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lettre 35LECTURES

Lettre du 14 février 1864

Paris, 1864, 14 février.

Mon cher petit Jacques,

Je t’embrasse bien tendrement pour tes sept ans, et j’espère que tu vas avoir bientôt un nouveau furet. Prie papa de te donner de ma part cinq francs pour t’aider à en acheter un. Tu crois que ton furet est mort dans un trou ; pas du tout ; il vit encore ; il lui est arrivé ce qui arrive à presque tous les furets ; il est entré dans un trou à lapins ; il les a massacrés impitoyablement, il a sucé leur sang (car tu sais que les longues dents des furets leur servent à percer les grosses veines des lapins pour sucer leur sang) ; il s’est enivré, car le sang chaud enivre comme le vin ; il est tombé endormi dans le trou et il en a fait sa demeure, ne pouvant plus retrouver Livet ; il a probablement fait connaissance avec des amis furets ; et il vit là-bas, dans un terrier volé aux pauvres lapins, avec quelques amis, et il se réjouit d’avoir recouvré sa liberté. Des gens qui travaillent près de là, l’ont entendu dire : « Si vous saviez, mes amis, quelle horrible vie mène un pauvre furet prisonnier ; toujours enfermé dans une prison noire, petite, puante; peu à manger, souvent battu. Moi, j’avais heureusement un bon, excellent petit maître (le furet pleure, essuie ses yeux avec sa petite patte et continue d’une voix tremblante : ) un maître que j’aimais, qui me faisait sortir, prendre l’air, qui avait la bonté de me lâcher près des terriers de ses lapins ; j’en tuais des douzaines, je suçais leur sang, puis je sortais quand je me sentais devenir ivre, et j’arrivais près de M. Jacques, mon bon petit maître. (Le furet pleure.) Hi... hi... hi...ça me fait de la peine de ne pas le voir ; il est si bon ! je l’aime tant ! » Les autres furets ennuyés l’ont laissé pleurer et ne sont revenus que le soir ; ton furet était consolé,mais encore triste. Adieu, mon cher petit Jacquot ; te voilà à l’âge de raison ; je t’embrasse encore bien tendrement.

Grand’mère de Ségur.