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lettre 38LECTURES

Lettre du 5 décembre 1871

Malaret, 1871, 5 décembre.

Mon cher et bon petit Jacques, je te remercie de ta lettre, et je suis bien contente que Paul travaille mieux, et j’espère qu’il fera comme toi qui es, dans peu de mois, arrivé à tenir la tête de ta division. Louis de Malaret, qui a commencé par être dans les derniers, a conquis maintenant les meilleures notes et les premières places ; il est rarement au-dessous de troisième et quatrième ; ses notes sont presque toujours A.-A., ou du moins A. Il va très bien depuis son dernier accès de croup ; c’est aujourd’hui son jour de sortie... Les petits d’A. ont un gouverneur très drôle : sourd comme un pot ; disloqué de tous ses membres ; aux trois quarts fou, en tout ce qui ne regarde pas l’éducation ; ayant une femme folle furieuse qu’on a été obligé d’enfermer dans une maison de fous à Toulouse ; jouant avec ses élèves comme un enfant, malgré ses cinquante ans. Les enfants l’aiment beaucoup et lui obéissent, ce qui est étonnant ; il est vrai qu’ils ont une mère très sévère et qui ne les quitte presque pas. Je t’envoie une lettre du petit Armand qui me donne des détails sur la noce d’Élisabeth...

Tu sais que j’ai un horrible rhume depuis une quinzaine de jours, depuis hier je vais beaucoup mieux ; j’ai bien dormi cette nuit et je ne tousse plus. Il fait déplus en plus froid ; il gèle toutes les nuits ; je crains que Paul et toi vous n’ayez des engelures ; si vous avez perdu vos gants fourrés, écris-le-moi ; je vous en ferai envoyer par le Petit-Saint-Thomas. Louis a encore grandi ; il a grossi, il a bonne mine, il est gai, il parle comme une pie, il mange comme un affamé ; à déjeuner, après un grand plat de saucisses au riz, il a mangé deux membres d’un grand chapon truffé, avec une tapée de truffes excellentes, des légumes, du sert,dessert, du thé. Le froid ayant rendu la promenade désagréable, ils sont dans leur chambre à découper des images en feuilles, à peindre les costumes et à coller dans un album les différents costumes militaires de tous les pays. L’abbé et ta tante Nathalie les aident à classer tout cela, Camille et Madeleine viennent de partir pour aller passer huit jours chez leur cousine Madame de Saint-M. On va faire des chasses à courre avec une meute de trente à quarante chiens ; les dames suivent à cheval ; Camille et Madeleine montent très bien à cheval et comptent s’amuser beaucoup. Ton oncle de Malaret ira les rejoindre après-demain. J’ai de bonnes nouvelles de maman et de Livet... Adieu, mon cher petit ; donne des nouvelles à Paul ; lis-lui ce qui peut l’intéresser et embrasse-le bien pour moi. Je t’embrasse à ton tour, mon cher petit, aussi tendrement que je t’aime. Henri est-il à Poitiers ? Peux-tu sortir chez lui ? Dis-lui bien des amitiés, ainsi qu’à Thérèse. Adieu, chéri. Tout le monde d’ici t’embrasse.

Grand’mère de Ségur.