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conte 240LECTURES

Le sarrasin

Je connais une bande moineaux espiègles et très bavards, toujours babillant, gazouillant, rapportant mille et mille histoires. Voilà ce qu’ils m’ont conté, un jour que je m’étais assise sur un muret de pierre le long d’une petite route de campagne.
Il était une fois un vieux saule à l’écorce craquelée, qui balançait ses longues branches souples et son feuillage délicat en bordure d’un champ de céréales : il poussait là du blé magnifique, de l’orge bien robuste et de l’avoine aux épis si rebondis qu’ils penchaient vers la terre. Juste à côté s’étendait un champ de sarrasin, que l’on appelle aussi du blé noir : il se tenait tout droit, dressant avec arrogance ses hautes tiges raides. « Comme je suis beau ! tellement plus beau que le blé ! » Ne cessait-il de répéter, plein d’orgueil. « Je suis certain, vieux saule mon voisin, que tu n’as jamais rien contemplé de plus beau qu’un champ de sarrasin ! » Le saule secouait doucement ses branches, comme pour dire : « Attention, attention ! ne sois pas trop vaniteux, tu risquerais bien d’être puni... » mais le sarrasin se dressait de plus belle et ne se gênait pas pour affirmer que le saule était un vieux radoteur...
Peu de temps éclata un formidable orage. Toutes les fleurs des champs replièrent leurs corolles et s’inclinèrent pour laisser passer la tempête. Le sarrasin, lui, resta tout droit !

— Incline toi ! conseillèrent les fleurs.

— Jamais de la vie rétorqua le sarrasin.

— Incline toi ! recommandèrent les autres céréales, sinon l‘ouragan te jettera à terre !

— C’est ce que nous verrons ! fanfaronna le sarrasin.

— Incline toi, je t’en prie, incline toi, demanda le vieux saule. Et surtout ne lève pas la tête quand les éclairs transperceront les nuages ! Les hommes eux-mêmes ne regardent jamais ‘l’orage de peur d’être aveugles...

— Eh bien moi, je n’ai pas peur ! répliqua le sarrasin, et j’ai très envie de voir le ciel ! ajouta-t-il en se redressant avec insolence.

Au même instant, un éclair illumina violemment toute la campagne, il y eut un coup de tonnerre fracassant, et puis l’orage s’éloigna peu à peu... Les unes après les autres, les fleurs et les céréales relevèrent la tête, leurs pétales et leurs épis tout brillants de gouttelettes de pluie. Le sarrasin, par contre, était couché sur le sol, complètement brûlé par la foudre, abattu, inutile...et, malgré le soleil, le Ciel bleu et le chant des oiseaux, le vieux saule pleurait, pleurait parce que le sarrasin n’avait pas voulu l’écouter...

— C’est une histoire vraie, me confièrent les petits moineaux espiègles et bavards, le vieux saule lui-même nous l’a racontée. D’ailleurs, il est encore là, vous voyez, à la lisière des champs de céréales... vous pouvez l’interroger !



(Traduction Ernest Grégoire et Louis Moland)