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Hautot père et fils

I

Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et qu’occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières poilées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant de se mettre en chasse, car c’était jour d’ouverture.

Hautot père, fier de tout ce qu’il possédait, vantait d’avance le gibier que ses invités allaient trouver sur ses terres. C’était un grand Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche, respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes, jusqu’en troisième, à son fils Hautot César, afin qu’il eût de l’instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu’il devint un monsieur indifférent à la terre.

Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d’admiration, de respect et dedéférence pour les volontés et les opinions de Hautot père.

M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait :

— Et du lièvre – y en a-t-il, du lièvre ?…

Hautot père répondit :

— Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.

— Par où commençons-nous ? interrogea le notaire, un bon vivant de notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de chasse tout neuf, acheté à Rouen l’autre semaine.

— Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la plaine et nous nous rabattrons dessus.

Et Hautot père se leva. Tous l’imitèrent, prirent leurs fusils dans les coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s’affermir dans leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du sang ; puis ils sortirent ; et les chiens se dressant au bout des attaches poussèrent des hurlements aigus en battant l’air de leurs pattes.

On se mit en route vers les fonds. C’était un petit vallon, ou plutôt une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères, excellente réserve de gibier.

Les chasseurs s’espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les porteurs de carniers suivaient. C’était l’instant solennel où on attend le premier coup de fusil, où le cœur bat un peu, tandis que le doigt nerveux tâte à tout instant les gâchettes.

Soudain, il partit, ce coup ! Hautot père avait tiré. Tous s’arrêtèrent et virent une perdrix, se détachant d’une compagnie qui fuyait à tire-d’aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de sa pièce.

Presque aussitôt, un second coup de feu retentit.

— Ah ! ah ! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre là-dessous.

Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au regard.

Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla : « Les avez-vous ? » Hautot père ne répondit pas ; alors, César, se tournant vers le garde, lui dit : « Va donc l’aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous attendrons. »

Et Joseph, un vieux tronc d’homme sec, noueux, dont toutes les articulations faisaient des bosses, partit d’un pas tranquille et descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria :

— Oh ! v’nez ! v’nez ! y a un malheur d’arrivé.

Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d’où coulaient à travers sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur l’herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa main, il avait laissé tomber l’arme dont le second coup, partant au choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient. Alors, après qu’on l’eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez lui et on attendit le médecin qu’on avait été quérir, avec un prêtre.

Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers Hautot fils qui sanglotait sur une chaise :

— Mon pauvre garçon, dit-il, ça n’a pas bonne tournure.

Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards, puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il murmura :

— Nom d’un nom, ça y est !

Le médecin lui tenait la main.

— Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera rien.

Hautot reprit :

— Ça y est ! j’ai l’ventre crevé ! Je le sais bien.

Puis soudain :

— J’veux parler au fils, si j’ai le temps.

Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon :

— P’pa, p’pa, pauv’e p’pa !

Mais le père, d’un ton plus ferme :

— Allons pleure pu, c’est pas le moment. J’ai à te parler, Mets-toi là, tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres, une minute s’il vous plaît.

Tous sortirent laissant le fils en face du père.

Dès qu’ils furent seuls :

— Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et puis il n’y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n’ai pas plus de quarante-cinq ans, moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai ?

Le fils balbutia :

— Oui, c’est vrai.

— Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh bien ! ce n’est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept ans, pas vrai ?

Le fils répondit :

— Oui, c’est vrai.

Le père, haletant, tout pâle et la face crispée, continua :

— Dieu que j’ai mal ! Eh bien, tu comprends. L’homme n’est pas fait pour vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que je lui avais promis ça. Alors… tu comprends ?

— Oui, père.

— Donc, j’ai pris une petite à Rouen, rue de l’Éperlan, 18, au troisième, la seconde porte – je te dis tout ça, n’oublie pas, – mais une petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une vraie femme, quoi ? Tu saisis, mon gars ?

— Oui, père.

— Alors, si je m’en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose de sérieux qui la mettra à l’abri. Tu comprends ?

— Oui, père.

— Je te dis que c’est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous avons vécu tous trois, je l’aurais amenée ici, et puis épousée, pour sûr… écoute… écoute… mon gars… j’aurais pu faire un testament… je n’en ai point fait ! Je n’ai pas voulu… car il ne faut point écrire les choses… ces choses-là… ça nuit trop aux légitimes… et puis ça embrouille tout… ça ruine tout le monde ! Vois-tu, le papier timbré, n’en faut pas, n’en fais jamais usage. Si je suis riche, c’est que je ne m’en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils !

— Oui, père.

— Écoute encore… Écoute bien… Donc, je n’ai pas fait de testament… je n’ai pas voulu… et puis je te connais, tu as bon cœur, tu n’es pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la petite : – Caroline Donet, rue de l’Éperlan, 18, au troisième, la seconde porte, n’oublie pas. – Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand je serai parti – et puis arrange-toi pour qu’elle ne se plaigne pas de ma mémoire. – Tu as de quoi. – Tu le peux, – je te laisse assez… Écoute… En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m’attend. C’est mon jour, depuis six ans. Pauvre p’tite, va-t-elle pleurer !… Je te dis tout ça, parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d’étranger dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c’est tous en un seul. Tu comprends ?

— Oui, père.

— Tu promets ?

— Oui, père.

— Tu jures ?

— Oui, père.

— Je t’en prie, je t’en supplie, fils, n’oublie pas. J’y tiens.

— Non, père.

— Tu iras toi-même. Je veux que tu t’assures de tout.

— Oui, père.

— Et puis, tu verras… tu verras ce qu’elle t’expliquera. Moi, je ne peux pas te dire plus. C’est juré ?

— Oui, père.

— C’est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j’en suis sûr. Dis-leur qu’ils entrent.

Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis toujours docile, ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les saintes huiles.

Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir, il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu’il comprenait.

Il avait assez parlé, cet homme, il n’en pouvait plus. Il se sentait d’ailleurs à présent le cœur tranquille, il voulait mourir en paix. Qu’avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu’il venait de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui ?

Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses serviteurs agenouillés, sans qu’un seul mouvement de son visage révélât qu’il vivait encore.

Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant d’atroces souffrances.

II

 

Ce fut le mardi qu’on l’enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche. Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante et il se sentit si triste en s’éveillant qu’il se demandait comment il pourrait continuer à vivre.

Jusqu’au soir cependant il songea que, pour obéir à la dernière volonté paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette fille Caroline Donet qui demeurait rue de l’Éperlan, 18, au troisième étage la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier indéfiniment, sans pouvoir s’arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase.

Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d’atteler Graindorge au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la grand-route d’Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa culotte à sous-pieds, et il n’avait pas voulu, vu la circonstance, passer par-dessus son beau costume la blouse bleue qui se gonfle au vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu’on ôte prestement à l’arrivée, dès qu’on a sauté de voiture.

Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s’arrêta comme toujours à l’hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on connaissait la triste nouvelle ; puis, il dut donner des détails sur l’accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces gens, empressés parce qu’ils le savaient riche, et refuser même leur déjeuner, ce qui les froissa.

Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote, et essuyé ses bottines, il se mit à la recherche de la rue de l’Éperlan, sans oser prendre de renseignements près de personne, de crainte d’être reconnu et d’éveiller les soupçons.

À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la discrétion professionnelle des hommes d’église, il s’informa auprès de lui.

Il n’avait que cent pas à faire, c’était justement la deuxième rue à droite.

Alors, il hésita. Jusqu’à ce moment, il avait obéi comme une brute à la volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à l’idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au fond de nos sentiments par des siècles d’enseignement héréditaire, tout ce qu’il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même s’il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela s’agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.

Mais il pensa : « J’ai promis au père, faut pas y manquer. » Alors il poussa la porte entrebâillée de la maison, marquée du numéro 18, découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte, puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.

Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un frisson dans le corps. La porte s’ouvrit et il se trouva en face d’une jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait avec des yeux stupéfaits.

Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui attendait l’autre, ne l’invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent ainsi pendant près d’une demi-minute. À la fin elle demanda :

— Vous désirez, monsieur ?

Il murmura :

— Je suis Hautot fils.

Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le connaissait depuis longtemps.

— Monsieur César ?

— Oui.

— Et alors ?

— J’ai à vous parler de la part du père.

Elle fit – Oh ! mon Dieu ! – et recula pour qu’il entrât. Il ferma la porte et la suivit.

Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec un chat, assis par terre devant un fourneau d’où montait une fumée de plats tenus au chaud.

— Asseyez-vous, disait-elle.

Il s’assit… Elle demanda :

— Eh bien ?

Il n’osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de l’appartement, et portant trois couverts, dont un d’enfant. Il regardait la chaise tournée dos au feu, l’assiette, la serviette, les verres, la bouteille de vin rouge entamée et la bouteille de vin blanc intacte. C’était la place de son père, dos au feu ! On l’attendait. C’était son pain qu’il voyait, qu’il reconnaissait près de la fourchette, car la croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d’Hautot. Puis, levant les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie faite à Paris l’année de l’Exposition, la même qui était clouée au-dessus du lit dans la chambre à coucher d’Ainville.

La jeune femme reprit :

— Eh bien, monsieur César ?

Il la regarda. Une angoisse l’avait rendue livide et elle attendait, les mains tremblantes de peur.

Alors il osa.

— Eh bien, mam’zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.

Elle fut si bouleversée qu’elle ne remua pas. Après quelques instants de silence, elle murmura d’une voix presque insaisissable :

— Oh ! pas possible !

Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter.

Alors, le petit tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis comprenant que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit d’une main sa culotte et de l’autre il lui tapait la cuisse de toute sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait lui-même gagné par l’émotion, les yeux enflés par le chagrin ; et, pour reprendre contenance, il se mit à parler.

— Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit heures… Et il contait, comme si elle l’eût écouté, n’oubliant aucun détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les chevilles.

Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d’elle, elle entendit son nom, découvrit sa figure et demanda :

— Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir… Si ça ne vous contrariait pas de recommencer.

Il recommença dans les mêmes termes : « Le malheur est arrivé dimanche matin sur les huit heures… »

Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions venues de lui, de temps en temps. Elle l’écoutait avidement, percevant avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu’il racontait et tressaillant d’horreur, faisant : « Oh mon Dieu ! » parfois. Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s’il eût compris.

Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit :

— Maintenant nous allons nous arranger ensemble suivant son désir. Écoutez, je suis à mon aise, il m’a laissé du bien. Je ne veux pas que vous ayez à vous plaindre…

Mais elle l’interrompit vivement.

— Oh ! monsieur César, monsieur César, pas aujourd’hui. J’ai le cœur coupé… Une autre fois, un autre jour… Non, pas aujourd’hui… Si j’accepte, écoutez… ce n’est pas pour moi… non, non, non, je vous le jure. C’est pour le petit. D’ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête.

Alors César, effaré, devina, et balbutiant :

— Donc… c’est à lui… le p’tit ?

— Mais oui, dit-elle.

Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et pénible.

Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait gêné, reprit :

— Eh bien, alors, mam’zelle Donet, je vas m’en aller. Quand voulez-vous que nous parlions de ça ?

Elle s’écria :

— Oh ! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule avec Émile ! Je mourrais de chagrin. Je n’ai plus personne, personne que mon petit. Oh ! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez, asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu’il faisait, là-bas, toute la semaine.

Et César s’assit, habitué à obéir.

Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où l’on voyait, où il sentait sans raisonner qu’elle avait aimé Hautot de tout son pauvre cœur de femme.

Et, par l’enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en revint à l’accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes détails.

Quand il dit : « Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux poings », elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du cœur, il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche et l’embrassa.

La mère, reprenant haleine, murmurait :

— Pauvre gars, le voilà orphelin.

— Moi aussi, dit César.

Et ils ne parlèrent plus.

Mais soudain, l’instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout, se réveilla chez la jeune femme.

— Vous n’avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César ?

— Non, mam’zelle.

— Oh ! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.

— Merci, dit-il, je n’ai pas faim, j’ai eu trop de tourment.

Elle répondit :

— Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça ! Et puis vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que je deviendrai.

Il céda, après quelque résistance encore, et s’asseyant dos au feu, en face d’elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu’elle débouchât le vin blanc.

Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de sauce tout son menton.

Comme il se levait pour partir, il demanda :

— Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l’affaire, mam’zelle Donet ?

— Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça je ne perdrais pas de temps. J’ai toujours mes jeudis libres.

— Ça me va, jeudi prochain.

— Vous viendrez déjeuner, n’est-ce pas ?

— Oh ! quant à ça, je ne peux pas le promettre.

— C’est qu’on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.

— Eh bien, soit. Midi alors.

Et il s’en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la main de Mlle Donet.

III

 

La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s’était trouvé seul, et l’isolement lui semblait insupportable. Jusqu’alors, il vivait à côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait l’exécution de ses ordres, et quand il l’avait quitté pendant quelque temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs pipes en face l’un de l’autre, en causant chevaux, vaches ou moutons ; et la poignée de main qu’ils se donnaient au réveil semblait l’échange d’une affection familiale et profonde.

Maintenant César était seul. Il errait par les labours d’automne, s’attendant toujours à voir se dresser au bout d’une plaine la grande silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez les voisins, racontait l’accident à tous ceux qui ne l’avaient pas entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d’occupations et de pensées, il s’asseyait au bord d’une route en se demandant si cette vie-là allait durer longtemps.

Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l’avait trouvée comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour une brave fille, c’était assurément une brave fille. Il était résolu à faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente en assurant le capital à l’enfant. Il éprouvait même un certain plaisir à penser qu’il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec elle. Et puis l’idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans, qui était le fils de son père, le tracassait, l’ennuyait un peu et l’échauffait en même temps. C’était une espèce de famille qu’il avait là dans ce mioche clandestin qui ne s’appellerait jamais Hautot, une famille qu’il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui rappelait le père.

Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot sonore de Graindorge, il sentit son cœur plus léger, plus reposé qu’il ne l’avait encore eu depuis son malheur.

En entrant dans l’appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain n’était pas ôtée.

Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et s’assit, un peu comme chez lui, le cœur gros tout de même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer. Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris ce qu’elle n’avait pas senti l’autre semaine sous le premier coup de son malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention et en dévouement les bontés qu’il avait pour elle. Ils déjeunèrent longuement, en parlant de l’affaire qui l’amenait. Elle ne voulait pas tant d’argent. C’était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle désirait seulement qu’Émile trouvât quelques sous devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.

Comme il avait pris son café, elle demanda :

— Vous fumez ?

— Oui… J’ai ma pipe.

Il tâta sa poche. Nom d’un nom, il l’avait oubliée ! Il allait se désoler quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une émotion dans la voix, l’emplit de tabac et l’alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu’elle desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour la laver quand il serait sorti.

Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l’idée de partir.

— Eh bien ! mam’zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et charmé de vous avoir trouvée comme ça.

Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à l’autre.

— Est-ce que nous ne nous reverrons plus ? dit-elle.

Il répondit simplement :

— Mais oui, mam’zelle, si ça vous fait plaisir.

— Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il ?

— Oui, mam’zelle Donet.

— Vous venez déjeuner, bien sûr ?

— Mais…, si vous voulez bien, je ne refuse pas.

— C’est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme aujourd’hui.

— Jeudi midi, mam’zelle Donet !