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conte 414LECTURES

Les trois frères

Un vieillard avait trois fils, mais comme il ne possédait pour tout bien qu’une maison, et que cette maison lui avait été léguée par son père, il ne pouvait se résoudre à la vendre pour en partager le produit entre ses enfants. Dans cette incertitude, il lui vint une bonne idée :

– Risquez-vous par le monde, leur dit-il un jour; allez apprendre chacun un métier qui vous fasse vivre, et, votre apprentissage terminé, hâtez-vous de revenir ; celui qui me donnera alors la preuve la plus convaincante de son savoir-faire, héritera de ma maison.

En conséquence, le départ des trois fils fut arrêté. Ils décidèrent qu’ils deviendraient, l’un maréchal-ferrant, l’autre barbier, et le troisième maître d’armes.

Ils fixèrent ensuite un jour et une heure où ils se retrouveraient dans la suite, pour revenir ensemble sous le toit paternel. Ces conventions arrêtées, ils partirent.

Or, il arriva que les trois frères eurent le bonheur de rencontrer chacun un maître consommé dans le métier qu’ils voulaient apprendre. C’est ainsi que notre maréchal-ferrant ne tarda pas à être chargé de ferrer les chevaux du roi ; aussi pensa-t-il dans sa barbe :

– Mes frères seront bien habiles s’ils me disputent la maison.

De son côté, le jeune barbier eut bientôt pour pratiques les plus grands seigneurs de la cour, si bien qu’il se flattait aussi d’hériter de la maison à la barbe de ses frères.

Quant au maître d’armes, avant de connaître tous les secrets de son art, il dut recevoir plus d’un bon coup d’estoc et de taille ; mais la récompense promise soutenait son courage, en même temps qu’il exerçait son œil et sa main.

Quand l’époque fixée pour le retour fut arrivée, les trois frères se réunirent à l’endroit convenu, puis ils regagnèrent ensemble la maison de leur père.

Le soir même de leur retour, tandis qu’ils étaient assis tous quatre devant la porte, ils aperçurent un lièvre qui accourait à travers champs de leur côté.

– Bravo ! dit le barbier, voici une pratique qui vient fort à propos pour me fournir l’occasion de montrer mon savoir-faire !

En prononçant ces mots, notre homme prenait savon et bassin et préparait sa blanche mousse.

Quand le lièvre fut parvenu à proximité, il courut à sa poursuite, le rejoignit, et tout en galopant de concert avec le léger animal, il lui barbouilla le nez de savon, puis d’un seul coup de rasoir il lui enleva la moustache, sans lui faire la plus petite coupure, et sans oublier le plus petit poil.

– Voilà qui est travaillé ! dit le père, il faudra que tes frères soient bien habiles pour te disputer la maison.

Quelques moments après, on vit arriver à toute bride un cheval fringant attelé à une légère voiture.

– Je sais vous donner un échantillon de mon adresse, dit à son tour le maréchal-ferrant.

À ces mots, il s’élança sur la trace du cheval, et bien que celui-ci redoublât de vitesse, il lui enleva les quatre fers auxquels il en substitua quatre autres ; et tout cela en moins d’une minute, le plus aisément du monde et sans ralentir la course du cheval.

— Tu es un artiste accompli, s’écria le père ; tu es aussi sûr de ton affaire, que ton frère l’est de la sienne; et je ne saurais en vérité décider lequel de vous deux mérite le plus la maison.

— Attendez que j’aie aussi fait mes preuves, dit alors le troisième fils !

La pluie commençait à tomber en ce moment. Notre homme tira son épée, et se mit à en décrire des cercles si rapides au-dessus de sa tête, que pas une seule goutte d’eau ne tomba sur lui ; la pluie redoublant de force, ce fut bientôt comme si on la versait à seaux des hauteurs du ciel. Cependant notre maître d’armes qui s’était borné à agiter son épée toujours plus vite, demeurait à sec sous son arme, comme s’il eût été sous un parapluie ou sous un toit. À cette vue, l’admiration de l’heureux père fut au comble, et il s’écria :

— C’est toi qui as donné la preuve d’adresse la plus étonnante ; c’est à toi que revient la maison.

Les deux fils aînés approuvèrent cette décision, et joignirent leurs éloges à ceux de leur père. Ensuite, comme ils s’aimaient tous trois beaucoup, ils ne voulurent pas se séparer, et continuèrent de vivre ensemble dans la maison paternelle, où ils exercèrent chacun leur métier. Leur réputation d’habileté s’étendit au loin, et ils devinrent bientôt riches. C’est ainsi qu’ils vécurent heureux et considérés jusqu’à un âge très avancé ; et lorsque enfin l’aîné tomba malade et mourut, les deux autres en prirent un tel chagrin qu’ils ne tardèrent pas à le suivre.

On leur rendit les derniers devoirs. Le pasteur de la commune fit observer avec raison que trois frères qui, pendant leur vie avaient été doués d’une si grande adresse et unis par une si touchante amitié, ne devaient pas non plus être séparés dans la mort. En conséquence, on les plaça tous trois dans le même tombeau.