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poésie 137LECTURES

Épode II

« Heureux celui qui loin des affaires, comme la race antique des hommes, laboure avec ses bœufs les champs paternels, libre de tout souci usuraire ; qui, soldat, n’est point réveillé par la trompette terrible, que la mer irritée n’épouvante pas, qui évite le Forum et le seuil superbe des puissants citoyens ! Ou il marie les hauts peupliers et les ceps adultes des vignes, ou il regarde les troupeaux mugissants errer au fond de la vallée. Il coupe, de la serpe, les rameaux inutiles et il en greffe de plus heureux ; il enferme en des amphores neuves le miel exprimé, ou il tond les faibles brebis ; ou, quand l’automne élève dans les champs sa tête ornée de doux fruits, combien il se réjouit de cueillir les poires greffées et la grappe pourprée qui te sont offertes, Priapus, et à toi, Père Silvanus, gardien des limites ! Il lui plaît de se coucher tantôt sous une antique yeuse, tantôt sur l’herbe vivace, tandis que les eaux coulent entre de hautes rives, que les oiseaux se plaignent dans les forêts et que les sources font bruire leurs ondes indécises, ce qui invite aux légers sommeils. Mais, quand la saison hivernale de Jupiter tonnant ramène les pluies et les neiges, il pousse ici et là les farouches sangliers, à l’aide de nombreux chiens, vers les filets tendus, ou il prépare sur des baguettes polies des rets rusés aux grives gourmandes, ou il prend dans un lacet le lièvre timide et la grue voyageuse, prix agréables de ses peines. Qui n’oublierait ainsi les soucis de l’amour ? Si une femme pudique veille, pour sa part, sur la maison et les chers enfants, telle qu’une Sabine, épouse brûlée au soleil d’un agile Appulien ; emplit le foyer sacré de vieux bois, pour le retour de son mari fatigué ; renfermant dans les claies tressées l’heureux troupeau, tarit les mamelles pleines ; et, tirant du tonneau un doux vin de l’année, prépare des mets non achetés ; certes les coquillages du Lucrinus me plairaient moins, et le turbot, et les sargets, et tout ce que la tempête tonnante chasse des flots d’Orient vers notre mer. Ni l’oiseau Africain, ni le francolin Ionique ne descendront dans mon ventre plus agréablement que l’olive choisie sur les plus abondants rameaux, ou l’oseille qui aime les prairies, ou les mauves salubres pour le corps malade, ou l’agneau sacrifié aux fêtes Terminales, ou le chevreau ravi au loup. Et qu’il est doux de voir, pendant le repas, les brebis rassasiées se hâtant vers la maison, et les bœufs fatigués traînant d’un cou languissant le soc renversé, et les esclaves, riche essaim né dans la maison, assis autour des Lares brillants ! »
Ayant parlé ainsi, très-empressé d’être bientôt campagnard, l’usurier Alphius fit rentrer, aux Ides, tout son argent, et chercha à le replacer aux Kalendes.

(traduction: Leconte de Lisle)