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nouvelle 27LECTURES

La Marquise Cornélia d'Alfi

La vallée de Menthon se prolonge jusqu'aux bords du lac d'Annecy, et ses sites, plus plans, sont moins tourmentés ; ses coteaux, doucement ondulés, sont inépuisables en détails charmants ; des sources vives, se frayant un passage entre les racines déchaussées de quelque arbre centenaire, murmurent dans les hautes herbes ; des bois d'épicéas et de mélèzes se dressent en amphithéâtre sur un sol couvert d'une couche de mousse compacte de plus d'un pied d'épaisseur, frais tapis brodé de petits cyclamens roses et odorants qui cède moelleusement sous les pas. Les montagnes dont cette vallée est encaissée, aussi revêtues d'un manteau de verdure, sont remarquables par la variété de leurs lignes, d'une originalité superbe, entre autres, le cône immense d'Alex, pyramide de prairies et de forêts, surmontée d'une couronne murale formée par la dentelure des rochers. À l'extrémité de la vallée se dressent les donjons de l'antique château de Menthon, perché comme un nid d'aigle au faîte de son roc ; puis enfin l'on a pour extrême point de vue l'entassement bleuâtre des montagnes, dont les croupes, les cimes, les pitons, s'élèvent au-dessus du bassin de Talloires.

La vallée de Thônes offre un aspect tout différent : c'est déjà ce qu'on appelle la grande montagne. En effet, tout s'agrandit encore, et au nord surtout la nature gagne en majesté ce qu'elle peut perdre en grâce. Les forêts de sapins, atteignant des proportions énormes, s'étagent à des hauteurs dont le regard ne saurait mesurer l'étendue ; car leur cime, d'un vert sombre, se cache presque toujours dans les nuages ; mais, sur le versant oriental, l'on retrouve l'ondoiement des épis mûrs, le coloris varié des prairies artificielles, les frais et plantureux pâturages. Les maisons des hameaux, presque toutes construites en chalets à longs toits inclinés, complètent le paysage. Plus loin, en se rapprochant de la ville de Thônes, d'admirables cascades tombent, ainsi que celles de Morette, d'une hauteur de trois cents pieds, ou sortent bouillonnantes de noirs souterrains dont on ignore la profondeur, répandent leurs flots de cristal au milieu des roches et se divisent en mille ruisseaux sillonnant les pelouses.

Mais ce qu'il faut renoncer à peindre, ce sont ces effets magiques d'ombres transparentes et de lumières éblouissantes, ces vapeurs vermeilles, ces glacis d'or que le soleil, commençant alors à décliner jetait sur ces merveilles de végétations accumulées dans les quatre vallées immenses que Cornélia, placée au milieu du pont d'Alex, embrassait tour à tour d'un œil ravi.

Elle restait muette, palpitante, en proie à un nouveau vertige ; mais celui-là, le plus doux des vertiges, touche au sentiment religieux par l'admiration que nous inspirent la puissance et les trésors inépuisables de la création.

Madame d'Alfi, cette femme altière, blasée, bronzée, joignit les mains, et, les yeux humides, s'écria :

– Que c'est beau ! mon Dieu ! que c'est beau !

Ces mots furent accentués par la marquise avec une expression d'ineffable gratitude pour cette omnipotence inconnue qui, sans fin et sans commencement, a engendré, engendre, engendrera de toute éternité les mondes visibles ou invisibles, nouveaux ou anciens, qui ont gravité, gravitent et graviteront dans l'espace.

Cornélia sentait son cœur endurci se fondre dans une adorable extase ; aspirant la nature par tous les pores, par tous les sens, elle éprouvait ces saintes jouissances que ne donnent jamais ni la gloire, ni l'amour, ni la volupté, ni la richesse. Admirant, appréciant à ce point les merveilles de la création, Cornélia s'élevait jusqu'à cette sphère céleste où notre âme, immortelle comme la Divinité, se confond avec elle.

Robert, silencieux et sombre, contemplait madame d'Alfi ; frappé de l'émotion qu'elle paraissait ressentir à l'aspect de la nature, il se dit avec une sinistre amertume :

– ce monstre s'attendrit à la vue des vallées et des montagnes... et son infernale cruauté a poussé mon fils au suicide ! elle l'a froidement torturé, supplicié... et elle verse des larmes devant un paysage ! La bonne âme ! Oh ! j'éprouve une joie féroce à songer que jusqu'à l'arrivée du complice de cette femme je tiendrai sa vie suspendue à un fil, au-dessus des abîmes, dans ces solitudes où elle va me suivre sans défiance, puisque aujourd'hui je l'ai sauvée de la mort.