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poésie 128LECTURES

Epistre a son amy Lyon

Je ne t'escry de l'amour vaine, et folle,
Tu voys assez, s'elle sert, ou affolle:
Je ne t'escry ne d'Armes, ne de Guerre,
Tu voys, qui peult bien, ou mal y acquerre:
Je ne t'escry de Fortune puissante,
Tu voys assez, s'elle est ferme, ou glissante:
Je ne t'escry d'abus trop abusant,
Tu en sçais prou, et si n'en vas usant:
Je ne t'escry de Dieu, ne sa puissance,
C'est a luy seul t'en donner congnoissance:
Je ne t'escry des Dames de Paris,
Tu en sçais plus que leurs propres Maris:
Je ne t'escry, qui est rude, ou affable,
Mais je te veulx dire une belle fable:
C'est assavoir du Lyon, et du Rat.
Cestuy Lyon plus fort qu'un vieulx Verrat,
Veit une fois, que le Rat ne sçavoit
Sortir d'ung lieu, pour autant qu'il avoit
Mangé le lard, et la chair toute crue:
Mais ce Lyon (qui jamais ne fut Grue)
Trouva moyen, et maniere, et matiere
D'ongles, et dentz, de rompre la ratiere:
Dont maistre rat eschappe vistement:
Puis mist à terre ung genoul gentement,
Et en ostant son bonnet de la teste,
A mercié mille fois la grant Beste:
Jurant le dieu des Souriz, et des Ratz,
Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras
Le bon du compte. Il advint d'adventure,
Que le Lyon pour chercher sa pasture,
Saillit dehors sa caverne, et son siege:
Dont (par malheur) se trouva pris au piege,
Et fut lié contre un ferme posteau.
Adonc le Rat, sans serpe, ne cousteau,
Y arriva joyeulx, et esbaudy,
Et du Lyon (pour vray) ne s'est gaudy:
Mais despita Chatz, Chates, et Chatons,
Et prisa fort Ratz, Rates, et Ratons,
Dont il avoit trouvé temps favorable
Pour secourir le Lyon secourable:
Auquel a dit: tays toy Lyon lié,
Par moy seras maintenant deslié:
Tu le vaulx bien, car le cueur joly as.
Bien y parut, quand tu me deslias.
Secouru m'as fort Lyonneusement,
Ors secouru seras Rateusement.
Lors le Lyon ses deux grands yeux vestit,
Et vers le Rat les tourna ung petit,
En luy disant, ô pauvre vermyniere,
Tu n'as sur toy instrument, ne maniere,
Tu n'as cousteau, serpe, ne serpillon,
Qui sceut coupper corde, ne cordillon,
Pour me getter de ceste estroicte voye;
Va te cacher, que le Chat ne te voye.
Sire Lyon (dit le filz de Souris)
De ton propos (certes) je me soubris:
J'ay des cousteaulx assez, ne te soucie,
De bel os blanc plus tranchant qu'une Cye:
Leur gaine c'est ma gencive, et ma bouche:
Bien coupperont la corde, qui te touche
De si trespres: car j'y mettray bon ordre.
Lors Sire Rat va commencer à mordre
Cr gros lien: vray est qu'il y songea
Assez long temps: mais il le vous rongea
Souvent et tant, qu'à la parfin tout rompt:
Et le Lyon de s'en aller fut prompt,
Disant en soy: nul plaisir (en effect)
Ne se perdt point, quelcque part où soit faict.
Voylà le compte en termes rimassez:
Il est bien long: mais il est vieil assez,
Tesmoing Esope, et plus d'ung million.
Or viens me veoir, pour faire le Lyon:
Et je mettray peine, sens, et estude.
D'estre le Rat, exempt d'ingratitude:
J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire,
Qu'au grand Lyon: ce qu'il ne vueille faire.