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lettre 32LECTURES

Lettre du 10 février 1872

Malaret, 10 février 1872.

Cher enfant, je crains que tu ne sois pas sorti mercredi, car ni toi ni ton oncle vous ne m’avez écrit un mot. Je t’envoie pour ta fête un billet de 25 francs ci-inclus ; tu auras 15 ans le 15 ; j’y ajoute pour 2 francs de timbres. Tu ne sortiras plus qu’à Pâques, et je ne te verrai pas ; je crois qu’en quittant Montmorillon je ferai une pointe à Paris pour te voir et j’irai en Bretagne, après t’avoir vu deux fois, dimanche et mercredi... Louis va bien aujourd’hui ; il n’a pas eu de fièvre cette nuit ; hier, il a travaillé une partie de la journée avec Gaston et l’abbé à clouer des lattes en losanges autour d’un bosquet qu’ils garniront de vigne ; dans deux ans, ils auront du beau raisin et ils se rafraîchiront dans l’été assis sur les bancs de leurs bosquets, au milieu de leur jardin ; ils y ont planté beaucoup de groseilliers, de fraisiers et des quenouilles. Tu auras 18 ou 19 ans quand ces plantations seront en plein rapport, et tu pourras venir goûter de leurs fruits à Malaret qui est charmant, dans un pays magnifique et bien cultivé ; la vue de Malaret est superbe, bornée au midi et à l’ouest par la chaîne des Pyrénées qui en sont à seize ou dix-huit lieues ; la chasse y est pauvre, quelques rares lièvres et lapins, pas de chevreuils, encore moins de cerfs et de sangliers, peu de bois par conséquent ; Louis se contente de cailles et perdrix qu’il manque, de lapins auxquels il ne fait de mal que la frayeur du coup de fusil. En revanche, il y a des truffes en abondance qu’on chasse avec des chiens truffiers ; si tu étais ici, tu guiderais cette chasse très amusante. Adieu, mon cher enfant ; je suis triste que tu n’aies pas pu profiter de la dernière sortie pour voir oncles, cousins et cousines, voiries ruines de Taris à demi reconstruites et déblayées, excepté les Tuileries auxquelles on n’a pas touché, je crois, non plus qu’à Saint-Cloud. Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse bien, bien tendrement ; que le bon Dieu te bénisse. On m’a écrit que tu avais été troisième pour ta première composition ; beau début et qui promet. Tout le monde t’embrasse.
Grand’mère de Ségur.

As-tu reçu tes cinq exemplaires de mon livre, dont trois reliés pour un lot et pour la bibliothèque ?