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Lettre du 13 février 1871

Kermadio, 1871, 13 février.

Cher petit, tu auras 14 ans après-demain, et je veux que tu reçoives de moi une preuve de souvenir et de tendresse ; ce jour-là, ton absence me sera plus pénible encore que d’habitude. J’ai appris avec peine que ton ami d’H. était à Vannes... Il a eu la visite d’une de ses tantes, Madame de Cl. ; quand il a su qu’elle me connaissait, il a demandé de tes nouvelles et où tu étais ; il a été désolé de te savoir à Poitiers au lieu de Vannes. Si lu as le temps de lui écrire, il sera enchanté d’avoir de tes nouvelles par toi-même, et tu sauras comment il se trouve à Vannes. Nous allons avoir la paix sous peu de jours ; la Chambre nouvelle est bonne et comprend que la paix est le seul moyen de sortir de l’abîme dans lequel nous sommes plongés. Ton oncle Armand est nommé dans le Morbihan ; il est parti pour Bordeaux ; leur première séance a eu lieu hier. Pierre part après-demain 15 ; Jean est venu le chercher pour le ramener aux Nouettes... À Ray, des francs-tireurs ont tué un Prussien et l’ont laissé sur la grande route ; puis ils ont porté son fusil chez le curé pour le leur garder. Quand les Prussiens ont passé et qu’ils ont vu le corps de leur camarade, ils ont été chez le curé et ils ont aperçu ce fusil ; ils sont tombés sur le pauvre vieux curé à coups de poings, à coups de pieds et à coups de crosse de fusil ; ils l’ont entraîné et l'ont fait marcher jusqu’à Chambord, à quatorze lieues de Laigle ; à chaque village ils s’arrêtaient, faisaient signe au pauvre curé qu’il allait être fusillé ; ils lui criaient : capout, et lui donnaient des coups de poings sur la tête. Enfin, à Chambord, un officier supérieur l’a fait relâcher, et le pauvre curé est revenu à Ray le surlendemain ; il n’a trouvé ni sa servante qui s’était réfugiée aux Nouettes, ni aucun habitant ; le presbytère et le village avaient été pillés, dévastés ; les meubles brisés, les effets volés, les portes et les fenêtres arrachées et en morceaux. Heureusement que ton père, l’ayant appris, a été chercher le pauvre homme et l’a emmené à Livet où il le soigne.....

Adieu, mon cher bon petit, je t’embrasse bien tendrement. N’oublie pas de t’adresser à moi si tu as besoin de quelque chose... Adieu, mon enfant chéri ; je t’embrasse mille fois. Tout le monde ici va bien, et moi aussi ; je vais de mieux en mieux. La petite vérole du petit Gaston est finie ; le pauvre Louis est sans cesse enrhumé, avec de la fièvre et des étouffements.

Grand’mère de Ségur.