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nouvelle 1226LECTURES

Sur les plaisirs

Vous me demandez, ce que je fais à la campagne ? Je parle à toutes sortes de gens, je pense sur toutes sortes de sujets, je ne médite sur aucun. Les vérités que je cherche n’ont pas besoin d’être approfondies. D’ailleurs, je ne veux avoir rien, sur un commerce trop long et trop sérieux avec moi-même. La solitude nous imprime je ne sais quoi de funeste, par la pensée ordinaire de notre condition, où elle nous fait tomber.
Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie ; mais sortir souvent comme hors de soi, et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connoissance de ses propres maux. Les divertissements ont tiré leur nom de la diversion qu’ils font faire des objets fâcheux et tristes, sur les choses plaisantes et agréables : ce qui montre assez qu’il est difficile de venir à bout de la dureté de notre condition, par aucune force d’esprit ; mais que, par adresse, on peut ingénieusement s’en détourner.
Il n’appartient qu’à Dieu de se considérer, et trouver en lui-même et sa félicité et son repos. À peine saurions-nous jeter les yeux sur nous, sans rencontrer mille défauts qui nous obligent à chercher ailleurs ce qui nous manque.
La gloire, les fortunes, les amours, les voluptés bien entendues et bien ménagées, sont de grands secours contre les rigueurs de la nature, contre les misères attachées à notre vie. Aussi la sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs. Toute considérable qu’est la sagesse, on la trouve d’un faible usage parmi les douleurs, et dans les approches de la mort.
La philosophie de Posidonius lui fit dire, au fort de sa goutte, que la goutte n’étoit pas un mal ; mais il n’en souffroit pas moins. La sagesse de Socrate le fit raisonner beaucoup, à sa mort ; mais ses raisonnements incertains ne persuadèrent ni ses amis, ni lui-même, de ce qu’il disoit.
Je connois des gens qui troublent la joie de leurs plus beaux jours, par la méditation d’une mort concertée ; et, comme s’ils n’étoient pas nés pour vivre au monde, ils ne songent qu’à la manière d’en sortir. Cependant il arrive que la douleur renverse leurs belles résolutions au besoin ; qu’une fièvre les jette dans l’extravagance, ou que, faisant toutes choses hors de saison, ils ont des tendresses pour la lumière, quand il faut se résoudre à la quitter :

Oculisque errantibus, alto
Quæsivit cœlo lucem, ingemuitque reperta.

Pour moi, qui ai toujours vécu à l’aventure, il me suffira de mourir de même. Puisque la prudence a eu si peu de part aux actions de ma vie, il me fâcheroit qu’elle se mêlât d’en régler la fin.
À parler de bon sens, toutes les circonstances de la mort ne regardent que ceux qui restent. La foiblesse, la résolution, tout est égal au dernier moment ; et il est ridicule de penser que cela doive être quelque chose à des gens qui vont n’être plus. Il n’y a rien qui puisse effacer l’horreur du passage, que la persuasion d’une autre vie attendue avec confiance, dans une assiette à tout espérer et à ne rien craindre. Du reste, il faut aller insensiblement où tant d’honnêtes gens sont allés devant nous, et où nous serons suivis de tant d’autres.
Si je fais un long discours sur la mort, après avoir dit que la méditation en étoit fâcheuse, c’est qu’il est comme impossible de ne faire pas quelque réflexion sur une chose si naturelle : il y auroit même de la mollesse à n’oser jamais y penser. Mais, quoi qu’on dise, je ne puis en approuver l’étude particulière ; c’est une occupation trop contraire à l’usage de la vie. Il en est ainsi de la tristesse et de toutes sortes de chagrins : on ne sauroit s’en défaire absolument. D’ailleurs, ils sont quelquefois légitimes. Je trouve raisonnable qu’on s’y laisse aller, en certaines occasions. L’indifférence est honteuse, en quelques disgrâces. La douleur sied bien, dans les malheurs de nos vrais amis ; mais l’affliction doit être rare et bientôt finie : la joie fréquente, et curieusement entretenue.
On ne sauroit donc avoir trop d’adresse à ménager ses plaisirs. Encore les plus entendus ont-ils de la peine à les bien goûter. La longue préparation, en nous ôtant la surprise, nous ôte ce qu’ils ont de plus vif. Si nous n’en avons aucun soin, nous les prendrons mal à propos, dans un désordre ennemi de la politesse, ennemi des goûts véritablement délicats.
Une jouissance imparfaite laisse du regret. Quand elle est trop poussée, elle apporte le dégoût. Il y a un certain temps à prendre, une justesse à garder, qui n’est pas connue de tout le monde. Il faut jouir des plaisirs présents, sans intéresser les voluptés à venir.
Il ne faut pas, aussi, que l’imagination des biens souhaités fasse tort à l’usage de ceux qu’on possède. C’est ce qui obligeoit les plus honnêtes gens de l’antiquité à faire tant de cas d’une modération qu’on pouvoit nommer économie, dans les choses désirées ou obtenues.
Comme vous n’exigez pas de vos amis une régularité qui les contraigne, je vous dis les réflexions que j’ai faites, sans aucun ordre, selon qu’elles viennent dans mon esprit.
La nature porte tous les hommes à rechercher leurs plaisirs ; mais ils les recherchent différemment, selon la différence des humeurs et des génies. Les sensuels s’abandonnent grossièrement à leurs appétits, ne se refusant rien de ce que les animaux demandent à la nature.
Les voluptueux reçoivent une impression, sur les sens, qui va jusqu’à l’âme. Je ne parle pas de cette âme purement intelligente, d’où viennent les lumières les plus exquises de la raison ; je parle d’une âme plus mêlée avec le corps, qui entre dans toutes les choses sensibles, qui connoît et goûte les voluptés.
L’esprit a plus de part au goût des délicats qu’à celui des autres. Sans les délicats, la galanterie seroit inconnue, la musique rude, les repas malpropres et grossiers. C’est à eux qu’on doit l’erudito luxu de Pétrone, et tout ce que le raffinement de notre siècle a trouvé de plus curieux, dans les plaisirs.
J’ai fait d’autres observations, sur les objets qui nous plaisent, et il me semble avoir remarqué des différences assez particulières, dans les impressions qu’ils font sur nous.
Il y a des impressions légères, qui ne font qu’effleurer l’âme, pour le dire ainsi : éveiller son sentiment, la tenir présente aux objets agréables, où elle s’arrête avec complaisance, sans soin, sans beaucoup d’attention.
Il y en a de molles et voluptueuses, qui viennent comme à se fondre et à se répandre délicieusement sur l’âme, d’où naît cette douce et dangereuse nonchalance qui fait perdre à l’esprit sa vivacité et sa vigueur.
Il y a des objets touchants, qui font leur impression sur le cœur et y remuent ce qu’il a de sensible. Il y en a qui par un charme secret, difficile à exprimer, tiennent l’âme dans une espèce d’enchantement. Il y en a de piquants, dont elle reçoit une atteinte qui lui plaît, une blessure qui lui est chère. Au delà, ce sont les transports et les défaillances qui arrivent, manque de proportion entre le sentiment de l’âme et l’impression de l’objet. Aux premiers, l’âme est enlevée, par une espèce de ravissement. Aux autres, elle succombe sous le poids de son plaisir, si on peut parler de la sorte.
Voilà ce que j’avois à vous dire sur les plaisirs : il me reste à toucher quelque chose de l’esprit revenu chez soi, et remis, comme on dit, dans son assiette.
Comme il n’y a que les personnes légères et dissipées qui ne le possèdent jamais, il n’y a que les rêveurs, les esprits sombres, qui demeurent toujours avec eux-mêmes ; et il est à craindre qu’au lieu de goûter la douceur d’un véritable repos, l’inutilité de ce grand attachement ne les jette dans l’ennui. Cependant, le temps qu’on se rend ennuyeux, par son chagrin, ne se compte pas moins que le plus doux de la vie. Ces heures tristes, que nous voudrions passer avec précipitation, contribuent autant à remplir le nombre de nos jours, que celles qui nous échappent à regret. Je ne suis point de ceux qui s’amusent à se plaindre de leur condition, au lieu de songer à l’adoucir.

Fâcheux entendement, tu nous fais toujours craindre !
Malheureux sentiment, tu nous fais toujours plaindre !
Funeste souvenir dont je me sens blessé,
Pourquoi rappelles-tu le mal déjà passé ?
Faut-il rendre aux malheurs ce pitoyable hommage,
De sentir leur atteinte, ou garder leur image ?
De nourrir ses douleurs, et toujours se punir
D’une peine passée, ou d’un mal à venir ?

Je laisse volontiers ces messieurs dans leurs murmures, et tâche à tirer quelque douceur des mêmes choses dont ils se plaignent. Je cherche dans le passé des souvenirs agréables, et des idées plaisantes dans l’avenir.
Si je suis obligé de regretter quelque chose, mes regrets sont plutôt des sentiments de tendresse que de douleur. Si, pour éviter le mal, il faut le prévoir, ma prévoyance ne va point jusqu’à la crainte. Je veux que la connaissance de ne rien sentir m’importune ; que la réflexion de me voir libre et maître de moi, me donne la volupté spirituelle du bon Épicure : j’entends cette agréable indolence qui n’est pas un état sans douleur et sans plaisir ; c’est le sentiment délicat d’une joie pure, qui vient du repos de la conscience et de la tranquillité de l’esprit.
Après tout, quelque douceur que nous trouvions chez nous-mêmes, prenons garde d’y demeurer trop longtemps. Nous passons aisément de ces joies secrètes à des chagrins intérieurs ; ce qui fait que nous avons besoin d’économie, dans la jouissance de nos propres biens, comme dans l’usage des étrangers.
Qui ne sait que l’âme s’ennuie d’être toujours dans la même assiette, et qu’elle perdroit à la fin toute sa force, si elle n’étoit réveillée par les passions ?
Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexion sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi ; et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connoissance de ses propres maux.
Voilà ce que la philosophie d’Épicure et celle d’Aristippe peuvent donner à leurs sectateurs : mais

Les vrais chrétiens, plus heureux mille fois,
Dans la pureté de leurs lois,
Goûteront les douceurs d’une innocente vie,
Qui d’une plus heureuse encor sera suivie.