprit, tout a disparu. Et qu’on ne dise point qu’ils les feraient revivre : ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelleraient dans un autre genre ; mais les femmes sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, quelques-unes même tout cela à la fois ; le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs ont pris la place, et la défendent contre les gens d’esprit.

II

(I) Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu’à l’affecter.

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(IV) L’on blâme une mode qui divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l’autre pour le reste du corps ; l’on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d’un édifice à plusieurs étages dont l’ordre et la structure change selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu’ils ne croissent que pour l’accompagner, qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse ; on se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, qui cependant, toute bizarre qu’elle est, pare et embellit pendant qu’elle dure, et dont l’on tire tout l’avantage qu’on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu’on devrait seulement admirer l’inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d’ornements les plus sérieux ; et que si peu de temps en fasse la différence.

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(VI) N… est riche, elle mange bien, elle dort bien ; mais les coiffures changent, et lorsqu’elle y pense le moins, et qu’elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode.

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(VI) Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l’entretien avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n’y a guère de moments où il ne veuille sourire ; il regarde ses jambes, et se voit au miroir : l’on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même ; il s’est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n’oublie pas de s’embellir ; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il est capable de se procurer ; ilmet du rouge, mais rarement, il n’en fait pas habitude. Il est vrai aussi qu’il porte des chausses et un chapeau, et qu’il n’a ni boucles d’oreilles ni collier de perles ; aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes.

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(VI) Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme s’ils sentaient ou qu’ils prévissent l’indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu’elles auront perdu ce qu’on appelle la fleur ou l’agrément de la nouveauté ; ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente, fantaisie du peintre qui ne sont prises ni sur l’air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les mœurs ni la personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d’un jeune abbé, et un matamore d’un homme de robe ; une Diane d’une femme de ville ; comme d’une femme simple et timide une amazone ou une Pallas ; une Laïs d’une honnête fille ; un Scythe, un Attila, d’un prince qui est bon et magnanime.

Une mode a à peine détruit une autre mode, qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions, un siècle s’est écoulé, qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c’est la plus ancienne : aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu’a la saye ou l’habit romain sur les théâtres, qu’on la mante, le voile et la tiare dans nos tapisseries et dans nos peintures.

Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes, et des autres ornements qu’ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien reconnaître cette sorte de bienfait qu’en traitant de même nos descendants.

I6

(I) Le courtisan autrefois avait ses cheveux, étaient en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l’habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.

I7

(I) Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à la mode ?

I8

(I) De quoi n’est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si pour ne la pas manquer il devient dévot ?

I9

(IV) Les couleurs sont préparés, et la toile est toute prête ; mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures ? Je le peins dévot, et je crois l’avoir attrapé ; mais il m’échappe, et déjà il est libertin. Qu’il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d’esprit où il sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est dévot.

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(VI) Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c’est que vertu et ce que c’est que dévotion : il ne peut plus s’y tromper.

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(VIII) Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle, connaître le flanc, savoir où l’on est vu et où l’on n’est pas vu ; rêver dans l’église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses ; avoir un directeur mieux écouté que l’Evangile ; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut ; n’aimer de la parole de Dieu que ce qui s’en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance ; ne se repaître que de livres de spiritualité, comme s’il n’y avait ni Evangile, ni Epîtres des Apôtres, ni morale des Pères ; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles ; circonstancier à confesse les défauts d’autrui, y pallier les siens ; s’accuser de ses souffrances, de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l’héroïsme ; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres ; n’estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même ; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n’en vouloir que pour soi, ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités : c’est du moins jusqu’à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.

(VII) Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée.

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(VII) Les dévots ne connaissent de crimes que l’incontinence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l’incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d’autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s’enivrer de leur propre mérite, sécher d’envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c’est leur état. Voulez-vous qu’ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l’orgueil et l’injustice ?

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(I) Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l’ambition ; qu’il n’établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents ; qu’il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses créanciers ; qu’il ne sera ni fourbe ni médisant ; qu’il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes ; qu’il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du Prince ; quand d’ailleurs il ne sera point d’un abord farouche et difficile ; qu’il n’aura point le visage austère et la mine triste ; qu’il ne sera point paresseux et contemplatif ; qu’il saura rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très compatibles ; qu’il pourra et qu’il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d’une suite la plus étendue pour les peuples et pour tout l’Etat ; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l’empêchera, si je ne le nomme pas, de s’y reconnaître : alors je dirai de ce personnage : « Il est dévot » ; ou plutôt : « C’est un homme donné à son siècle pour le modèle d’une vertu sincère et pour le discernement de l’hypocrite. »

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(VI) Onuphre n’a pour tout lit qu’une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d’une étoffe fort légère en été, et d’une autre fort moelleuse pendant l’hiver ; il porte des chemises très déliées, qu’il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point : Ma haire et ma discipline, au contraire ; il passerait pour ce qu’il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu’il n’est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu’il fait en sorte que l’on croit, sans qu’il le dise, qu’il porte une haire et qu’il se donne la discipline. Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les : c’est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et l’Année sainte ; d’autres livres sont sous la clef. S’il marche par la ville, et qu’il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu’il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l’air recueilli lui sont familiers : il joue son rôle. S’il entre dans une église, il observe d’abord de qui il peut être vu ; et selon la découverte qu’il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d’autorité qui le verra et qui peut l’entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs ; si l’homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s’apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu’il s’humilie : s’il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l’antichambre, il fait plus de bruit qu’eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu’il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré : il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours ; on n’y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l’année, où à propos de rien il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l’hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bienpuisse avoir tort. S’il se trouve bien d’un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration ; il s’enfuira, il lui laissera son manteau, s’il n’est aussi sûr d’elle que de lui-même. Il est encore plus éloigné d’employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion ; ce n’est point par habitude qu’il le parle, mais avec dessein, et selon qu’il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu’à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami ; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de soi dans le public qu’il fait des retraites : qui en effet pourrait en douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d’un homme qui ne se ménage point ? Les femmes d’ailleurs qui fleurissent et qui prospèrent à l’ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu’il néglige celles qui ont vieilli, et qu’il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c’est son attrait : elles vont, et il va ; elles reviennent, et il revient ; elles demeurent, et il demeure ; c’est en tous lieux et à toutes les heures qu’il a la consolation de les voir : qui pourrait n’en être pas édifié ? elles sont dévotes et il est dévot. Il n’oublie pas de tirer avantage de l’aveuglement de son ami, et de la prévention où il l’a jeté en sa faveur ; tantôt il lui emprunte de l’argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre : il se fait reprocher de n’avoir pas recours à ses amis dans ses besoins ; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu’il est bien sûr de ne jamais retirer ; il dit une autre fois, et d’une certaine manière, que rien ne lui manque, et c’est lorsqu’il ne lui faut qu’une petite somme ; il vante quelque autre fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d’honneur et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s’attirer une donation générale de tous ses biens, s’il s’agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier : un homme dévot n’est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé ; Onuphre n’est pas dévot, mais il veut être cru tel, et par une parfaite, quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts : aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s’insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir ; il y a là des droits trop forts et trop inviolables : on ne les traverse point sans faire de l’éclat (et il l’appréhende), sans qu’une pareille entreprise vienne aux oreilles du Prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu’il a d’être découvert et de paraître ce qu’il est. Il en veut à la ligne collatérale : on l’attaque plus impunément ; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l’ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune ; il se donne pour l’héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, et il faut que celui-ci le déshérite, s’il veut que ses parents recueillent sa succession ; si Onuphre ne trouve pas jour à les en frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein, et c’est le talent qu’il possède à un plus haut degré de perfection ; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile : il y a des gens, selon lui, qu’on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu’il n’aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d’ouvrir la bouche : on lui parle d’Eudoxe, il sourit ou il soupire ; on l’interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison : il en a assez dit.

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(VII) Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire ; qu’est devenue votre joie ? « Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je commence à respirer. » Riez plus haut, Zélie, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse ? Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l’opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre ; ne faites pas dire de vous, qu’une nouvelle place ou que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d’une extrémité à l’autre. « Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit. » Je m’en doutais, Zélie ; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois : ne craignez rien, je n’en serai ni plus libre ni plus familier avec vous ; je n’aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste ; je croirai également que vous êtes riche et en faveur. « Je suis dévote », ajoutez-vous. C’est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n’est plus la sérénité et la joie que le sentiment d’une bonne conscience étale sur le visage ; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors : elles mènent plus loin et l’on ne s’étonne plus de voir, que la dévotion sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse.

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(IV) L’on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à celle du salut, que l’on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce que l’esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu’on appelle les termes de l’art : celui qui ne les sait pas n’est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux même qui ont été dirigés par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n’avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre.

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(I) C’est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l’hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.

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(VIII) C’est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant : ils ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les délassent de leur grandeur ; on sait que Favier est beau danseur, et que Lorenzani fait de beaux motets. Qui sait au contraire si l’homme dévot a de la vertu ? Il n’y a rien pour lui sur la cassette ni à l’épargne, et avec raison : c’est un métier aisé à contrefaire, qui, s’il était récompensé, exposerait le Prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et à payer pension à l’hypocrite.

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(I) L’on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d’inspirer la résidence.

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(IV) Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos ; elle fait supporter la vie et rend la mort douce : on n’en tire pas tant de l’hypocrisie.

3I

(V) Chaque heure en soi comme à notre égard est unique : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s’enfoncent et se perdent sans retour dans l’abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n’est qu’un point dans les espaces immenses de l’éternité, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j’appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l’autorité, l’indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps.