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Lettre du 18 juillet 1872

Kermadio, 18 juillet 1872.

Cher petit chéri, je voulais t’écrire depuis dimanche pour t’annoncer ma prochaine arrivée ; j’en ai été empêchée par de grands déjeuners, par une volumineuse correspondance et par... une horrible paresse qui m’a portée à lire au lieu d’écrire. J’ai l’intention de partir d’ici le jour de Saint-Loup... J’ai fait l’autre jour un plaisir extrême à Armand ; je lui ai fait venir de Paris un charmant fusil à deux coups bien à sa taille, à sa couche, et excellent, paraît-il, avec canon de Saint-Étienne et ciselé très élégamment. Il sautait de joie ; mais l’élan a été arrêté par sa mère qui a jugé, dans sa grande inexpérience féminine, qu’un fusil à deux coups était dangereux ; et elle lui a défendu de s’en servir avant l’âge de quinze ans. Il a été consterné, le pauvre garçon ; mais tout ce qu’on a pu dire à ta tante n’y a rien fait ; le fusil est resté au clou et y restera jusqu’à ce que l’accès d’entêtement soit passé. Dieu veuille que ce soit bientôt et que le supplice du pauvre Armand soit abrégé. Pierre, Henri, Jean, Henriette et Marie-Thérèse doivent demain jouer la comédie en honneur de ma naissance et de celle de ton oncle Edgar, 19 juillet. Je ne connais pas la pièce ; elle s’appelle l’Affaire de la rue de Lourcine. On ne nous permet pas d’assister aux répétitions, mais Élisabeth nous a dit que Pierre jouait parfaitement, Jean bien, Henriette assez bien, et Henri et Marie-Thérèse horriblement ; ils sont comme des termes, ne bougent ni pieds ni pattes, bredouillent bas et incompréhensiblement. On espère qu’à force d’être repris, bafoués, bousculés, ils parleront plus intelligiblement et moins bas et feront les mouvements les plus indispensables pour qu’on voie qu’ils sont de vraies créatures humaines bien vivantes. Je te rendrai compte de l’exécution. J’espère qu’aujourd’hui vous avez eu une sortie de faveur ; Méthol me l’écrira demain. Adieu, mon cher petit chéri, je t’embrasse bien tendrement, ainsi que le petit Paul.

Grand’mère de Ségur.