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conte 1988LECTURES

Les trois fileuses

Il était une fois une jeune fille qui ne voulait jamais filer ; sa mère avait beau dire et se fâcher, elle n'arrivait pas à la faire travailler.

Un jour, l'impatience et la colère de la mère allèrent si loin, qu'elle en vint à battre sa fille, qui se mit à pousser des cris. Dans le même moment, la reine passa devant la porte ; émue de ces cris, elle fit arrêter sa voiture, entra dans la maison et demanda à la mère pourquoi elle battait son enfant, au point qu'on l'entendait de la rue.

La bonne femme eut honte d'avouer la paresse de sa fille, et dit :

— Je ne peux lui faire quitter le rouet ; elle veut toujours filer, je suis pauvre, et ne puis acheter une telle quantité de lin !
— Je n'aime rien tant que de voir nier, répondit la reine, et je ne suis jamais si gaie qu'en entendant tourner les rouets ; donnez-moi votre fille pour l'amener au château j'ai assez de lin pour qu'elle y file tant qu'elle voudra. !

La mère fut bien contente de ce langage, et la reine prit la fille avec elle.

Dès qu'elles furent arrivées au château, la reine conduisit la jeune fille dans trois chambres toutes remplies, du haut en bas, de lin magnifique.

— Maintenant, file-moi ce lin, dit-elle ; et si tu viens à bout de ta besogne, tu épouseras mon fils aîné ; quoique tu sois pauvre, je n'y regarderai pas de si près, car ton activité incessante est une assez belle dot.

La jeune fille était mortellement effrayée : jamais elle n'eût su filer ce lin, quand elle eût vécu trois cents ans et se fut mise à filer du matin au soir. Lorsqu'elle fut seule, elle se prit à pleurer et resta ainsi trois jours sans remuer la main. Le troisième jour, la reine revint, et voyant que rien n'était filé encore, elle parut bien étonnée ; mais la jeune fille s'excusa sur la tristesse qu'elle éprouvait d'avoir quitté la maison de sa mère. La reine n'y trouva rien à redire ; seulement, en sortant, elle dit :

— Il faut pourtant que demain tu te mettes à la besogne !

Lorsque la jeune fille fut seule de nouveau, ne sachant où trouver aide ni conseil, dans sa tristesse elle se mit à la fenêtre. Alors, elle vit venir trois femmes dont la première avait un gros pied large, l'autre une lèvre si épaisse qu'elle lui pendait jusqu'au menton, et la troisième un pouce plat. Quand elles furent au-dessous de la fenêtre, elles s'arrêtèrent, regardèrent en haut et demandèrent à la jeune fille ce qu'elle avait. Elle leur raconta ses tourments ; les trois inconnues lui proposèrent de l'aider et lui dirent :

— Veux-tu nous inviter à ta noce, ne pas être honteuse de nous, nous appeler tes cousines et nous placer à table avec toi ? Nous te filerons ce lin, et en peu de temps !
— De tout mon cœur, repliqua-t-elle ; entrez seulement, et commencez tout de suite votre tâche.

Elle fit donc entrer ces trois femmes étranges ; puis elle leur ménagea une niche dans le lin de la première chambre, où elles s'assirent pour filer. L'une tirait le fil et faisait aller le rouet ; la seconde mouillait le fil ; la troisième le tordait et frappait la table avec son doigt ; et chaque fois qu'elle frappait, un écheveau du fil le plus fin tombait à terre. La jeune fille cachait les trois fileuses à la reine et lui montrait, à chaque visite, la masse de lin filé qui s'élevait, si bien que celle-ci ne trouvait pas assez de compliments pour elle.

La première chambre épuisée, on attaqua la seconde, puis la troisième qui fut bientôt vide aussi. Alors les trois femmes prirent congé de la jeune fille, en lui disant :

— N'oublie pas ce que tu nous as promis ; ce sera le gage de ton bonheur.

Quand la jeune fille eut montré à la reine les chambres vides et l'amas de lin filé, ce fut vite fait d'arranger la noce ; et le fiancé, ravi d'avoir une femme si habile et si active, lui en fit ses compliments.

— J'ai trois cousines, dit la jeune fille, et comme elles m'ont obligée, je ne voudrais pas les oublier dans mon bonheur ; permettez que je les invite à ma noce et qu'elles soient assises à notre table.

La reine et le fiancé lui accordèrent volontiers cette permission.

Or, comme la fête commençait, tes trois femmes entrèrent habillées de vêtements bizarres, et la fiancée dit :

— Bonjour, chères cousines !
— Ah ! dit le fiancé, d'où te vient cette parenté étrange ?

Il alla auprès de celle qui avait le pied large et lui demanda :
— D'où vient que vous avez le pied si large ?
— De frapper le rouet, dit-elle, de frapper le rouet !

Le fiancé alla ensuite à la seconde et lui dit :

— D'où vous vient cette lèvre pendante ?
— De mouiller le lin, répondit-elle, de mouiller le lin.

Puis il questionna la troisième :

— D'où vient que vous avez le pouce si plat ?
— De tordre le fil, dit-elle, de tordre le fil.

Sur quoi le fils du roi, effrayé, s'écria :

— Alors, ma belle fiancée ne touchera jamais à un rouet !

De cette façon, jamais plus elle n'eut besoin de filer.