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conte 329LECTURES

L'apologie des femmes

Timandre avait un fils, triste, fâcheux, colère,
Des misanthropes noirs le plus atrabilaire,
Qui, mortel ennemi de tout le genre humain,
D’une maligne dent déchirait le prochain,
Et sur le sexe même, emporté par sa bile,
Exerçait sans pitié l’âcreté de son style.
Le père, qui voulait qu’une suite d’enfants
Pût transmettre son nom dans les siècles suivants,
Cent fois l’avait pressé, pour en avoir lignée,
De vouloir se soumettre aux lois de l’hyménée
Et cent fois par ce fils, de chagrins hérissé,
Se vit, avec douleur, vivement repoussé.

Un jour, qu’il le trouva d’une humeur moins sauvage,
Le tirant à l’écart, il lui tint ce langage.
Ce qui plaît, ce qui charme et qu’on aime en tous lieux,
Te sera-t-il toujours un objet odieux :
Ne saurai-je espérer que ton dédain se passe,
Et qu’enfin le beau sexe avec loi rentre en grâce :
Si tu t’en éloignais par un saint mouvement,
El pour ne regarder que le ciel seulement,
Te blâmer, sur ce point, serait une injustice,
Et je t’applaudirais d’un si grand sacrifice ;
Mais ce qui t’a jeté hors du chemin battu,
Ce n’est que le caprice, et non pas la vertu.

C’est un ordre éternel, qu’encore toute pure,
Au fond de tous les cœurs imprime la nature,
De rendre à ses enfants le dépôt précieux
De la clarté du jour qu’on tient de ses aïeux.
Heureux ! qui, révérant cette sainte conduite,
N’arrête pas en soi, de soi-même la suite,
Mais se rend immortel au gré de son désir.
Serais-tu bien, mon fils, insensible au plaisir
De voir un jour de toi naitre un autre toi-même,
Oui serve l’Éternel, qui l’adore, qui l’aime ;
Oui, lorsque le trépas aura fermé tes yeux,
Après toi, rende hommage à son nom glorieux,
Et d’où puisse sortir une féconde race
Qui, jusqu’au dernier jour, le bénisse en ta place ?

Tu sais, je te l’ai dit, à quoi tendent mes vœux,
Et ce qui peut nous rendre et l’un et l’autre heureux !
Il est, j’en suis d’accord, des femmes infidèles,
Et dignes du mépris que ton cœur a pour elles ;
Mais, si de deux ou trois le crime est avéré,
Faut-il que tout le sexe en soit déshonoré ?
Dans une grande ville, où tout est innombrable,
Comme il est naturel de chercher son semblable,
D’aimer à le connaitre, et d’en être connu,
Selon les divers gouts dont on est prévenu,
Chacun, en quelqu’endroit que le hasard le porte,
Ne rencontre et ne voit que des gens de sa sorte.
Ceux qui, par le savoir se sont rendus fameux,
Ne trouvent, sur leurs pas, que des savants comme eux.
Ceux qui, cherchant toujours la pierre bienaimée,
Ont l’art de convertir leur argent en fumée,
Ne trouvent que des gens, qui fondant le métal,
Par le même chemin courent à l’hôpital.
L’homme de symphonie et de fine musique,
Abordera toujours un homme qui s’en pique ;
Et ceux, qui de rubis se bourgeonnent le nez,
En rencontrent partout d’encor plus bourgeonnés.
Ceux qu’à le bien servir le Tout-Puissant appelle,
Ne trouvent que des saints brulants du même zèle,
Que des cœurs où le ciel ses dons a répandus ;
Faut-il donc s’étonner si des hommes perdus,
Jugeant du sexe entier par celles qu’ils ont vues,
Assurent qu’il n’est plus que des femmes perdues !
Pour six qui, sans cervelle avec un peu d’appas,
Feront de tous côtés du bruit et du fracas,
Par leur danse, leur jeu, leurs folles mascarades,
Leurs cadeaux indiscrets, leurs sombres promenades,
Sans peine on trouvera mille femmes de bien,
Qui vivent en repos, et dont on ne dit rien.

À toute heure, en tous lieux, la coquette se montre ;
Il n’est point de plaisirs où l’on ne la rencontre :
Allez au cours, au bal, allez à l’Opéra,
À la foire, il est sûr qu’elle s’y trouvera.
Il semble, à regarder l’essor de sa folie,
Que pour être partout clic se multiplie.
Pour des femmes d’honneur, dans ces lieux hasardeux,
De cent que l’on connait, on n’en verra pas deux.

Rejette donc, mon fils, cette fausse maxime :
Qu’on trouve rarement une femme sans crime ;
C’est seulement ainsi que parle un suborneur,
Qui, de femmes sans foi, sans honte et sans honneur,
Fait près de son Iris, une liste bien ample,
Pour la faire tomber par le mauvais exemple.

Au lieu d’être toujours dans des lieux de plaisir,
À repaitre tes yeux, à charmer ton loisir,
À regarder sans cesse aux cours, aux Tuileries,
Du fard et du brocard chargé de pierreries,
Va dans les hôpitaux, où l’on voit de longs rangs
De malades plaintifs, de morts et de mourants.
Là, tu rencontreras en tout temps, à toute heure,
Malgré l’air infecté de leur triste demeure,
Mille femmes d’honneur, dont souvent la beauté,
Que cache et qu’amortit leur humble piété,
A de plus doux appas, pour des âmes bien faites,
Que tout le vain éclat des plus vives coquettes.
Descends dans des caveaux, monte dans des greniers,
Où des pauvres obscurs fourmillent à milliers,
Tu n’y verras pas moins de dames vertueuses
Fréquenter, sans dégout, ces retraites affreuses,
Et par leur zèle ardent, leurs aumônes, leurs soins,
Soulager tous leurs maux, remplir tous leurs besoins.
Entre dans les réduits des honnêtes familles,
Et vois y travailler les mères et les filles,
Ne songeant qu’à leur tâche et qu’à bien recevoir
Leur père ou leur époux quand il revient le soir.
Charmé de leur conduite, et si simple et si sage,
Tu te verras contraint de changer de langage.

Peux-tu ne savoir pas que la civilité,
Chez les femmes naquit avec l’honnêteté,
Que chez elles se prend la fine politesse,
Le bon air, le bon gout et la délicatesse.’
Regarde un peu de près celui qui, loup-garou,
Loin du sexe a vécu renfermé dans son trou,
Tu le verras, crasseux, maladroit et sauvage,
Farouche dans ses mœurs et rude en son langage.

Quand le sexe s’oublie, et de tant de façons
Sert de folle matière à de folles chansons,
N’as-tu pas remarqué que de tout ce scandale,
Les maris sont souvent la cause principale,
Soit par le dur excès de leur sévérité,
Soit par leur indolence et leur trop de bonté ?
S’il arrive qu’un jour aux nœuds du mariage,
En suivant mes désirs, ton heureux sort t’engage,
Ne t’avise jamais d’affecter la rigueur.
De vivre en pédagogue, avec trop de hauteur ;
Témoigne de l’amour, du respect, de l’estime,
En mari, toutefois, qui conduit et qui prime.
On a beau publier et prôner en tous lieux
Que le sexe est hautain, qu’il est impérieux,
La femme, en son époux, aime à trouver son maitre,
Lorsque, par ses vertus, il mérite de l’être ;
Si l’on la voit souvent résoudre et décider,
C’est que le faible époux ne sait pas commander.

Il en est, il est vrai, qui, dans leurs mariages,
N’ont pas toujours trouvé des épouses bien sages ;
Mais auraient-ils le front d’en oser murmurer ?
Ont-ils, en épousant, tâché d’en rencontrer ?
Eux, et leurs vieux parents, n’ont avec leurs bésicles,
Pendant des mois entiers, lu, relu des articles,
Qu’afin de parvenir, par leur soin diligent,
À bien appareiller deux tas d’or et d’argent,
Sans regarder plus loin, sans voir si les parties,
D’esprit, d’âge et d’humeur seraient bien assorties.
Ils ne comprennent point que pour vivre content,
Le choix de la personne est le plus important ;
C’est une vérité qui leur semble bizarre,
Et qui n’entra jamais dans le cœur d’un avare.

Quand le premier mortel fut mis dans l’univers,
Pour commander lui seul à tant d’êtres divers,
Son œil, n’en doutons point, vit avec complaisance,
Ses richesses sans nombre, et sa vaste puissance ;
Mais, lorsque dégagé de son premier sommeil,
Le Seigneur lui montra la femme à son réveil,
La femme, sa moitié, sa compagne fidèle,
Quittant tout, il tourna tous ses regards sur elle,
Et, charmé de la voir, trouva moins de douceur
À régir l’univers, qu’à régner dans son cœur.

La gloire nous ravit par sa beauté suprême,
L’or nous rend tout-puissants et nous charme de même,
Mais, malgré tout l’éclat dont il frappe nos yeux,
Des biens, le plus solide et le plus précieux,
Est de voir pour jamais unir sa destinée
Avec une moitié sage, douce et bien née,
Qui couronne sa dot d’une chaste pudeur,
D’une vertu sincère et d’une tendre ardeur.
À ces dons précieux, si le ciel favorable,
Se plaisant à former un chef-d’œuvre admirable,
D’une beauté parfaite a joint tous les attraits,
Le vif éclat du teint, la finesse des traits ;
Si ses beaux yeux, ornés d’une brune paupière,
Jettent, sans y penser, de longs traits de lumière ;
Si sa bouche enfantine, et d’un corail sans prix,
À tous les agréments que forme un doux souris ;
Si sa main le dispute à celles de l’Aurore,
Et si le bout des doigts est plus vermeil encore,
Faudra-t-il déplorer le sort de son époux ?
Et pourrais-tu le voir sans en être jaloux ?
Il n’est rien ici-bas de plus digne d’envie,
Ni qui mêle tant d’or au tissu d’une vie.
Les malheurs les plus grands n’ont rien d’âpre, d’affreux,
Quand deux cœurs bien unis les partagent entr’eux,
Et le moindre bonheur que le ciel leur envoie,
Les inonde à l’envi d’un océan de joie.

Si, dans la bonne chère un époux emporté,
En dissipant son bien altère sa santé,
Par de sages repas, et sans dépense vaine,
Chez elle adroitement l’épouse le ramène,
Et, retranchant toujours la superfluité,
Le remet pas à pas dans la frugalité.

Si son œil aperçoit quelqu’intrigue galante,
Alors elle se rend encor plus complaisante,
Souffre tout, ne dit mot, tant qu’enfin sa douceur
L’attendrit, le désarme et regagne son cœur.
Par elle, tous les jours, la jeunesse volage,
Se retire du vice et du libertinage ;
Par sa bonne conduite, une famille en paix,
A des enfants bien nés et de sages valets ;
Par elle, une maison tombée en décadence,
Voit revivre en son sein l’éclat et l’abondance.

Ce n’est point seulement dans les premiers beaux jours,
Ni dans la jeune ardeur des naissantes amours,
Que d’un heureux hymen se goutent les délices.
Son cours n’est pas moins doux que ses tendres prémices,
C’est un bonheur égal, un bien de tous les temps.

Ah ! combien d’un époux les yeux sont-ils contents,
Quand il voit près de lui, pendant sa maladie,
Une épouse attentive, et qui ne s’étudie
Qu’à prévoir ses besoins et qu’à le soulager.
Et qui pleure en secret dès le moindre danger !
Tout plaît d’elle ; il n’est plus de médecine amère,
Dès qu’elle passe à lui par une main si chère ;
Et si le ciel enfin ordonne son trépas,
Sans peine et sans murmure il meurt entre ses bras.

Ainsi s’achève en paix l’heureuse destinée
De celui qu’en ses nœuds engage l’hyménée,
Pendant que le prôneur du libre célibat
Luttant contre la mort, sur son triste grabat,
Confus, embarrassé d’un si pénible rôle,
Voit, l’œil à demi clos, son valet qui le vole,
Et sent, quoiqu’abattu de douleur et d’ennui,
Qu’on tire impudemment son drap de dessous lui.

Si son destin permet qu’un serviteur fidèle
Lui donne en ce moment des marques de son zèle,
Ses amis sont ailleurs, et pour comble de maux
Son lit est entouré d’âpres collatéraux,
Qui, craignant que des legs ne gâtent leur affaire,
Veillent à détourner confesseur et notaire ;
Appréhendant toujours qu’un bol de quinquina,
En faisant son effet, ne le tire de là.

N’est-il pas vrai, mon fils, que cette seule image
Des aimables douceurs d’un heureux mariage,
Et surtout de l’horreur qui suit le célibat,
Te trouble, te saisit, te confond et t’abat ?
Que ton esprit, ému de ce qu’il vient d’entendre,
Des deux routes qu’il voit ne sait laquelle prendre :
Je sais qu’à mon avis tu viendras te ranger.
Mais je te donne encor du temps pour y songer.