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conte 48LECTURES

Le numéro du régiment

Le vagabond est effrayant, et la campagne est magnifique.
C’est un de ces rôdeurs comme on en rencontre assez souvent au temps des moissons, et celui-ci a si mauvaise mine qu’on a dû le repousser de toutes les fermes où il est entré pour demander du travail. Le pied de frêne sur lequel il s’appuie a moins l’air d’un bâton de voyageur que d’une trique de meurtrier ; et, sous le revers de sa veste de toile, encrassée de sueur et de poussière, il doit y avoir un ignoble numéro, imprimé à l’encre grasse, une matricule de bagne ou de prison.
Quel âge a-t-il ? Le malheur n’en a pas. Grand et sec, il marche avec la souplesse d’un jeune homme, et pourtant la rude moustache jaune qui traverse sa face boucanée grisonne déjà. En tout cas, il n’a pas honte de sa misère. Il a crânement campé en arrière son vieux feutre rongé par le soleil ; dans son visage couleur de cuir ses durs yeux bleus étincellent d’audace ; et il va pieds nus pour ménager sans doute la paire de gros souliers à clous bouclée sur son sac de soldat. Le pas ferme et la tête haute, ayant dans toute sa personne on ne sait quoi d’effronté et de militaire, l’homme suit un sentier très étroit entre deux grandes pièces de blé, et les hauts épis lui viennent presque jusqu’à l’épaule.
Il ne sait pas où ce chemin le conduit.
Autour de lui, la plaine s’étend à perte de vue, déserte, immobile dans la grosse chaleur de Juin.
A sa droite, des blés, des seigles, des avoines ; à sa gauche, des avoines, des seigles, des blés. Là-bas, seulement, un long rideau de peupliers, vers lequel vole un corbeau ; et plus loin, beaucoup plus loin, les collines boisées, d’un bleu tendre dans la brume grise de l’horizon.
L’homme suit le sentier monotone. Ici, la moisson foisonne de bleuets ; là, de coquelicots. Tout près de lui, un grillon crie plus fort que les autres, comme exaspéré. L’homme s’arrête ; le grillon se tait. Pas un nuage au ciel, où triomphe le soleil blanc de l’après-midi. Le vagabond essuie alors son front couvert de sueur avec sa manche, et, levant la tête d’un geste brusque, il jette un regard sombre au ciel pur.

La veille, dans le gros bourg rural où il est arrivé vers le soir, il s’est présenté à toutes les portes, le feutre à demi soulevé, et il a demandé d’une voix rauque et humble :
« Est-ce qu’il y a une journée à faire, ici ? »
Partout on lui a répondu, après un regard du haut en bas, dans lequel se voyait la méfiance du paysan ou l’effroi de la ménagère :
« Non... Nous n’avons besoin de personne. »
Il lui restait trois sous. Il a acheté un morceau de pain, et, tout en mangeant, il a continué son chemin, du côté du crépuscule.
Un ruisseau d’eau vive coulait au bord de la route. Il s’est mis à plat ventre et il a bu à même.
Puis, quand la nuit fut venue, – une nuit de Juin, où palpitaient de larges étoiles, – il a sauté une haie, s’est installé dans un champ, avec son sac pour oreiller, et, comme il était harassé de fatigue, il a dormi jusqu’au lever du soleil.
Ce qui lui manquait le plus, depuis trois jours qu’il était si misérable, c’était son tabac.
Il s’éveilla dans l’herbe humide, le corps tout engourdi, se leva avec peine, frissonna sous ses haillons et murmura sourdement : « Nom de Dieu ! »
Puis il se remit en marche sur la grand’route, – l’ancien « pavé du Roi », – qui traversait une forêt.
La matinée était délicieuse. Une fraîcheur embaumée sortait des profondeurs vertes. Sur les bords de la route, l’herbe des vaines pâtures, tellement pénétrée de rosée qu’elle semblait pâle, était criblée de petites fleurs des bois, blanc de lait, rose gris, lilas clair, toutes si pures ! Là-haut, à la cime des grands arbres, le soleil levant lançait dans les feuilles ses premières fusées d’étincelles. A vingt pas, devant le voyageur, deux joyeux lapins, la queue en trompette, montrant leur blanc derrière, traversèrent la route en quelques bonds et disparurent dans le fourré. Les oiseaux chantaient éperdument.
Le vagabond, lui, songeait à son horrible passé.
Enfant de l’hospice, élevé chez une nourrice sèche, à la campagne, il ne se rappelait guère de sa première enfance que ses tremblements de terreur devant la vieille femme, la main toujours levée pour un soufflet. Pourtant, il avait grandi quand même, garçonnet robuste, en glanant, en ramassant du bois mort avec elle. Elle faisait peur à tout le monde, passait pour une jeteuse de sorts, croyait elle-même l’être un peu, avait d’étranges superstitions ; et, quand elle trouvait dans son poulailler un œuf moins blanc que les autres, elle l’écrasait sous son sabot, persuadée qu’il contenait un serpent. Elle laissa l’enfant aller à l’école, où il apprit à lire, à écrire, à compter. Mais ses camarades, petits paysans aux joues rouges, pleins de soupe et de méchanceté, l’appelaient bâtard, fils de sorcière. Détesté d’eux, il les détesta, et ce furent cent batteries, où il était, heureusement pour lui, presque toujours le plus fort.
A quatorze ans, – sa vieille nourrice venait de mourir, – il n’aurait pas trouvé à s’employer dans le village, sans le voiturier qui venait d’entreprendre la correspondance du chemin de fer et qui avait besoin d’un galopin pour l’écurie. Il eut trois francs de gages par mois, la nourriture d’un chien, et coucha dans la paille. Haï des garçons de l’endroit, moqué des filles, passant pour idiot parce qu’il était farouche, et n’étant jamais allé à la ville, située à trois lieues de là, il était ainsi devenu un grand et vigoureux jeune homme, quand la conscription l’avait pris et envoyé au 75e de ligne.
Les premiers temps au régiment, dire que c’étaient là ses seuls bons souvenirs ! Pour la première fois, ce paria, ce souffre-douleurs, avait connu le sentiment de l’égalité, de la justice. L’uniforme était trop épais en été, trop mince en hiver, mais tous les soldats le portaient ; le « rata » de l’ordinaire soulevait le cœur bien souvent, mais les autres le mangeaient comme lui. A la chambrée, dans un lit tout près du sien, couchait un vicomte qui s’était engagé après quelques fredaines. On se tutoyait entre camarades. Ici – quelle surprise ! – un homme valait un homme ; et, pour s’élever au-dessus du niveau, pour sortir du rang, une seule vertu suffisait : l’obéissance. Il la pratiqua, sans effort. Plus intelligent, moins illettré que la plupart des lourdauds à pantalon rouge, il avait gagné au bout de la première année de service ses galons de caporal ; au bout de la deuxième, sa sardine de sergent. Maintenant, les tourlourous mettaient les premiers la main au képi, quand ils le rencontraient dans les rues de la garnison.

Un instant d’ivresse, de folie, avait suffi pour le perdre. Il commençait un nouveau congé ; il venait d’être nommé sergent-major. Un jour qu’il avait dans sa poche l’argent de la compagnie, trois verres d’absinthe, bus coup sur coup, par bravade, et un caprice bestial pour une fille aux yeux méchants, avaient fait de lui un voleur, un criminel. A partir de là, tout dans sa vie redevenait horrible. Dans un éclair de pensée, il se revoyait, le dos voûté par la honte, devant les épaulettes et les croix d’honneur du conseil de guerre. Puis c’étaient les interminables années au bataillon d’Afrique, le travail au soleil ardent sur les routes, la fièvre du silo. Il était sorti de cette fournaise et de cette infamie brûlé de la soif éternelle de l’alcoolique et gangrené de vice jusqu’au cœur.
Aucune chance non plus ; pas une bonne occasion. Son temps fait, il n’avait rencontré personne pour lui tendre la perche. Ouvrier par-ci, homme de peine par-là, il avait couru les chemins, vagabond poursuivi par son passé. Quand il souffrait trop de la faim, il commettait de petits vols, il « chapardait », comme en Algérie. La rude poigne de la justice lui était plus d’une fois retombée sur l’épaule. Où était-il donc, il y a deux ans ? En prison. Et l’hiver dernier ? En prison encore. Et depuis trois jours, dans ce pays inconnu où il errait, il n’avait pas trouvé une journée à faire, en pleine moisson. Et il avait dépensé son dernier sou, mangé sa dernière croûte. Que devenir ? Que faire ?
L’homme, en suivant toujours la grand’route, atteignit un carrefour. Une croix s’y dressait, – une croix de mission, – avec un Christ en bois grossièrement sculpté, dont les pluies avaient effacé la peinture.
Il haussa les épaules et prit à gauche.
Deux cents pas plus loin, il vit une belle et blanche maison de campagne, séparée de la route par une pelouse et un large saut-de-loup. Une jeune femme, en peignoir bleu, s’abritant d’une ombrelle, parut sur le perron et appela un petit garçon qui jouait dans l’herbe avec un gros terre-neuve :
« Bébé ! bébé ! ».
L’enfant courut vers sa mère, et le chien, soudain furieux, vint en trois bonds jusqu’au saut-de-loup, et aboya longuement après le sinistre voyageur.
Il montra le poing à cette maison de riches, où les fleurs matinales semblaient exhaler du bonheur, et, pris d’un besoin farouche de solitude, il se jeta dans un sentier, à travers la campagne.
C’était ainsi qu’il se trouvait dans cette grande plaine, au milieu des hauts épis, les jambes cassées de fatigue, le grondement de la faim dans les entrailles, seul, perdu, désespéré.

Tout à coup, un coq lança sa claire fanfare. Une maison était proche. L’homme avait trop faim. Tant pis ! Il irait là pour mendier, pour voler, pour tuer, s’il le fallait. Il fit tournoyer son gourdin, hâta le pas, et, au bout du sentier, qui tournait brusquement, se trouva devant une petite métairie. Hardiment, il traversa la cour en effarant la volaille, se dirigea vers la maison, très basse et couverte en chaume, et mit la main au bouton de la porte vitrée, qui résista.
– « Holà ! » cria-t-il de toute sa force ; – et, à quelques secondes d’intervalle, il répéta par trois fois : « Holà ! »
Pas de réponse. Les gens du logis étaient allés, sans doute, travailler aux champs.
Le vagabond enveloppa sa main droite dans son vieux chapeau de feutre pourri, enfonça un carreau d’un coup de poing, tâta la serrure, qui s’ouvrait en dedans et n’était point fermée à clef, poussa la porte et entra dans la maison.
Il se trouvait dans une salle basse, évidemment la seule habitée du logis. Il y avait là le lit, la cheminée, la huche, le dressoir, la table, où traînaient une miche de pain, un couteau de cuisine et un paquet de tabac éventré ; enfin, la lourde armoire de chêne, celle où le paysan cache son magot, sa poignée de louis ou d’écus, dans un sac ou dans un vieux bas.
Pour la première fois de sa vie, l’homme venait de commettre une effraction, de risquer le bagne. Eh bien ! il fallait aller jusqu’au bout.
Il prit vivement le couteau sur la table et s’approcha de l’armoire, pour la forcer. Mais tout près du meuble, sur la muraille, un papier, dans un cadre de bois noir, attira son attention. Machinalement, il y jeta les yeux et lut d’abord ces mots imprimés : « 75e régiment d’infanterie ».
Il s’arrêta net.
C’était un certificat de libération délivré au nommé Dubois (Jules-Mathieu), caporal clairon à la 2e compagnie du 3e bataillon.
Ainsi, il allait voler un homme de son ancien régiment. Pas de son temps, non ! La date du papier était récente. Mais n’importe !
Et voilà que, le cœur remué, il hésite maintenant à faire le coup.
– « Comme on est bête ! » dit-il à demi-voix.
Soudain, son regard se reporte vers la table, où sont la miche et le tabac, et son parti est bien vite pris, au pauvre diable. Il coupe la miche par moitié, tire sa pipe de sa poche et la bourre, – on peut emprunter cela à un camarade, pas vrai ? – puis, s’élançant hors de la maison, il reprend, en mangeant son pain, le sentier à travers les blés, le chemin de traverse, la grand’route ; et quand il passe de nouveau, sa pipe allumée, devant le Christ du carrefour, il lui dit, sans le saluer, avec une grimace gaie au coin de la lèvre, où rit un reste de la blague du soldat d’Afrique :
« Toi, mon vieux, c’est dommage que tu n’aies pas servi au 75e !... Sans cela, tu me ferais trouver du travail, ce soir, à l’étape. »